Jean Boulbet, né le à Sainte-Colombe-sur-l'Hers et mort le à Phuket en Thaïlande., est un écrivain et ethnologue français, spécialiste de l'Asie du Sud-Est.
Surnommé « Dam Böt » (prononcer « Dame Beutte ») par les Cau Maa du Viêt Nam (prononcer Tchao Maak, en insistant à peine sur le k final), il fut ensuite appelé « Tabé » par les Khmers, surnom repris par les Thaïs, incapables de prononcer ses prénom et patronyme français. Le nom « Tabé » vient de la contraction du cambodgien « Ta » (« ancêtre, grand-père, terme honorifique ») et « (Boul)BET » : l'ancêtre Bet (ou Bé).
Biographie
Enfant doué, issu d'un milieu modeste, encouragé par ses instituteurs et professeurs, c'est un polyglotte parlant à la fin de sa vie couramment anglais, espagnol, italien, khmer, thaï, vietnamien, cau maa’, et stieng.
S'il se présente comme un mécréant, cependant très influencé de bouddhisme, il est, non pas un « aventurier », ce que Boulbet déteste qu'on dise de lui, mais un savant interdisciplinaire — autodidacte certes — mais (la "bonne dose de génie" n'est pas bien sûr à prendre au premier degré comme un qualificatif élogieux non neutre mais au second degré, avec humour, en référence à ses recherches d'ethnologue pendant plus de 16 ans, entre 1947 et 1963, chez le peuple de chasseurs-cueilleurs Cau Maa' dans le "Domaine des génies").
Ethnologue, poète, archéologue, botaniste, géographe, forestier, cartographe, sociologue, philosophe, s'il agit souvent dans sa vie comme un héros, notamment durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Viêt Nam ou la guerre du Cambodge, il est foncièrement antimilitariste (c'est-à-dire non pas opposé à l'armée mais à la guerre), et libertaire, voire anarchiste.
Il aime la bonne chère, confectionner son propre pain, même dans ses campements les plus rudimentaires, est curieux de tout, aime les gens, et, surtout, le monde animal, les fleurs et les arbres, et il adore Georges Brassens, qu'il écoute encore quelques heures avant sa mort : Auprès de mon arbre, À l’eau de la Clairefontaine, Les copains d'abord.
Résistance En 1941, il est résistant à Arles dès l'âge de quinze ans, distribuant des tracts gaullistes et portant des messages. À 17 ans, il est FFI dans le maquis du Picaussel (Ariège). En, 1944, suivant le débarquement de la française, « Rhin et Danube », du général de Lattre de Tassigny il s'y engage volontairement. Il a 18 ans. Il est affecté à la DIC (Division d'infanterie coloniale) et fait toute la campagne de France puis la campagne d'Allemagne comme éclaireur, auteur de plusieurs actions héroïques (dont le sauvetage sous le feu d'un de ses officiers laissés pour mort). Il se bat notamment contre la division SS Das Reich. Répondant à l'appel du général Leclerc et de Massu, il est encore volontaire pour se battre dans le Pacifique dès mais, à la suite des bombardements atomiques, les Japonais se rendent en août.
La DIC, arrivée en à Saigon, est employée au maintien de l'ordre en Indochine et pour réaffirmer le retour de la présence française, contre les dernières troupes japonaises résistant encore et face aux premiers rebelles communistes. C'est la fin de la Seconde Guerre mondiale pour lui. Il choisit d'être démobilisé sur place.
Après Guerre Avec le petit pécule obtenu, associé avec deux de ses camarades dont Maurice Chauvin, il achète au Viêt Nam une terre dans la région des hauts plateaux, à Blao (aujourd'hui Bao Loc) et devient planteur de thé et de café sur la plantation Darnga, à environ au nord-ouest de Saigon, près du fleuve Donnaï (Dda Dööng en cau maa' : « la grande eau » ; aujourd'hui nommé Dong Nai en vietnamien). C’est dès 1946 que ce cartographe dans l’âme explore les hautes terres boisées de l’intérieur, recouverte d'une forêt dense primaire d'aspect impénétrable. Il y découvre la population autochtone de cette région alors presque inconnue des Vietnamiens du delta et du littoral et des Français, les Cau Maa’, population proto-indochinoise dont une partie reste insoumise, qu'il commence à ethnographier de manière autodidacte. Depuis la Darnga il rayonne, de plus en plus loin chaque fois, se mêlant aux habitants, partageant leur vie dès qu'il le peut, et comme il le peut, chassant à leurs côtés. Il apprend leur langue, et quelques autres dialectes voisins (stieng, mnong, srê…), sans compter de bonnes notions de vietnamien. Auprès des Cau Maa', pendant plus de quinze ans, il acquiert ce sens extrême des plantes, de la faune, de la nature, des hommes et de leurs interdits, qui va marquer son œuvre et faire de lui un être à part. Il est bientôt capable de décrire leurs modes et techniques, mais aussi de traduire les récits de leur riche littérature orale.
En 1954, l'ethnologue Georges Condominas alias « Condo », alias Yô Sar Luk en mnong gar), en mission dans la région pour le compte de l'École française d'Extrême-Orient, entend parler de lui, notamment par les pères : Jacques Dournes (alias Dam Bo, appelé à intégrer le CNRS par la suite, célèbre ethnologue des Jörai et des Srê de la même région), Daniel Léger (futur spécialiste des Bahnar-Jölöng, population établie dans la région de Kon Tum, plus au nord), Marcel Boutary, Jean Moriceau, des Missions étrangères de Paris.
Une rencontre a lieu entre les deux hommes. On peut imaginer celle-ci à l'instar de la rencontre de Stanley et Livingstone sur les rives du Tanganyika en 1871 : « Jean Boulbet, je présume ? ». Intéressé par la richesse des matériaux ethnographiques déjà collectés par Boulbet sur les Cau Maa, livrés dans ses carnets, ses enregistrements sonores et ses nombreuses photographies, Georges Condominas l'encourage à poursuivre ses recherches. Désormais, il lui servira de mentor et de formateur scientifique pour l'ethnographie.
Le botaniste français Maurice Schmid, de l'Office de la recherche scientifique et technique outre-mer, lui enseigne la rigueur de la classification botanique en échange de son savoir en ethnoscience locale : les Cau Maa' lui ont enseigné l'essentiel de leur propre savoir sylvestre et botanique qui intéresse Schmid. Le sociologue Raymond Eches le conseille également. En 1949, plusieurs chercheurs et spécialistes de terrain, dont Condo, le linguiste André-Georges Haudricourt et Dournes, s'étaient réunis au sein d'une éphémère « Commission de Dalat » afin de créer et adopter conjointement un système de transcription phonologique de toutes les langues proto-indochinoises. Informé par Condo, Boulbet apprend ce système, et l'adapte aux spécificités de la langue cau maa'. Désormais, il est en mesure de rendre les richesses de leur langue et de leur tradition orale dans leurs subtilités. Il a notamment transcrit et traduit le coutumier cau maa ainsi que les pièces maîtresses de leur littérature orale.
Cartographie Au fil des années, Boulbet se forme aussi à la géographie et à la cartographie de terrain, notamment sous la direction du géographe Jean Fontanel rencontré au Cambodge dans les années 1960. Il lève pour la première fois la carte de la région de Blao puis de l'ensemble de l'immense territoire des Cau Maa''', le fameux « Domaine des génies ». Jusqu'alors, il subsistait des blancs sur les cartes à propos de cette région. Il étend progressivement ses observations à l'ensemble de la région des hauts plateaux dans cette partie de l'Indochine, retrouvant au passage quelques plantes rares pensées disparues, et découvrant de nouvelles espèces. Au début des années 1950, il met au jour, en territoire cau maa', après Georges Condominas chez les Mnong Gar et Jacques Dournes chez les Srê (ou Koyö) le troisième exemplaire du plus vieil instrument de musique du monde : le lithophone, constitué de plusieurs plaques de pierre aux sonorités différentes. C'en est aussi le premier exemplaire intact et completQuelques aspects du coutumier ndri des Cau Maa’, BSEI, 1957.Dialogue lyrique des Cau Maa, EFEO, 1972Trois légendes maa’, France-Asie, 1957.Découverte d’un troisième lithophone préhistorique en pays Mnong Maa’, L’Anthropologie, 1958.Description de la végétation en Pays Maa’, BSEI, 1960Bördee au Rendez-Vous des Génies, BSEI, 1960Introduction à l’étude de la forêt dense, avec J. P. Barry, Annales de la Fac. Sc. de Saigon, 1960..
L'affaire de Tamong Début 1951, un groupe de Cau Maa', survivants de la population du village de Tamong massacrée par un autre sous-groupe cau maa' venu de la région peuplée par les derniers insoumis, les plus farouches, vient le rencontrer pour les aider à régler le conflit qui les oppose à leurs adversaires. C'est le début de « l'affaire de Tamong » qui va lui ouvrir, presque miraculeusement, les portes du dernier sanctuaire cau maa' insoumis, le territoire des Maa' Huang ou Maa' de l'Ouest, qui vivent dans la grande boucle du fleuve Donnaï et refusent tout contact, toute intrusion étrangère. Première tentative manquée : connu comme spécialiste de la langue et du groupe, il se voit obligé d'accompagner deux gendarmes pour tenter de pénétrer avec eux le territoire des insoumis. Ils sont rejetés et même pourchassés, faillant y perdre la vie … Boulbet décide alors de ne plus jamais se compromettre avec des militaires ou des policiers et décide de retourner seul vers ce sanctuaire maa'. Il y parvient grâce à l'aide de ses amis cau maa habitant non loin de sa plantation, alliés ou parents de ceux de l'Ouest.
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Pendant plus d'une décennie, il partage leur vie alors que ce peuple suit encore les us et techniques de ses ancêtres, vivant dans de belles longues maisons de bois et bambou sur pilotis, pratiquant l'essartage en forêt (agriculture itinérante sur brûlis avec longue jachère forestière nourrie des seules pluies de la mousson, à dominante rizicole ; également appelée « riziculture sèche ou de montagne »).
À Saigon, ses compatriotes entendent parler de ce qu'ils appellent ses exploits et le surnomment le « roi des Moïs ». Les Proto-Indochinois ont toujours été appelés traditionnellement « moï » (sauvages) par les Vietnamiens. Ce nom a été repris et francisé en « Moï » mais sans nuance péjorative. La plupart de ces gens, y compris d'autres groupes que les Cau Maa, vivent sur des collines et plateaux boisés relativement élevés par rapport aux terres basses de la côte et les Français les appellent donc aussi les « Montagnards » bien qu'ils n'en soient pas vraiment. En réalité, rares sont les Français, et même les Vietnamiens, à parler la langue de ces peuples autochtones. Les Vietnamiens viennent du nord du pays et ont mis plus d'un millénaire d'âpres luttes contre les Chams, les Khmers et l'ensemble des Proto-Indochinois pour finaliser leur fameuse « descente vers le sud » et s'installer jusqu'à Saigon et la pointe de Camau.
Boulbet est, non pas un quelconque roi ou prince de ceci ou cela, mais un authentique connaisseur des cultures concernées. Il est capable de s'adresser à ces gens dans leur dialecte, sait les manières et leurs formes de politesse. Il connaît leur écologie, leur faune, leur flore, leurs techniques, ainsi que leurs grands récits épiques, jusqu'aux plus paillards. Respecté des anciens comme des jeunes, apprécié des femmes (célibataire et bel homme), bon marcheur en forêt du fait de ses origines pyrénéennes, il est vu par les Cau Maa' et autres groupes comme un excellent médiateur avec le monde, effrayant pour eux, de l'administration française, de l'administration vietnamienne, et plus largement avec le monde moderne dont il est issu, porteur de ses magies impressionnantes et utiles (appareil photo, enregistreur Nagra, antibiotiques, antiseptiques, antipaludéen). D'autant plus que les Cau Maa ont pris conscience que l'intrusion du monde extérieur dans leur Domaine des génies jusque-là intouché est désormais inéluctable.
Tombé sous le charme d'une jeune fille cau maa''', il est bientôt père d'une fille, Laure, qui, le moment des études venues, ira étudier à Saïgon puis en France où elle s'installera par la suite avant de s'y marier. Il en aura quatre petits-fils : Laurent, Éric, Céryl et Dany.