Le puits de Moïse est le vestige d'un calvaire situé au milieu d'un puits autrefois au centre du grand cloître de la chartreuse de Champmol. Il se trouve actuellement au sein du parc du centre hospitalier spécialisé de Dijon, en Bourgogne-Franche-Comté.
Commandé par Philippe II de Bourgogne, il est l'œuvre du sculpteur hollandais Claus Sluter et de son neveu Claus de Werve, avec la participation du peintre Jean Malouel pour la polychromie. Selon les comptes des ducs de Bourgogne, il a été sculpté et peint entre 1396 et 1405. Détruit dans sa partie haute au cours du , il n'en subsiste plus que la partie basse, constituée d'une pile hexagonale surmontée de six statues de prophètes de l'Ancien Testament. Seuls quelques fragments des statues situées autour de la croix sont actuellement conservés au musée archéologique de Dijon. Ce calvaire, qui montre le lien typologique entre l'Ancien et le Nouveau Testament, est aussi une œuvre marquée par de nombreux symboles cartusiens. Enfin, de nombreux indices font du monument une œuvre de propagande en faveur du duc de Bourgogne.
Le puits de Moïse n'a cessé de marquer ses visiteurs, par son réalisme et la magnificence de ses décorations. Il est considéré comme un chef-d'œuvre de la sculpture du gothique international et un précurseur de l'art de la Renaissance. Il a fait l'objet de plusieurs répliques et inspiré de nombreux artistes, anciens ou contemporains.
Historique Une commande ducale
En 1378, Philippe le Hardi, duc apanagé de Bourgogne et fils du roi de France Jean le Bon, acquiert le domaine de Champmol, aux portes de la ville de Dijon. Par une charte du , il y fonde un monastère de Chartreux, où il demande à être enterré, selon son testament de 1386. Le duc engage des sommes considérables pour la construction et l'embellissement du monastère. Comme toute chartreuse, celle-ci comporte un petit cloître destiné aux espaces de vie commune et un grand cloître, entouré des cellules de moines. Au centre de ce grand cloître, ici long de de côté, on trouve traditionnellement un puits et un calvaire ou grande croix. Pour la réalisation de ces deux monuments, réunis en un seul à Champmol, le duc fait appel à son atelier de sculpture, dirigé depuis 1389 par Claus Sluter, natif de Haarlem dans les actuels Pays-Bas. Celui-ci reste à la tête de cet atelier jusqu'à sa mort en 1406, date à laquelle son neveu Claus de Werve prend sa succession. Sluter a réalisé par ailleurs, dans la chartreuse, les statues du portail de la chapelle, quelque temps avant le puits (1389-1393), ainsi que le tombeau du duc, entre 1381 et 1410. Jean Malouel, qui se voit confier les travaux de polychromie du puits, est pour sa part peintre officiel du duc à partir du à Dijon, succédant à Jean de Beaumetz.
Déroulement des travaux Les archives des comptes de la chartreuse de Champmol étant presque entièrement conservées, l'histoire du calvaire est connue de manière assez précise.
La fabrication commence en 1396 par la partie supérieure qui est achevée en 1399. Les huit premiers blocs de pierre, en provenance de la carrière d'Asnières, sont livrés en octobre et dès novembre, Sluter commande une barre métallique afin de renforcer d'armature des bras de la croix. Le piédestal est taillé et installé par les maçons dans le courant de l'année 1398. À la fin de l'année 1396, trois tailleurs de pierre sont payés pour aider à la taille de la croix jusqu'en 1398. Un sculpteur ou appelé Hennequin ou Jean Prindale (Jan van Prindale) collabore à la réalisation des statues du Christ et de Marie-Madeleine. De nouvelles pierres d'Asnières sont livrées au début de l'année 1398, puis en 1399, pour les soubassements de la croix. L'ensemble des blocs est installé et scellé pendant l'été 1399. La statue du Christ est installée en juillet de cette année-là.
Ensuite, commence la sculpture des prophètes et de leur support. Entre et , Claus de Werve, neveu de Sluter embauché dans l'atelier de son oncle depuis 1396, est employé à la taille des anges du puits de Moïse, ainsi que . Ces anges sont scellés sur place en . Le , six blocs de pierre d'Asnières sont livrés dans la maison de Sluter à Dijon . D'après d'autres mentions, il s'agit alors de commencer la sculpture de trois prophètes, ainsi que sans doute les autres décorations du puits actuel. Un autre sculpteur aide Sluter dans sa tâche, il s'agit de Rogier de Westerhen à partir de . Les trois prophètes Moïse, David et Jérémie sont achevés dès 1402 et installés sur le calvaire avant le mois de juillet de cette année-là. Jean Malouel commence la peinture du calvaire en . Une structure en bois est construite autour de la sculpture pour la protéger des intempéries. Les comptes mentionnent la fourniture de couleurs et de feuilles d'or cette même année. Toujours en 1402, l'orfèvre Hennequin de Hacht (Jan de Hacht) fournit un (c'est-à-dire une auréole) en cuivre pour orner la statue de Marie-Madeleine et des ou lunettes pour la statue du prophète Jérémie.
Trois autres blocs de pierre sont livrés dans l'atelier de Sluter en pour les prophètes Zacharie, Isaïe et Daniel. Le sculpteur est malade depuis la fin des années 1390 et quitte sa maison en 1404 pour rejoindre un couvent. Ces statues sont achevées et scellées sur place, au début de l'année 1405, d'après ce qu'indique l'inventaire de son atelier, après sa mort en 1406.
La conservation du chef-d'œuvre thumb|upright|alt=Petit bâtiment en pierre et brique avec arcades, surmonté d'un toit d'ardoises|Vue de l'édicule actuel protégeant la sculpture. Dès 1407, une structure en bois et en toile cirée protège en permanence le calvaire. En 1411, une construction en bois supportée par des colonnes protège l'édifice de manière plus pérenneSophie Jugie et Daniel Russo, « Autour du « Puits de Moïse ». Pour une nouvelle approche ». Par sa forme, l'édicule actuel qui l'abrite est daté du , grâce à la présence d'un cadran solaire remontant à 1638 et à la représentation du bâtiment sur un dessin de 1686. À la fin du , après 1736 et avant 1789 tout du moins, cet édicule s'écroule et entraîne avec lui la croix et ses statues, qui disparaissent à cette occasion. À la Révolution, la chartreuse est vendue comme bien national. Antérieurement connu sous le simple nom de « croix » ou « grand calvaire », il est appelé « puits des Prophètes », à la suite de la disparition de la partie supérieure, puis vient finalement l’appellation « puits de Moïse » qui apparait pour la première fois dans des notes de l'érudit dijonnais Louis-Bénigne BaudotRenate Prochno, Die Kartause von Champmol, . La propriété est rachetée par Emmanuel Crétet qui fait aménager les lieux pour en faire sa résidence. Il détruit la chapelle mais conserve le puits au milieu de ses jardins. Le site est finalement abandonné et racheté par le département de la Côte-d'Or en 1833. Les bâtiments d'un asile d'aliénés sont construits autour du puits entre 1839 et 1844. Le puits est classé avec le portail de la chapelle sur la première liste des monuments historiques de 1840 au titre des objets monument historique. Il est restauré en 1842 par le sculpteur François Jouffroy. L'édicule est reconstruit dans les mêmes dimensions que l'ancien en 1852 par l'architecte de l'asile, Pierre-Paul Petit.
En 1990, un constat d'état complet est effectué sur la sculpture, révélant une œuvre globalement en bon état. Cependant, son nettoyage est préconisé, car elle présente un aspect jaunâtre et encrassé, provenant de la pollution de l'air des environs. Après un premier test en 1999 afin de déterminer ce qui doit être enlevé et conservé sur la surface des statues, le nettoyage complet a lieu entre 2001 et 2003. Cette restauration a non seulement révélé que le puits de Moïse n'avait fait l'objet d'aucune peinture supplémentaire à celle déposée par Malouel plus tôt, mais elle a aussi mis en valeur la richesse et la diversité de ses couleurs, jusqu'alors disparues. Cette redécouverte a suscité un regain d'intérêt pour l'ancien calvaire chez les historiens de l'art. Fermé en 1995 à la suite d'actes de vandalisme, le puits est rouvert à la visite en 2004, à l'occasion de l'exposition L’art à la cour de Bourgogne, le mécénat de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur (1364-1419) au musée des beaux-arts de Dijon. L'édicule peut être visité toute l'année, à des horaires réguliers depuis 2010.
Description Le piédestal thumb|upright|alt=Gravure représentant le puits coupée juste au-dessus de la tête des prophètes. cf. description ci-contre|Lithographie d'après un dessin daté de 1840 : détail de la décoration de la pile du puits avec les armes du duc de Bourgogne. Le puits de Moïse constitue le piédestal du calvaire aujourd'hui disparu. Il est posé sur une pile de forme hexagonale portant le monument actuel à une hauteur d'environ . La pile est placée dans un bassin d'eau profond de , alimenté directement par la nappe phréatique. Chacune des faces de cette pile comportait autrefois les armes du commanditaire Philippe II de Bourgogne, peintes au milieu d'un soleil rayonnant. Des traces de ces peintures sont encore visibles sur les faces comportant Jérémie et ZacharieSusie Nash, « Une commande d'exception », .
La partie supérieure du piédestal, située à du sol et dans laquelle reposent les prophètes, est séparée de la pile par un larmier et se trouve surmontée d'une corniche recouverte d'un enrochement représentant le Golgotha. Cette partie compte au total dix-sept blocs de pierre, formant huit couches horizontales emboitées les unes dans les autres. La colonne de la croix était fixée dans son piédestal à l'aide d'une grande tige de fer traversant le puits jusqu'à la base du monument et scellée au plomb.
Les prophètes thumb|left|upright|Les prophètes Zacharie et Jérémie. La partie supérieure est décorée de six statues de prophètes tirés de l'Ancien Testament. Chaque statue est placée dans une niche peu profonde décorée d'un remplage trilobé. Les statues sont séparées les unes des autres par une colonnette avec un chapiteau orné de feuillages et sur lequel repose un ange. Ces six anges sont chargés d'assurer la transition entre les prophètes et le calvaire et aident le spectateur, vers qui ils sont tournés, à appréhender la Passion du Christ. Chaque statue de prophète, en ronde-bosse et mesurant environ chacune, est placée sur une console décorée elle aussi de feuillages tous différents. Une inscription sous chaque console désigne le nom du personnage. Les prophètes portent tous un phylactère contenant un extrait de leurs écrits en lettres gothiques annonçant la passion du Christ.
Moïse Le prophète est représenté avec deux cornes sur le front et une longue barbe descendant jusqu'à la poitrine. Il tient de la main droite les tables de la Loi et de la main gauche le texte : : (Exode, XII, 6). Il porte une tunique rouge tenue par une ceinture à boucle ainsi qu'un manteau d'or doublé d'azur.
David Le roi, coiffé d'une couronne fleurdelisée, tient dans la main droite une harpe, recouverte en grande partie par son manteau. Il a écrit le psaume sur le rouleau qu'il tient de la main gauche : : (Psaume 22, 17). La statue est décorée d'un manteau de drap d'or doublé d'hermine et d'une tunique bleue coupée de longues bandes. Le bleu du manteau est constellé de soleils rayonnants : c'est à la fois le symbole du roi Charles VI et de Philippe le Hardi. Cela permet de rappeler la proximité entre le duc et les rois de France dont il a été le fils, le frère et l'oncle, ainsi que le régent.
Jérémie Jérémie porte un livre entre ses mains d'où tombe un phylactère portant les mots suivant : : (Lamentations, I, 12). La statue portait autrefois des lunettes et un manteau d'or doublé de vert et une tunique pourpre. C'est le seul prophète à porter ces couleurs et non du bleu comme les autres. Le pourpre est une couleur de la charité et de pénitence. Il s'agit par ailleurs d'une couleur très proche des velours cramoisis fréquemment portés par le duc Philippe le Hardi sur ses vêtements.