est un film franco-québécois écrit et réalisé par Xavier Dolan, sorti en 2012.. Ce drame psychologique traite de la transidentité à travers l'histoire d'une relation amoureuse bouleversée par l'annonce du personnage principal à sa compagne de sa volonté de transitionner du genre masculin vers le genre féminin..

Les acteurs principaux sont Suzanne Clément et Melvil Poupaud. Présenté au Festival international du film de Toronto 2012, ce troisième long métrage de Xavier Dolan remporte le prix du Meilleur film canadien.. et obtient plusieurs prix dont deux au Festival de Cannes 2012.

L'intrigue se déroule dans les années 1990. Laurence annonce à sa compagne Fred, qu'elle est une femme transgenre. Le couple doit alors affronter les préjugés de l'entourage, les réticences familiales et les discriminations de la société.

Synopsis

Le film débute par un retour en arrière de dix ans. Laurence Alia, professeure de lettres, a entamé une transition de genre. Le jour de ses 35 ans, elle révèle à sa compagne Frédérique (Fred), avec qui elle vit, que son corps d'homme ne correspond pas à son identité profonde. Elle décide alors de vivre en accord avec son identité, pour ne plus avoir à mentir ni à souffrir. Fred, bouleversée, lui répond qu’elle aurait dû la prévenir qu’elle était homosexuelle. Laurence répond avec force que cela n'a rien à voir avec l'homosexualité, mais qu'elle ne veut plus se réveiller le matin dans un corps masculin qui ne lui plait pas.

Laurence commence à assumer publiquement son identité de genre : elle se maquille, affirme sa féminité d'abord dans son entourage, son quartier, les cafés de Montréal, puis jusqu'à son milieu professionnel. Tandis que ses cheveux poussent, elle traverse progressivement les étapes de son changement d’apparence. Malgré leur séparation, Laurence continue d’éprouver de l’amour pour Fred, même lorsqu’elle est en couple avec une autre femme et que Fred, de son côté, s’est mariée, a eu un enfant, et mène une vie plus bourgeoise.

Quelques années passent, Laurence publie un recueil de poèmes. À cette occasion, Laurence et Fred se retrouvent. Fred ment à son mari en prétextant un tournage, et elles s’échappent ensemble sur l’Île au Noir.

Leur séparation devient définitive lorsque Laurence confie s'être attendue à ce que Fred renonce à sa vie conjugale pour leur relation. Fred apprend alors à Laurence qu'elle était enceinte au moment de son coming out et, par crainte de l'avenir, avait choisi d'avorter.

Au total, leur histoire d’amour aura duré plus de neuf ans.

À quarante ans, à l'occasion de la sortie de son roman autobiographique, Laurence déclare à une journaliste qui l'interviewe avoir choisi de « descendre la pente » en tant que femme.

Un peu plus tard, depuis la terrasse voisine de la sienne, un jeune homme l’aborde d'un « Bonjour Madame » qui trahit naïvement son attirance. Pour la première fois dans le film, le visage de Laurence s’illumine, traversé par une joie simple : celle, peut-être, de plaire enfin et d’être vue comme elle est.

Thèmes

La transidentité de Laurence comme source de regards créant l'affect chez le spectateur Si Xavier Dolan déclare que l’histoire d’amour entre Fred et Laurence constitue la trame principale du film, de nombreux auteurs avancent que le coming out de Laurence, l'effet sur son entourage et les personnes qu’elle rencontre sont aussi importants. Ainsi, selon l'auteur Thomas J.D. Ambrecht., Xavier Dolan s’intéresse aux conséquences du coming out de Laurence en tant que femme et à son impact sur le regard que les autres portent sur son genre. Il écrit : « Leurs réactions à sa transformation sont présentées comme aussi perturbantes pour eux, sinon plus, que pour la personne transformée ».

Pour l'étudiant en histoire de l'art Camille Légeron., l’enjeu du film ne réside pas uniquement dans le changement de genre de Laurence, puisque celui-ci est une décision réfléchie, mais plutôt dans la manière dont son entourage perçoit cette transition comme un bouleversement.

Pour aller plus loin, le professeur en cinématographie Corey Kai Nelson Schultz. analyse les regards portés sur Laurence, que le réalisateur filme tout au long du film. Il les conceptualise comme des gazes (regards), générateurs d'affect chez le spectateur – un concept que Gilles Deleuze associe à une expérience sensible, faite de significations ressenties plutôt que simplement perçues. Dans son article The Sensation of the Look: The Gazes in Laurence Anyways, Schultz analyse plusieurs scènes dans lesquelles le regard des autres joue un rôle central. Dans la première séquence, Xavier Dolan donne au spectateur l’impression qu’il est lui-même l’objet de ces regards, l’invitant ainsi à se placer dans la peau de Laurence. Cette identification provoque empathie, mais aussi malaise, rejet et haine. Schultz distingue trois types de regards dans cette séquence : les regards hors-champ, qui engagent directement le spectateur et l’amènent à se questionner sur ce que les personnages observent avec autant d’insistance ; les regards fuyants, qui symbolisent l’embarras ou le refus de voir ; et les regards directs, fixant le spectateur, créant une sensation de jugement, de menace ou de gêne. Tous ces plans fixés sur les visages des personnes qui regardent Laurence font ressentir au spectateur de l’embarras et du jugement, voire une menace, le spectateur comprenant plus tard que ceux-ci sont dirigés vers Laurence, et non vers quelque chose d’extraordinaire. On comprend plus tard avec un plan qui montre Laurence marchant dans le couloir de son lycée que ces regards sont dirigés contre elle. Ainsi, cette première séquence suivie de celle filmant Laurence permet au spectateur en premier lieu d’expérimenter de l’inconfort, pour ensuite exprimer de l’empathie envers Laurence.

Une autre scène, également analysée par Schultz, montre Laurence, après son coming out, marchant dans les couloirs vêtue en femme. Les élèves qu’elle croise la regardent tour à tour avec gêne, ironie ou arrogance. La caméra capte ces regards avant de se tourner vers Laurence, révélant qu’ils lui sont bien destinés. Ce procédé permet une fois de plus au spectateur d’éprouver de l’empathie, en l’amenant à vivre ces regards de l’intérieur.

Pour appuyer cette analyse, Schultz mobilise le concept de regard blanc développé par Frantz Fanon, dans Peaux Noires, Masques Blanc, qu’il adapte ici à la question de genre. Chez Fanon, ce regard impose un cadre de référence auquel les personnes racisées doivent se conformer. De manière parallèle, les regards posés sur Laurence imposent à leur tour un cadre normatif, non en raison d’une racialisation, mais de sa transidentité. Comme chez Fanon, le regard devient ici un fardeau.

Ces plans sur les regards sont renforcés par le montage qui selon L. Delorge., « engage le spectateur dans une logique de découverte de l’altérité ». Après avoir filmé les regards, Dolan emmène le spectateur dans un décor étrange, perturbant, renforçant le sentiment d’inconfort. Toutefois, à force de répétition, ces séquences deviennent familières : de même que le spectateur s’habitue à ces images, il en vient à considérer la transition de Laurence comme quelque chose de naturel.

Laurence : une identité queer marginale non-normative Le traitement de la transidentité de Laurence dans le film montre à la fois comment son identité est marginalisée, mais aussi comment elle apparaît comme innovante vis-à-vis des normes de genre. Surtout, le regard porté n’est pas voyeuriste, contrairement à d’autres œuvres abordant ce sujet.

Tout d’abord, si la décision de Laurence de transitionner représente un changement, T. J. D. Ambrecht souligne que le préfixe trans- ne désigne pas uniquement une transformation, mais ce qui dépasse le changement lui-même — voire une forme de changement dans la continuité. Il écrit : « En montrant les transitions corporelles et affectives de Laurence, on voit aussi ce qui est constant chez elle ».

Si, Laurence choisit de transitionner pour être une femme, elle ne le fait pas en se conformant aux normes de genre dominantes. Ainsi, selon C. Légeron, le film n’adopte pas un regard inquisiteur : il ne focalise pas sur la transformation corporelle, et par exemple, l’opération de réassignation est seulement mentionnée brièvement, sans incidence sur la narration.

La protagoniste refuse par ailleurs de se plier aux stéréotypes féminins. Si elle porte du maquillage, un tailleur et des talons pendant sa transition, elle refuse de porter une perruque et arbore seulement une boucle d’oreille. Pour C.Légeron, cela témoigne d’une conception du genre « déconstructiviste voire queer ».

Cependant, cela renforce son identité à la marge qui est mise en exergue au travers de la première séquence qui présente un écran noir où l’on entend la voix de Laurence qui déclare « Écoutez, je recherche une personne qui comprenne ma langue, et qui la parle même, une personne qui, sans être un paria, ne s’interroge pas simplement sur les droits et l’utilité des marginaux, mais sur les droits et l’utilité de ceux qui se targuent d’être normaux ».

Selon Ambrecht, cette séquence valorise la parole de Laurence tout en suggérant qu’elle est « tellement marginale qu’elle ne peut être qu’hors champ ».

Deux métaphores christiques renforcent cette figure de la marginalité. La première apparaît lorsqu’elle inscrit Ecce Homo sur le tableau — une référence à la présentation de Jésus à la foule — dans une scène où elle est sur le point d’être renvoyée. La seconde survient juste après qu’elle ait été frappée au visage : X. Dolan insère alors Le Portement de Croix de Bosche, créant, selon C. Légeron une mise en abyme visuelle : Laurence marche dans la rue, sous les regards indifférents, comparables aux grimaces grotesques des figures du tableau.

Bien que le film présente l’identité de Laurence comme étant à la marge, C. Brassard. y voit une « queerness » conçue comme un acte de résistance, dans la lignée de la théorie de L. Edelman : elle transgresse par la marge les formes de structures dominantes. Cette marginalité trouve d'ailleurs un espace de validation dans la rencontre du Pink Club. À partir de la réplique : « As-tu besoin de téléphoner mon amour » prononcée par l'une des femmes du club, l’identité de Laurence est pleinement reconnue. Sa transidentité devient ainsi un moyen de re-signification des normes.

En transgressant les normes de genre, Laurence s’émancipe, mais invite également son entourage à penser le genre autrement. Le point culminant de ce processus est atteint dans la dernière scène : un jeune garçon lui lance un baiser soufflé, validant symboliquement son identité en tant que femme.

Cette scène peut être reliée au concept de exit scape développé par W. Straube., qui désigne une « sortie du cadre » : une façon pour les films mettant en scène des personnes trans ou non binaires de proposer des échappées imaginaires aux normes de genre. Cela offre au spectateur une possibilité de réimaginer le monde, en l’ouvrant à d’autres possibles.

Judith Butler et Xavier Dolan Afin d’analyser le film, nous pouvons mobiliser le concept de genre et celui de performativité de genre théorisé par Judith Butler. M. Gil-Arboleda. reprend cette analyse dans son article, et montre qu’il n’y a pas de correspondance entre le sexe, le genre et le désir, ce qui remet en question l’évidence du sexe et du corps. En effet, pour J.Butler, le sexe est un construit social, tout comme le genre, qui n’est pas un fait établi mais une répétition d’actes stylisant le corps. Le genre se constitue à travers des mécanismes de punition et de récompenses.