Émile Aebischer, dit « Yoki », né le à Romont et mort le à Givisiez, est un peintre, vitrailliste, mosaïste et sculpteur suisse.

Biographie vignette| Grande peinture murale du chœur de l'église de Noréaz représentant la Transfiguration avec à gauche l'apôtre saint Jacques, patron de Noréaz

Enfance et formation Émile Aebischer voit le jour à Romont (Fribourg) le 21 février 1922. Troisième d’une fratrie de cinq, il passe son enfance et son adolescence dans le district de la Glâne, entouré de ses quatre sœurs. Tout jeune déjà, il reçoit le sobriquet de Yoki. Il effectue ses classes primaires à Romont puis entre au Pensionnat Saint-Charles où il suit trois années d’études littéraires. Lors des différentes cérémonies religieuses auxquelles il doit assister, il est marqué par les vitraux de la Collégiale qu’il a l’occasion de contempler longuement. À bicyclette, il sillonne aussi le district et en visite les différentes églises, dans un même esprit de curiosité, afin d’aller admirer les vitraux exécutés par Alexandre Cingria. Obligé de subvenir à ses propres besoins, il entre au service d’un boulanger bernois comme garçon-livreur à bicyclette en 1936. Ceci lui permet d’apprendre un peu l’allemand, mais aussi d’en profiter pour visiter musées et galeries ; il a alors déjà cette ferme volonté de devenir peintre. Après un début d’apprentissage de boulanger–pâtissier en Valais, il rentre à Romont où il devient ouvrier à l’usine Electroverre. Le soir venu, il s’adonne cependant à la peinture, exécutant une première toile alors qu’il a tout juste dix-sept ans sans pourtant avoir jamais suivi de cours. Pur self-made-man, il étudie aussi le latin, dévore de très nombreux livres et apprend même les techniques d’affinage du fromage Georges Borgeaud et Michel Terrapon, Yoki , Fribourg, Musée d'art et d'histoire, 1978, p. 11 .

Le Groupe de Saint-Luc En 1938, l’architecte Fernand Dumas débauche le jeune Yoki de son emploi auprès d’Electroverre et l’engage dans son bureau. Il commence par agrandir, au carré, des maquettes de peintures murales et de décors, ce qui lui permet ainsi de contribuer au renouveau de l’art sacré dans le canton de Fribourg, au cœur même du Groupe de Saint-Luc. Chez Dumas, Yoki rencontre quelques-uns des artistes les plus importants de ce mouvement comme Alexandre Cingria, Gino Severini, Emilio Maria Beretta, Gaston Favarel ou encore Albert Chavaz ; il collabore également avec l’orfèvre Marcel Feuillat. Yoki est engagé ensuite par le bureau parisien Dumas & Honegger, bureau d’architectes qui a charge de la construction des bâtiments de l’Université de Fribourg sur le site de Miséricorde, sous les auspices de l’abbé Charles Journet, qui n’a alors pas encore été créé cardinal. Il œuvre alors essentiellement avec les architectes Michel Macheret et Edward Andersson. Yoki travaille aussi étroitement avec le peintre genevois Maurice Barraud, alors déjà assez âgé, aux décors de la chapelle de l’Université. Chez Dumas & Honegger, il fait la connaissance du bâlois Theodor Beck, avec lequel il parle d’art ; il lui fait part de son amour de la peinture française et de la difficulté d’en voir en Suisse. Beck lui suggère alors d’écrire à la collectionneuse et mécène , qui, à Winterthour, possède un remarquable ensemble d’œuvres de Pierre Bonnard, Henri Matisse et Vincent Van Gogh notamment. Hedy Hahnloser-Bühler reçoit alors Yoki chez elle et lui prodigue des conseils, lui recommandant d’intégrer une école et de s’astreindre à une certaine discipline. Pendant les années de guerre, il lui rend visite à plusieurs reprises à la Villa Flora et elle lui fait découvrir son incroyable collection de toiles impressionnistes et nabis ; Yoki se nourrit des conseils qu’elle lui prodigue. Deux ans après leur première rencontre, la collectionneuse est en mesure de s’enthousiasmer des progrès importants faits par le jeune homme Yoki - l'art au service de la lumière : Émile Aebischer, artiste peintre et verrier, Pro Fribourg n° 213, décembre 2021, p. 11-13.

Les années de guerre En 1942, Yoki emménage à Fribourg et installe son atelier à la rue des Épouses. Soucieux de s’y intégrer, il participe activement à la vie du Cercle artistique qu’animent Roger Nordmann ou encore le photographe Jacques Thévoz ; il fréquente aussi les peintres Armand Niquille et Bernard Schorderet, qu’il retrouve par la suite à Paris. Sa première exposition se tient en juin 1945 à Fribourg, à l’Hôtel Suisse. La même année, il effectue son service militaire de mobilisation. Durant cette période, il reçoit pour mission de décorer les murs d’un réfectoire dans le Simmental et peint aussi, dans une petite chapelle, une Annonciation. Il se languit cependant de ne pouvoir peindre autant qu’il l’aimerait Yoki - l'art au service de la lumière : Émile Aebischer, artiste peintre et verrier, Pro Fribourg n° 213, décembre 2021, p. 13. Outre ses visites à Hedy Hahnloser, il se rend aussi à Zurich chez Germaine Richier qui l’invite à étudier, dans son atelier des bords de la Limmat, le modèle vivant. Il s’y lie ainsi d’amitié avec elle et son mari, le sculpteur Otto Bänninger, rencontré quelques années plus tôt déjà lors de la construction de l’Université de Fribourg pour laquelle Bänninger avait conçu les grandes portes en bronze de l’Aula Magna. Ce séjour outre-Sarine est pour lui salutaire. La sculptrice zurichoise semble apprécier la présence du jeune Yoki auprès d’elle et lui propose même, par l’entremise de leur ami commun l’écrivain Georges Borgeaud, d’aller passer un mois dans son atelier parisien. Afin d’entamer ce séjour, il reçoit une bourse d’études que lui octroie Joseph Piller, directeur du département de l’Instruction publique Lettre de Georges Borgeaud à Yoki [s.d.] mai 1945 Voir la correspondance entre Yoki et Georges Borgeaud entre 1943 et 1945. Fonds Georges Borgeaud, Archives littéraires suisses de la Bibliothèque nationale suisse, Berne .

Paris Une fois arrivé à Paris, plutôt que de s’inscrire à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, Yoki préfère fréquenter les académies libres ; il étudie ainsi auprès d’André Lhote entre 1946 et 1948. Ce dernier confirme alors les conseils dispensés par Hedy Hahnloser, lui enseignant que le dessin s’acquiert à force de persévérance, alors que l’on naît coloriste. Au début, Yoki occupe un atelier situé rue Campagne-Première, dans le quartier du Montparnasse. Cependant, il doit quitter cet endroit et trouve refuge chez son ami Bernard Schorderet, qui habite à proximité. Souvent, ils sont rejoints par Georges Borgeaud, venu leur rendre visite en voisin. Yoki, avec ses amis, aime régulièrement visiter des musées et des galeries, notamment la galerie Maeght, où il s’émerveille devant les œuvres de Georges Braque ou Raoul Ubac, ainsi que les dernières gravures de Pablo Picasso. Il n’hésite pas à écrire des critiques sur certaines de ses découvertes, comme le Miserere de Georges Rouault ou l’exposition d’Édouard Vuillard à la galerie Charpentier, dans la revue « Astragale ». En 1947, la visite de l’exposition Vincent Van Gogh le touche profondément et le pousse à explorer davantage la voie de la couleur. À Paris, il noue des amitiés avec le peintre argentin Sergio de Castro et la sculptrice parisienne Claude de Soria. Il rencontre également la fille de Georges Rouault et reçoit des encouragements de l’historien de l’art Bernard Dorival. Ces rencontres lui permettent de bâtir un réseau de contacts précieux qui l’accompagnera tout au long de sa vie. Paris devient pour lui un lieu d’épanouissement artistique, où il revient souvent par la suite.

Yoki, monument man Dans la suite des premiers travaux appliqués que lui confie Fernand Dumas, le nombre de chantiers dont Yoki reçoit la charge va croissant, qu’il s’agisse de décors peints ou de la réalisation de vitraux. En 1948, avec le concours de l’architecte, il peint le plafond de l’église de Massongex pour laquelle il exécute également un chemin de croix « Massongex », dans Nouvelliste valaisan, 10 décembre 1948 . À partir de 1949, il se consacre principalement à la création de vitraux et de décorations murales. Yoki prend aussi en main différents monuments ayant souffert durant la guerre, et ce pendant près de quatre ans, dans différents pays. Plus que de restaurations, il s’agit en général de créations, qui doivent cependant s’harmoniser avec l’architecture, ce qu’il peut gérer facilement grâce à sa formation auprès de Dumas. Sur recommandation du père Maurice Moullet, cordelier et professeur d'histoire de l'art à l'Université de Fribourg, il exécute les peintures du plafond en bois de l’église franciscaine de Kaiserslautern, en Allemagne, puis celle de Liverpool où il décore la voûte de l’église Saint-Antoine de Padoue d’une Résurrection qu’il flanque de la Descente de Croix et des Pèlerins d’Emmaüs, de même que les murs des chapelles latérales dédiées à saint Antoine et à saint François entre 1951 et 1952 (le tout a été recouvert en 1962-1963). C’est lors de ce séjour qu’il effectue en Angleterre qu’il fait la connaissance de Joan O’Boyle, enseignante irlandaise. Après avoir chuté d’un échafaudage et s’être cassé le bras, il est au chômage technique. Il passe alors beaucoup temps avec cette jeune femme avec laquelle il finit par se fiancer à Paris peu de temps après et qu’il épouse.

Entre bohème et vie de château À son arrivée en Suisse, le couple vit modestement. Après avoir séjourné quelque temps dans le quartier de Beauregard, à Fribourg, chez une sœur de Yoki et son beau-frère, les jeunes mariés s’installent à la Samaritaine, en Basse-Ville, dans un deux pièces propriété du peintre-laitier Ernest Riesemey. La famille élit ensuite domicile au Stalden, avant de s’installer à la Grand-Rue. Malgré leur situation financière toujours précaire, les Aebischer accueillent en permanence amis artistes et artisans, mais aussi des musiciens et des intellectuels. Défilent ainsi Michel Corboz, Armin Jordan, Georges Borgeaud ou encore le professeur de littérature Pierre-Henri Simon pour lesquels il y a toujours un couvert mis à la table familiale. Afin de pouvoir faire bouillir la marmite, Yoki met aussi son talent au service de la publicité, que ce soit pour des boutiques de la place ou même la Société de développement de la Ville de Fribourg. À cette époque, il entre à la Société des Peintres, Sculpteurs et Architectes Suisses dont il sera par la suite aussi successivement secrétaire et président. En 1954 naît son fils Patrick. À la fin des années 1950, les frères sculpteurs Émile et Louis Angéloz rachètent le château de Corbières à ses propriétaires d’alors afin d’y créer une colonie d’artistes. Si les Angéloz décident d’y vivre à l’année, d’autres y viennent ponctuellement, comme c’est le cas de la famille Aebischer. Yoki et les siens y passent les vacances et l’essentiel de leurs week-ends, tout en vivant à Fribourg. L’aventure de Corbières dure jusqu’en 1970, année de vente du château ; le nouvel acheteur congédie les artistes en résidence, obligeant la petite communauté à se disperser Claude Chuard, « La vie au château de Corbières 1960-1970 », dans Annales fribourgeoises, Fribourg, Société d’Histoire du canton de Fribourg, 2011, p. 119-125 . Durant cette période, Yoki est aussi très proche de Marcel Strub, conservateur au musée d'Art et d'Histoire, qui l’a encouragé depuis ses débuts et le soutient dans ses différents projets. Strub consacre à l’artiste de nombreux articles et défend assidument son travail dans la presse, tout comme le fera aussi par la suite son successeur Michel Terrapon.

La passion du vitrail