Le Conte du genévrier (en dialecte poméranien Von dem MachandelboomLe titre original varie selon les éditions de Kinder- und Hausmärchen : Van den Machandel-Boom dans les et , Van den Machandelboom dans les et , et Von dem Machandelboom de la à la ., ) est un conte populaire allemand qui figure parmi ceux recueillis par les frères Grimm dans le premier volume de Contes de l'enfance et du foyer (Kinder- und Hausmärchen, 1812, ). Sa violence et sa cruauté ont attiré aux frères Grimm des critiques, dont celle d'Achim von ArnimNotes de Natacha Rimasson-Fertin, Contes pour les enfants et la maison, José Corti, 2009..

L'histoire met en scène deux enfants dont l'un devient le souffre-douleur de sa marâtre, jusqu'à ce que celle-ci commette sur lui l'acte le plus extrême. Le récit fait intervenir un arbre magique, en l'occurrence un genévrier, et une métamorphose en oiseau au chant envoûtant. Il y est question également de nourriture.

Versions La version reprise par les frères Grimm a été recueillie en dialecte poméranien (bas allemand) par le peintre Philipp Otto Runge, qui l'a notée en même temps que Le Pêcheur et sa femme le .

Comme l'a retracé le chercheur allemand Heinz RöllekeNé en 1936., Runge l'envoya à l'éditeur Zimmer, de Heidelberg, lequel le transmit à Clemens Brentano, qui lui-même l'envoya à Achim von Arnim : ce dernier le fit paraître dans sa Revue pour les ermites (Zeitschrift für Einsiedler) en 1808.

Résumé Un homme riche a une femme belle, honnête et pieuse. Ils s'aiment beaucoup mais, malgré ses prières, la femme ne peut avoir d'enfants. Un jour d'hiver, alors que la femme pèle une pomme sous un genévrier qui se trouve dans leur cour, elle se coupe, et quelques gouttes de sang tombent au pied de l'arbre dans la neige. Elle fait alors le vœu d'avoir un enfant vermeil comme le sang et blanc comme la neige. Un premier mois passe et la neige a fondu. Un deuxième mois, et tout a reverdi. Un troisième mois, et des fleurs ont poussé. Un quatrième mois, et la vie revient dans la forêt. Après le cinquième mois, la femme se trouve sous le genévrier ; le bonheur l'étreint et elle tombe à genoux quand elle sent sa bonne odeur. Le sixième mois, les fruits se gonflent et la femme devient silencieuse. Le septième mois, elle cueille et mange toutes les baies de genévrier, ce qui la rend triste et malade. Le huitième mois, elle demande à son mari, si jamais elle décède, de l'enterrer sous le genévrier, puis elle s'apaise. Le neuvième mois, elle met au monde un garçon blanc comme la neige et vermeil comme le sang mais, au moment où elle le voit, elle en éprouve un bonheur tel qu'elle en meurt.

Son mari l'enterre sous le genévrier. Sa tristesse disparaît au fil du temps, et il finit par prendre une autre femme. Elle donne bientôt naissance à une fille. La nouvelle épouse est jalouse du premier enfant de son mari ; elle se demande comment faire pour que sa fille soit la seule héritière et, poussée par le Diable, commence à traiter le petit garçon très durement. Un jour, la petite fille demande à sa mère si elle peut avoir une pomme. Les pommes sont conservées dans un coffre, fermé par un couvercle épais, muni d'une serrure tranchante, en fer. La mère lui choisit la plus belle des pommes mais, quand la petite fille lui demande si son frère pourra lui aussi en avoir une, la mère est agacée. Au moment-même, le petit garçon revient de l'école, et la marâtre reprend le fruit à sa fille et le remet dans le coffre. La marâtre, guidée par le Malin, demande alors au petit garçon s'il veut une pomme, ouvre le coffre pour qu'il s'en choisisse une et, d'un coup, rabat le couvercle, si violemment, que la tête du petit garçon est coupée net, et qu'elle roule au milieu des pommes. La femme récupère alors la tête, place le corps de l'enfant sur une chaise devant la porte, et remet la tête sur le cou, en la serrant dans un foulard blanc de façon qu'on ne puisse rien voir, puis elle lui met une pomme dans la main.

La petite Marlène (le nom de la petite fille) vient près de sa mère et lui dit que son frère est assis devant la porte avec le visage tout pâle et une pomme dans sa main. Elle lui a demandé la pomme mais il n'a rien répondu, et la petite a peur. Sa mère, alors, lui dit de lui demander encore et, s'il ne répond toujours pas, de lui flanquer une bonne claque. La petite retourne demander la pomme à son frère et, comme il reste bien sûr toujours silencieux, elle fait ce qu'a dit sa mère, et la tête du petit garçon roule par terre, et la fillette se met à hurler.

vignette|droite|280px|Un genévrier. Dans ce conte, des propriétés magiques lui sont attribuées. vignette|droite|225px|Représentation du phénix, extraite du Bestiaire d'Aberdeen (). La petite Marlène revient en pleurs auprès de sa mère, en lui disant qu'elle a arraché la tête de son frère. Sa mère lui conseille de n'en rien dire à personne. Elles vont faire cuire le petit garçon en ragoût, à la sauce brune. Ainsi, la mère découpe le garçonnet en menus morceaux, et les larmes de la fillette, qui refuse de s'éloigner, tombent dans la marmite, si bien qu'il n'est plus nécessaire d'y ajouter du sel. Quand le père rentre, il demande où est son fils. Sa femme lui pose la marmite de ragoût devant le nez et lui dit que le petit garçon est parti chez sa grand-tante et qu'il y restera sept semaines durant. Le père mange tout le ragoût ; il n'en veut laisser pour personne, car il lui semble que tout est à lui et doit lui revenir. À la fin du repas, la petite fille va chercher son plus joli foulard et ramasse dedans tous les os et osselets, c'est-à-dire tout ce qui reste de son frère. La fillette part ensuite déposer le baluchon sous le genévrier. L'arbre se met à bouger, un brouillard semblable à du feu en descend, et de ce feu sort un oiseau magnifique, qui s'envole et disparaît dans le ciel. Après cela, le genévrier redevient comme avant. La petite Marlène constate que le foulard a disparu et, comme si son petit frère était toujours vivant, légère et joyeuse, elle rentre à la maison, se met à table et mange.

L'oiseau se pose sur la maison d'un orfèvre et se met à chanter en racontant toute l'histoire. L'orfèvre, qui est en train de fabriquer une chaîne en or, en entendant le chant de l'oiseau qu'il trouve très beau, sort immédiatement de chez lui et est tellement émerveillé qu'il en perd une pantoufle. Il demande à l'oiseau de chanter encore une fois, ce que celui-ci accepte de faire à condition que l'orfèvre lui donne la chaîne qu'il tient toujours en main. Après avoir chanté à nouveau, l'oiseau s'envole, en emportant le bijou dans sa patte droite, jusqu'au toit de la maison d'un cordonnier. Il chante. Le cordonnier et sa femme, puis leurs enfants, et enfin le commis, la servante et le valet sortent pour écouter l'oiseau, très beau, aux plumes rouges et vertes, au cou jaune comme l'or et aux yeux brillants comme les étoiles. Le cordonnier lui demande de recommencer sa chanson, ce que l'oiseau n'accepte de faire qu'en échange d'un cadeau : il obtient une paire de chaussures rouges. Il la prend dans sa patte gauche, et s'envole, avec la chaîne toujours dans sa patte droite, jusqu'à un moulin. Là, vingt garçons meuniers sont au travail. L'oiseau se perche sur un tilleul et rejoue la même scène. À mesure qu'il chante les paroles de sa triste chanson, les meuniers, l'un après l'autre, s'arrêtent de marteler la meule pour l'écouter chanter. À la demande des ouvriers, il chante à nouveau et réclame en cadeau la meule, qu'il emporte autour de son cou comme un collier, puis, enfin, avec toujours la chaîne dans une patte et les chaussures dans l'autre, il regagne la maison de son père.

Alors, dans la maison, le père se sent heureux tout d'un coup, comme s'il allait revoir une vieille connaissance, sa femme se sent effrayée, et la petite Marlène pleure dans un coin. L'oiseau, sur le genévrier, se met à chanter. Le père sent une odeur de cannelle, il se précipite au-dehors, et quand l'oiseau laisse tomber la chaîne en or, celle-ci vient se mettre autour du cou de l'homme. Il rentre. La mère s'évanouit, tandis que la petite Marlène sort à son tour. La petite fille reçoit les chaussures, aussitôt les met, et, tout heureuse, se met à danser. Elle rentre. La mère revient à elle et se sent comme si le monde entier s'anéantissait. Enfin, elle se décide à sortir elle aussi et, sitôt qu'elle a franchi la porte, l'oiseau laisse tomber sur elle la meule, et la femme est réduite en bouillie. En entendant le fracas, le père et la fillette sortent à nouveau, et ils voient, à l'endroit où la mère se trouvait, monter une vapeur, qui se transforme en feu. Quand les flammes ont disparu, le petit garçon est là. Il les prend tous les deux par la main et tous les trois, joyeux, rentrent dans la maison, se mettent à table et mangent.

Classification et commentaires Le conte est rangé dans les contes AT 720, selon la classification Aarne-Thompson, correspondant au type « Ma mère m'a tué, mon père m'a mangé ». Sont également de ce type, par exemple, en France, La Mayrastre, conte du Lyonnais, La Mère cruelle et La Mauvaise Mère, contes de Picardie, L'Aubépin fleuri, conte du Nivernais…Delarue-Ténèze, t. 2 (1964), p. 690 sv.

Les commentateurs insistent sur la violence et la cruauté de ce conte. Ainsi Hilda Ellis Davidson remarque-t-elle que la mère commet un crime, non seulement contre le petit garçon, mais aussi contre sa propre fille, qu'elle est censée aimer (en lui laissant croire que c'est elle qui l'a tué), et contre le père, en lui faisant manger son propre fils sans qu'il le sache. « Une impression de méchanceté (evil) infuse, comme celle qui est transmise ici en quelques pages serait difficile à égaler »Hilda Ellis Davidson, Helpers and Adversaries in Fairy Tales, in A Companion to the Fairy-Tale, éd. Hilda Ellis Davidson & Anna Chaudhri, Boydell & Brewer, Rochester NY, 2003 ..

Autres versions Une version du conte, intitulée Les Souliers rouges, a été publiée par Paul Sébillot dans ses Contes populaires de la Haute-Bretagne (Charpentier, 1880)Paul Sébillot, Contes de Haute-Bretagne (sélection et présentation de Françoise Morvan), Éd. Ouest-France, 2007 .. Elle lui avait été contée en 1879 par J.M. Hervé, de Pluduno (ex-Côtes-du-Nord). Sébillot indique avoir recueilli quatre variantes, « assez différentes » de ce conte, « l'un de ceux que l'on dit le plus volontiers aux enfants »Pourtant le contenu en paraîtrait certainement choquant de nos jours, comme ce passage : « Quand la mère trempa la soupe, la petite fille vit les doigts et la tête de son frère qui étaient dans le plat, et elle ne voulait pas manger, mais sa mère l'y força en la frappant ».... Cette version, caractéristique de la forme prise par le conte en Bretagne, est nettement plus brève que la version des Grimm. Le titre fait référence à l'épisode introductif : la mère promet des souliers rougesDans les contes russes, il est parfois question de krasnie sapogi (« bottes rouges », mais pouvant aussi signifier « belles bottes »). à celui de ses deux enfants qui reviendra le plus vite de la corvée de ramassage de bois. Le petit garçon l'emporte sur sa sœur par traîtrise ; sa mère lui dit de prendre les souliers dans un coffre et en rabat violemment le couvercle, « coupa[nt] le petit gars en deux ». À la fin de l'histoire, le père comme la mère sont tués.

Parallèles dans d'autres contes Voir Le Pêcheur et sa femme (KHM 19).

Les quelques gouttes de sang font penser à Blanche-Neige (KHM 53) et à La Gardeuse d'oies (KHM 89). Elles figurent également dans la légende de Perceval.