Laffaire des fuites est une affaire politique française et une manipulation politique fondée sur la trahison, l'espionnage et l'intoxication de plusieurs gouvernements français de la . Elle a lieu entre et .

L'affaire est l'occasion de mises en cause de certains hommes politiques, de la part de milieux anticommunistes liés à la préfecture de police. Joseph Laniel, Pierre Mendès France, Edgar Faure et François Mitterrand font ainsi l'objet de vives attaques et de tentatives de déstabilisation. Emmanuel d'Astier de La Vigerie y tient un rôle mal défini. Le procès se tient du au et se conclut par la condamnation de deux collaborateurs du Secrétariat général du Comité supérieur de la Défense nationale.

Contexte

Un climat politique tendu Le début des années 1950 est marqué par un climat politique tendu en France. Le Parti communiste français, particulièrement puissant sous la Quatrième République, fait craindre aux non-communistes une tentative de coup d’État homologue à celle du coup de Prague de . La gauche, elle, craint le retour au pouvoir de Charles de Gaulle..

Première affaire de fuites Les années qui précèdent le déclenchement de l'affaire des fuites sont marquées par des affaires de fuites d'informations militaires confidentielles. Le , la police arrête deux étudiants indochinois et un militaire français qui s'étaient battus à bord d'un bus, et découvre dans le sac d'un des étudiants un rapport top-secret écrit par le général Georges Revers, au sujet de la politique française en Indochine. L'étudiant avoue travailler pour le Việt Minh, contre lequel la France est en guerre, et la Direction de la Surveillance du territoire prend le relais. La DST découvre que plusieurs copies du rapport circulent dans Paris. Toutefois, le rapport existe en deux versions : l'une soutient le Viet-Minh, l'autre Bảo Đại. Il apparaît alors que la fuite avait été organisée par le général Revers afin de s'assurer de la nomination du général Charles Mast, un ami et principale personnalité française en Indochine. Les deux versions du rapport permettaient de rallier à sa cause les hommes politiques français favorables à un soutien au Viet-Minh et ceux favorables à un soutien à Bao Dai. La fuite de cette première affaire de fuites provoque la chute du gouvernement Queuille, remplacé par le . Ainsi, lorsque l'affaire des fuites se déclenche en , elle n'apparaît pas comme surprenante.

Deuxième affaire de fuites François Mitterrand fait l'objet de rumeurs sur une potentielle duplicité. Le , un journal de gauche non communiste, L'Obs, publie un article qui révèle des éléments exclusifs sur la situation militaire française en Indochine, avec des éléments qui auraient été présentés en Conseil national de défense ; or, l'auteur de l'article, Roger Stéphane, est selon la rumeur qui circule à Paris un ami de Mitterrand. Si ce dernier n'appartient pas aux et , le retour aux affaires de Pierre Mendès France change la donne.

Déclenchement

Découverte de l'affaire par le ministre Fouchet Le , Pierre Mendès France forme un gouvernement. Christian Fouchet devient ministre chargé des Affaires marocaines et tunisiennes, pilotant l'évolution de la politique française à l'égard de ces territoires. Le , Fouchet reçoit la visite de Jean Dides, commissaire chargé par le préfet de police de Paris, Jean Baylot, de la surveillance du Parti communiste français (PCF). Le commissaire Dides présente à Fouchet un rapport secret qui montre que le bureau politique du PCF était au courant des décisions, pourtant secrètes, prises lors du Conseil national de défense le précédent.

Cette nouvelle signifie ou bien que la salle du Conseil national de défense est espionnée par des micros, ou bien qu'un des membres présents à la réunion est un traître qui fait fuiter des informations sensibles au Parti communiste français. Dides dit à Fouchet : ..

Selon Dides, ces comptes-rendus ont atterri sur le bureau du responsable communiste Jacques Duclos, où son informateur les aurait trouvés. On est alors en pleine guerre froide, la transmission de secrets militaires à des communistes est un acte de haute trahison.

Information de Pierre Mendès France Fouchet prévient rapidement Mendès France. Il insiste pour que l'information reste confidentielle afin de préserver la sécurité de l'informateur.

L'enquête confidentielle ouverte après le constat des fuites de la réunion du a été confiée par le ministre de l'Intérieur, Martinaud-Déplat, à la préfecture de police. Celle-ci n'a abouti à aucun résultat. Le changement des serrures du secrétariat général du CSDN a été décidé, ainsi que des mesures visant à restreindre la diffusion des comptes-rendus.

Enquête

Enquête d'André Pélabon Pierre Mendès France est profondément troublé par ces révélations. Il demande à son directeur de cabinet, André Pélabon, de mener une enquête confidentielle. Il ne met pas au courant François Mitterrand, ni le général Koenig, ministre de la Défense nationale. Mendès juge impensable que le Comité ait pu être victime de la trahison d'un de ses membres. Il privilégie l'hypothèse de la présence de micros dans la salle de réunion.

Mendès apprend dans le courant du mois d'août que les documents transmis par Fouchet sont également parvenus au président René Coty ainsi qu'à plusieurs hommes politiques, dont Pierre Pflimlin, Jean-Louis Vigier, Georges Bidault et René Mayer. Des rumeurs courent dans Paris sur ces fuites et sur le ministre qui pourrait en être l'auteur..

Vérification de la salle de réunion par la DST Le directeur général de la Sûreté nationale, Robert Hirsch, confie le soin de sonder les murs de la salle au service compétent de la direction de la Surveillance du territoire (DST). Ces recherches sont infructueuses.

Témoignages de René Mayer et René Pleven L'ancien président du Conseil René Mayer a vent de la rumeur des fuites. Il entre en contact avec Mendès France pour le prévenir de la situation. Il apparaît que des fuites ont eu lieu sous le gouvernement Laniel. René Pleven est questionné par Mendès France. Il semble alors que, comme des fuites ont eu lieu sous le gouvernement Laniel, le coupable ne puisse qu'être un des deux ministres ayant appartenu au gouvernement Laniel comme au gouvernement Mendès : Edgar Faure et François Mitterrand.

Enquête de la Direction de la surveillance du territoire À l'approche de la nouvelle réunion du comité, prévue le , Pierre Mendès France confie officiellement l'enquête à la DST. Elle est marquée par plusieurs péripéties ainsi que par des incidents liés à une concurrence inattendue entre la DST et la préfecture de police. L'enquête avance toutefois à grands pas : lors du Conseil de défense du , Mendès-France et Mitterrand constatent que deux membres du Conseil seulement prennent des notes et les conservent à l'issue de la séance : les secrétaires généraux Ségalat et Jean Mons.

Roger Wybot, directeur de la DST, travaille en parallèle pour identifier l'informateur du commissaire Dides. Une semaine plus tard, quand ce dernier se rend au ministère pour apporter à Fouchet un résumé de la situation, des inspecteurs de la DST l'arrêtent et trouvent dans sa serviette des documents qui contiennent le nom de l'indicateur, André Baranès, journaliste à Libération, dirigé par Emmanuel d'Astier de La Vigerie. Baranès est un membre du Parti communiste tunisien et de la « section coloniale » du PCF, qui a écrit pour l'hebdomadaire communiste Action et pour L'Humanité. Dès son recrutement à Libération en , il commence à transmettre des renseignements sur l'activité du PCF à la préfecture de police, à la Sûreté nationale et aux ministres de l'Intérieur, Charles Brune et Léon Martinaud-Déplat. Il bénéficie de toute la confiance de ceux qu'il renseigne. Wybot le considère cependant comme un informateur douteux.

Parallèlement, la DST enquête sur chacun des membres du Comité supérieur de la Défense nationale. À l'issue de trois semaines d'enquête, Wybot acquiert la conviction que Jean Mons, le secrétaire général du Comité supérieur, aidé par ses deux collaborateurs (Roger Labrusse et René Turpin), a organisé les fuites au profit de certains parlementaires de l'opposition.

Aveux à la Direction de la surveillance du territoire À l'issue d'une confrontation dramatique, il obtient le les aveux de Labrusse et Turpin. Ceux-ci, guidés par un idéalisme pacifiste, ont transmis les comptes-rendus du comité à Emmanuel d'Astier de La Vigerie. Ils disculpent cependant Jean Mons. Avant que Wybot n'ait pu poursuivre son interrogatoire, Mons est déféré devant le magistrat instructeur qui l'inculpe de négligence. Le lendemain, Labrusse et Turpin sont inculpés pour haute trahison. André Baranès sera arrêté et inculpé le .

Médiatisation

Accusations entre François Mitterrand et Jean Dides thumb|François Mitterrand en . Le commissaire Jean Dides est arrêté et suspendu de ses fonctions fin septembre. Il est révoqué par le ministre de l'Intérieur François Mitterrand le 1954. Il fait plusieurs déclarations à la presse dans lesquelles il reproche au ministre et à la DST d'avoir anéanti le réseau de renseignement anticommuniste qu'il dirigeait. Ses accusations sont reprises par l'opposition nationaliste et anticommuniste, qui attaque violemment François Mitterrand.

Attaques de la presse de droite L'Aurore, La Croix, Le Figaro et d'autres journaux s'en prennent à Pierre Mendès France et à François Mitterrand, les accusant d'être des crypto-communistes. Cette campagne est menée alors que Pierre Mendès France négocie à Bruxelles et à Londres l'édification d'une défense européenne avec les Américains et les Anglais. Ceux-ci en viennent à douter des intentions réelles du gouvernement français.

Mitterrand fait déposer une plainte en diffamation contre trois journaux : Rivarol, Les Nouveaux Jours et Le Journal du Parlement.. Ces journaux l'ont mis en cause à la suite d'une indiscrétion concernant le témoignage de Georges Bidault devant le magistrat instructeur. Bidault aurait fait état de soupçons à son encontre formulés indirectement par le président Vincent Auriol lors du Conseil des ministres du , lesquels auraient motivé sa démission du gouvernement Laniel trois semaines plus tard.

Débats parlementaires L'affrontement culmine lors d'un débat au Parlement le . Le député Jean Legendre (ex-RPF, membre du groupe Action républicaine et sociale) s'en prend directement à François Mitterrand. Il l'accuse d'avoir démantelé le réseau anticommuniste du commissaire Jean Dides à qui Baranès avait transmis des renseignements dont certains se sont avérés exacts. Il s'étonne que Mitterrand n'ait été informé que deux mois plus tard des fuites du Comité du et y voit un signe de défiance du président du Conseil Pierre Mendès France à l'égard du ministre de l'Intérieur. Il cite également le témoignage de Turpin, qui aurait indiqué au juge d'instruction que le compte-rendu du Comité du avait été communiqué à d'Astier pour que celui-ci le transmette à Mendès France. Pour conclure, il accuse Mitterrand de faire le jeu des communistes.

Dans sa réponse, Mitterrand obtient de Bidault qu'il confirme que son départ du gouvernement Laniel n'était nullement lié à des soupçons d'indiscrétion de la part de Vincent Auriol, mais bien à la question marocaine. Il s'explique sur l'enquête menée par la DST. Cependant il se garde de mettre en cause D'Astier de la Vigerie et le Parti communiste..

Procès

Début du procès Le procès débute le . Il y aura soixante-six audiences et quatre-vingt douze témoins cités. Parmi les avocats, Paul Baudet assisté de Roland Dumas assure la défense de Jean Mons. Jean-Louis Tixier-Vignancour, célèbre avocat d'extrême droite, défend Baranès. Il proclame : .