Charles Eugène Gille (né le à Paris et mort dans cette même ville le ) dit : le Moucheron est un goguettier, poète et chansonnier français.
Il est le fondateur et président de la célèbre, joyeuse et politisée goguette de la Ménagerie ou des Animaux (1839-1846).
Ses membres sont appelés les animaux et se choisissent un nom d'animal. Le Moucheron est le nom que s'est choisi Charles Gille.
Biographie thumb|282px|Une goguette, extrait du journal de Charles Gille Les grelots de Momus, Paris 1849. left|118px|thumb|Portrait charge de Charles Gille. Charles Gille est né le Selon les notes biographiques d'Eugène Baillet, dans son livre De quelques ouvriers-poètes, biographies et souvenirs, Paris 1898 (BNF Réserve 16⁰ Ln⁹ 424). Ces notes ont été reprises par tous les auteurs qui ont parlé ensuite de Charles Gille.. À six ans il entre à l'école mutuelle de son quartier, dont il sort à douze ans pour entrer en apprentissage. Sa mère est corsetière ; elle le fait coupeur de corsets, profession qu'il exerce longtemps. L'absence d'informations sur son père laisse supposer qu'il est un enfant naturel non reconnu.
Doué d'une intelligence peu commune et qu'il s'applique à cultiver par la lecture assidue des poètes, des historiens et de tous les livres que le hasard lui procure, Charles Gille, à seize ans, la tête pleine de chansons, rime correctement. Si la forme laisse parfois à désirer, la pensée est déjà claire et originale.
En 1839, il chante à ses amis : la Fête des Champeaux. Si la scène de la chanson se passe au , les allusions sont saisissantes, et c'est au nom des opprimés du jour que le poète se fait entendre.
Dès ce moment Gille ne s'arrête plus. Il produit sans cesse. Les sujets les plus divers abondent sous sa plume.
Il veut enseigner au peuple ouvrier, qui vient l'écouter et l'applaudir dans les goguettes, l'histoire de la Révolution française en chansons.
Il crée pour cela des chansons à succès : Le Vengeur, le Départ de la Garde nationale en 1792, la Trente-Deuxième demi-brigade, le Bataillon de la Moselle.
Il fonde la goguette des Animaux appelée aussi goguette de la Ménagerie. Il en devient le président. Il existe une chanson d'inauguration de la goguette des Animaux, composée par Charles Gille en 1839. Les membres de cette goguette se font appeler les Animaux et s'affublent chacun d'un nom d'animal.
Le fondateur de la goguette par ce choix parait donner ainsi un écho au Carnaval de Paris. À l'époque cette fête est très grande, vivante et populaire et les costumes d'animaux, ours ou girafe par exemple, y sont traditionnels.
La goguette des Animaux est très politisée et ne s'en cache pas. Les goguettes sont tenues de faire l'annonce suivante au début de chacune de leurs assemblées : « Toute chanson politique ou attaquant la personne du roi est sévèrement interdite ». À l'inverse Charles Gille ouvre la séance de sa goguette par ces mots : « Les chansons politiques sont permises. On peut dire merde au roi. »
Les séances commencent dès qu'il y a 13 présents, un vrai chat ou un vrai chien présent dans la salle comptant dans ce nombre 13.
La goguette des Animaux est un succès et certains soirs s'y retrouvent jusqu'à 500 personnes.
À côté des animaux membres en titre, les visiteurs de sexe masculin sont appelés les rossignols. Le nom est flatteur car c'est l'oiseau par excellence réputé pour son chant en France. C'est aussi une moquerie dissimulée et implicite quand il concerne les visiteurs qui chantent particulièrement faux.
Parmi les affiliés aux goguettes les femmes sont nombreuses. Ce n'est pas le cas à la Ménagerie où elles sont refusées comme membresPrécision donnée par Marc Fournier, Paris chantant, Romances, chansons et chansonnettes contemporaines, par Marc Fournier, etc., Lavigne éditeur, Paris 1845, page 28.. Elles peuvent être seulement visiteuses sous le nom de fauvettes.
Le choix d'un nom d'oiseau insectivore pour désigner les femmes est peut-être à rapprocher du nom choisi par le président de la goguette. Charles Gille est le Moucheron.
On connait un autre exemple d'humour animalier chez Charles Gille. Considérant que la salle longue et basse où se réunit la goguette le Banquet du Jeudi ressemble plutôt à un terrier, il a donné à cette goguette et à ses membres le nom des LapiniersHenri Avenel Chansons et chansonniers, C. Marpon et E. Flammarion Éditeurs, Paris 1890, page 198. Texte écrit en 1889 et parut en 1890..
Pour propager leurs idées Charles Gille et son ami chansonnier Charles Regnard fondent La chanson de nos jours, publication mi-livre, mi-revue qui connait 20 livraisons soit deux volumes de 1843 à 1844.
Cette publication aurait été faite en rivalité avec l'éphémère revue L'Écho lyrique, feuilles d'annonces, journal littéraire, artistique, théâtral et chantant, paraissant le dimancheElle ne connut que 12 numéros d'août à octobre 1843., avec laquelle Charles Gille entretient une polémique significative. Le chansonnier en veut à cette revue fautive selon lui de défendre une vision neutre, ludique, hédoniste, épicurienne de la chanson.
L'Écho lyrique écritArticle Profession de foi, L'Écho lyrique du 18 août 1843, page 1. : « Le goût de la chanson, vivante personnification de l'insoucieuse gaité française, subsiste aujourd'hui plus que jamais. ... Paris et sa Banlieue comptent un grand nombre de sociétés chantantes, qui modestes, sans fracas, prirent la simple dénomination de goguettes. ... C'est là que chaque semaine ils (les ouvriers) viennent passer une soirée agréable, où règne l'entrain, la gaîté et la bonne harmonie ; où chacun vient apporter sa chanson, sa romance, que les confrères applaudissent. ... Unité, urbanité, amitié, sont les seuls mots d'ordre de ces joyeuses réunions. »
Durant cette polémique Charles Gille écrit faisant référence à l'épidémie de choléra de 1832 qu'il a connu quand il avait 12 ans et qui a fait à Paris plus de victimes : L'Écho lyrique Est colérique Or, mes amis, il passera Comme a passé le choléra.
En 1844 dans son Histoire de la chanson Charles Gille expose sa conception utilitaire, élitiste et moralisatrice du chansonnierCharles Gille Histoire de la chanson, dans La chanson de nos jours, volume 1, page 95.. Le chansonnier doit faire que le peuple ne perde pas son temps à se distraire à la goguette. À la goguette le chansonnier doit être pour le peuple un porteur du savoir, guide politique et moralD'autant plus qu'à l'époque une grande partie du peuple ne sait ni lire, ni écrire et n'est familier qu'avec le savoir oral. : On ne chantait sous l'Empire Que le dieu de ce temps-là ; (...)
Vingt ans après, ô merveille ! Lorsqu'un roi se parjurait, Le grand peuple se réveille Aux refrains du cabaret.
Courez donc à la goguette Joyeux faiseurs de chansons, Dans un coin l'amour vous guette, Le peuple attend vos leçons ;
Mais faites qu'il utilise Les instants qu'il y perdrait, Et que l'ouvrier s'instruise Aux refrains du cabaret.
Charles Gille est alors, avec Charles Colmance et Gustave Leroy, une des trois plus fameuses célébrités des goguettes parisiennes. Parlant d'eux Henri Avenel écrit en 1889Henri Avenel Chansons et chansonniers, C. Marpon et E. Flammarion Éditeurs, Paris 1890, page 206. Texte écrit en 1889 et parut en 1890. : « Ils faisaient un triumvirat qui avait toutes les sympathies de la population ouvrière. Leurs noms étaient connus et appréciés à leur juste valeur dans tous les ateliers des faubourgs et de la banlieue. »
Les positions politiques et morales affichées par Charles Gille déplaisent à la police. De ce fait la goguette qu'il préside est obligée de déménager souvent. Finalement en 1846 ses membres sont arrêtés. Elle est dissoute. Charles Gille est condamné à six mois de prison pour « activités illégales », peine qu'il purge à la prison de Sainte-Pélagie. « Plus tard, Gille put se vanter d'avoir son propre agent de police, qui le suivait partout et qu'il invitait même à boireEdgar Léon Newman Quand les mouchards ne riaient pas : les ouvriers-chansonniers, la justice et la liberté pendant la monarchie de Juillet, page 298 du livre Répression et Prison Politiques en France et en Europe au , publié sous la direction de Philippe Vigier par la Société d'histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du , Créaphis éditions, Grâne 1990.. »
En 1846 la société lyrique des Templiers publie une chanson écrite par Charles Gille et Christian Sailer : Nos démissions à la Lyce Chansonnière où les deux goguettiers rejettent la goguette de la Lice chansonnière, l'accusant de manquer de générosité, sincérité et refuser l'adhésion des femmesLa Lice chansonnière refusait effectivement l'adhésion de femmes. Elle fit juste une exception en 1834 pour Élisa Fleury qui en resta membre jusqu'à sa mort en 1862.. thumb|186px|Première page de Cent et une petites misères, Paris 1846.
La même année, il est un des trois fondateurs du groupe de 39 chansonniers de goguettes qui rédigent collectivement les Cent et une petites misères, Œuvre sociale, rédigée par les meilleurs chansonniers de l'époque, Sous la Direction de MM. Charles Gille, Adolphe Letac et Eugène Berthier, Fondateurs. Une très longue chanson comique à chanter sur l'air de Calpigi ou On dit que je suis sans malice. Elle est composée de 101 couplets signés et finissant tous, avec de légères variations, par : « Ça d'vait bien l'gêner su' l'moment Cent et une petites misères, Œuvre sociale, rédigée par les meilleurs chansonniers de l'époque, Sous la Direction de MM. Charles Gille, Adolphe Letac et Eugène Berthier, Fondateurs., imprimé à Paris, chez Letac, rue du Faubourg-Saint-Denis, 21, Ancien local de la Lice chansonnière ». Charles Gille signe les couplets 3, 24, 72 et 94.
Charles Gille écrit la chanson qui sonne comme un défi Au préfet de police qui a fait fermer notre goguetteCette chanson fait référence à la chanson de Béranger La conspiration des chansons écrite pour protester contre une circulaire du Préfet de Police en 1820. (extraits) : Il est un fait qui me rassure. Vous nous qualifiez d'étourneaux... Depuis bien longtemps la censure S'attache avant tout aux journaux Le travailleur ne peut s'instruire A leurs quotidiennes leçons, Mais il chante sans savoir lire. Monseigneur, prends garde aux chansons.
Charles Gille est lieutenant de la Garde Nationale en 1848.
Charles Gille connait tout le long de sa vie la misère matérielle. Ses chansons ne lui rapportent rien : les éditeurs Eyssautier et Durand le rétribuent à raison de cinquante centimes le couplet. Seul l'éditeur Vieillot le paye correctement.
En 1849 il dépose une demande de subside au Ministère de l'Instruction Publique en qualité de chansonnier. Dans cette demande il déclare être « le seul de sa catégorie ». Cette même année il édite une publication éphémère : Les grelots de Momus, dont sont conservés deux numéros à la BNFThomas Bremer Le chansonnier comme franc-tireur. Charles Gille et la chanson politique pendant la deuxième moitié de la Monarchie de Juillet. in Études littéraires françaises, La chanson française et son histoire, éditée par Dietmar Rieger, Gunter Narr Verlag, Tübingen 1988..
Pour subvenir à ses besoins Charles Gille est amené à exercer des métiers pénibles, peu qualifiés : il travaille dans une fabrique de blanc de céruse ce qui lui inspire la chanson Les Cérusiens ; plus tard il traîne une voiture à bras dans les rues de Paris, en qualité de garçon de magasin, et, dans les dernières années de sa vie, il donne des leçons de français et d'écriture, à raison d'un franc le cachet. Ses élèves demeurent plus souvent au sixième étage qu'au premier : cela donne une idée des ascensions qu'il doit accomplir pour arriver à gagner cent francs par mois.
Il a des relations suivies avec Béranger, qui l'apprécie beaucoup et le cite souvent comme un vrai chansonnier, et jamais le vieux poète ne l'a entendu proférer une plainte.