Les grèves de Gafsa, également désignées sous les noms d'événements de Gafsa ou de révolte du bassin minier de Gafsa. est un important mouvement social qui a secoué la région minière du sud-ouest tunisien — particulièrement la ville de Redeyef mais aussi Moularès, Métlaoui et Mdhilla — pendant près de six mois en 2008.
Ces évènements ont pour cadre le bassin minier de Gafsa, riche en phosphate, à au sud-ouest de Tunis, dans une région durement frappée par le chômage et la pauvreté. Ce sont les plus importants troubles sociaux connus par la Tunisie depuis les « émeutes du pain » en 1984 et depuis l'arrivée au pouvoir du président Zine el-Abidine Ben Ali en 1987..
La répression par les autorités de ce mouvement social pacifique. ponctué d'émeutes au fil des mois, qui mobilise de larges pans de la population locale, occasionne des morts, des centaines d'arrestations, des actes allégués de torture et de lourdes condamnations de diverses personnalités du monde associatif ou syndical ainsi que de journalistes ayant couvert les évènements..
Ces évènements sont considérés comme le début du processus conduisant à la révolution tunisienne, un an et demi plus tard, fin 2010, les grévistes victimes de la répression étant concernés par le décret 97 indemnisant les martyrs de la révolution...
Contexte Si la région de Gafsa est un bassin minier riche en phosphates, la population locale ne bénéficie pas pour autant de la manne qui, d'après divers commentateurs dont l'avocate Radhia Nasraoui, profite essentiellement aux proches du pouvoirRadhia Nasraoui interviewée dans .. Région minière mais aussi rurale, les conditions d'exploitation agricole y sont difficiles à cause de l'aridité.
gauche|vignette|Vue de la ville de Gafsa.
La réalité socio-économique y est donc assez éloignée de celle des territoires septentrionaux, plus proches du littoral, où une économie de services et de PME permet une croissance annuelle appréciable, témoignant de la grande disparité régionale du « miracle économique » tunisien.
Malgré la dureté de la crise frappant une région dont l'économie est basée sur une mono-industrie en voie de mutation, l'État n'offre pas de plan de diversification de l'économie, pas plus qu'il ne crée de postes dans la fonction publique, et l'investissement privé reste insignifiant.
Plus encore, une partie de la population a le sentiment que la région ne bénéficie pas de la même sollicitude de la part du pouvoir central que d'autres régions à l'instar de ce qui s'est fait dans le Sahel, dont sont issues nombre de personnalités politiques et économiques tunisiennes.
Chômage endémique
vignette|Statistiques du chômage dans la région.
Au début du , dans ce bastion ouvrier qui, par le passé, s'est déjà montré rebelle. vis-à-vis du pouvoir centralEn , une grève du bassin minier de Gafsa est violemment réprimée par les autorités françaises, occasionnant la mort de 17 mineurs. Deux ans après les grèves de 1978, Gafsa est le théâtre d'« événements » marqué par une tentative de coup d'État., le taux d'inoccupation est massif (environ 30 %Les chiffres sont débattus mais, suivant les estimations officielles, sont d'au moins 30 %, le double du taux national, selon Karine Gantin et Omeyya Seddik.), particulièrement parmi les jeunes dont le taux de chômage est endémique, les excluant du système de protection — faute d'emploi — et les poussant ainsi vers la misère et le désespoir. Cette situation tend à se généraliser dans certaines zones du Maghreb..
Si le problème des « diplômés chômeurs » est particulièrement criant dans la région (où 62 % des diplômés sont sans travail), il n'en est pas moins généralisé en Tunisie où c'est le cas d'un diplômé sur deuxChiffres de 2005 selon .. Cette situation a poussé ceux-ci à tenter de se structurer depuis dans un mouvement, l'Union des diplômés-chômeurs, qui, à l'initiative d'universitaires de Tunis, organise des manifestations pour dénoncer la précarité de leur condition et réclamer le droit au travail., à l'instar de ce qui se fait depuis 1991 au MarocVoir à ce sujet ..
Cette fédération non reconnue mais jusqu'alors tolérée par le régime essaime à travers le pays de petits comités régionaux et locaux, notamment à Gafsa — où un rassemblement de leur comité régional est réprimé en —, à Redeyef et à Moularès. Ce sont des membres de ces comités qui vont être les déclencheurs et les principaux entrepreneurs des mobilisations dans le bassin minier.
Mono-industrie L'exploitation du phosphate dans la région est à l'origine de la création même des villes qui vont être l'objet des soulèvements. L'employeur de la région est une entreprise publique d'exploitation du phosphate, la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) qui assure le plein emploi et procure à la population locale les services et infrastructures (distribution de l'eau et de l'électricité, hôpital, magasins, clubs sportifs, etc.), prenant en charge la quasi-intégralité de la vie sociale et économique jusqu'au milieu des années 1970. Une partie des services sont alors transférés vers des sociétés publiques ou privées.
Puis, au milieu des années 1980, en raison de la fermeture des mines de fond au profit de celles à ciel ouvert et de la mécanisation des mines, une politique de « modernisation » consiste à ne plus remplacer les départs à la retraite et à ne plus créer d'emplois, dans un plan stratégique soutenu par la Banque mondiale. La CGP voit le nombre de ses effectifs passer de dans les années 1980 à au début des années 2000., en même temps que la productivité — passant de 4,5 millions de tonnes en 1985 à 8 millions de tonnes à la veille des évènements. — et les profits générés augmentent de manière significative.
Clientélisme Malgré ces mutations importantes, le tissu économique du bassin n'a pas pour autant évolué et n'a connu aucun redéploiement pendant 25 ans, une situation qui nourrit au sein d'une partie de la population le sentiment d'être « laissée pour compte » malgré sa contribution passée à la richesse du pays. Dans cette zone paupérisée, la CGP a perpétué les mécanismes de clientélisme et de contrôle — typique de la politique économique tunisienne — lors de la « reconversion » du bassin. Les fonds destinés à la mise en place de petites entreprisesUn Fonds de réorientation et de développement des centres miniers (FRDCM) est créé sur le modèle des Charbonnages de France mais est resté de nature clientéliste., pour pallier la disparition des emplois miniers, ont été détournés suivant les circuits clientélistes. Il profite à quelques individus et à des zones non minières, en contradiction avec l'objectif de ces fonds, pour un résultat marginal en matière de développement économique.
Une partie des emplois disponibles à la suite des départs en préretraite est censée, à la suite d'un accord entre l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) et la CPG, être octroyée prioritairement aux habitants de la région, notamment aux enfants des ouvriers de la compagnie mutilés ou morts.
Événements La contestation touche l'ensemble du bassin minier à l'exception de la ville de Gafsa. Elle démarre à Redeyef, une ville de , avant de gagner les autres villes minières de Moularès (), Mdhilla () et Métlaoui().
Dans une région économiquement exsangue, c'est à l'occasion d'un concours d'embauche de la CPG que la révolte éclate le à Redeyef. Mille candidats se présentent pour seulement 81 postes à pourvoir et les résultats affichés sont jugés frauduleux, ne respectant pas les accords en termes de quotas pour les fils de mineurs estropiés, les orphelins, etc., et marqués par le clientélisme, la corruption et le népotisme : ils provoquent un tollé parmi les candidats.
vignette|Vue de Redeyef.
Les contestataires installent des tentes afin de bloquer la circulation des trains entre les carrières et les usines de la CGP, bloquant la production. Ils sont bientôt rejoints par des veuves de mineurs et leurs familles. En signe de protestation, de jeunes chômeurs occupent le siège régional de l'UGTT à Redeyef, dénonçant une politique de l'emploi injuste et un potentat local, Amara Abbassi, à la fois patron de plusieurs entreprises de sous-traitance pour la CPG, éminence de l'UGTT régionale et député du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique. Ils dénoncent en outre provocations, pillages et saccages auxquels se livrent régulièrement les forces de l'ordre. Redeyef devient le centre de la contestation régionale.
Les grèves, les rassemblements et les manifestations s'étendent rapidement à de nombreuses catégories de la population protestant contre la corruption, le chômage et la cherté de la vie. : les chômeurs diplômés de l'université et leurs familles manifestent, les invalides de la CGP organisent des sit-in et les mères des manifestants arrêtés protestent à leur tour. De nombreux enseignants, étudiants et lycéens se joignent au mouvement ; les femmes prennent également une part active à la contestation, dans un mouvement qui se veut pacifique. Le mouvement se traduit ainsi durant des mois sous forme de manifestations sporadiques..
Peu de relais La base populaire du mouvement rencontre l'opposition des cadres de l'UGTT dont le dirigeant régional, visé par les accusations de clientélisme et de compromission, menace de sanction les syndicalistes qui participent à la contestation. Cependant, certaines figures marginales du syndicalisme de Redeyef s'imposent à la tête du mouvement — plus particulièrement Adnane Hajji, secrétaire général de l'enseignement obligatoire de Redeyef, et l'instituteur Bechir Laabidi. Ils lui permettent de se structurer, du moins à Redeyef, et tentent de jouer un rôle d'intermédiaires entre les autorités et les chômeurs en colère.. Néanmoins, les syndicats de base des villes de Moularès, Mdhilla et Métlaoui refusent de prendre en charge les mouvements protestataires locaux.
Les événements sont également révélateurs d'une coupure entre, d'une part, les ouvriers et les cadres de la CPG qui, bénéficiant de conditions relativement favorables en matière de salaireLeur salaire moyen avoisine les , soit environ cinq fois le salaire minimum. ne participent que peu aux différentes mobilisations, et d'autre part les « laissés pour compte » du marché du travail.
Les partis politiques d'opposition, en ordre dispersé, sans leadership et essentiellement préoccupés par l'échéance présidentielle de 2009, tardent à soutenir le mouvement et s'avèrent incapables d'en faire un enjeu politique national. Une certaine gêne transparait même chez des candidats comme Ahmed Néjib Chebbi, fondateur du Parti démocrate progressiste, pourtant désireux de créer une dynamique populaire autour de sa candidature, soulignant le hiatus qui existe entre des forces politiques d'opposition très faibles et les aspirations d'une partie de la population tunisienne marginalisée. C'est ainsi assez tardivement que les partis d'opposition s'associent au mouvement, souvent depuis Tunis.
Par contre, le mouvement reçoit le soutien de diverses ONG tunisiennes indépendantes comme la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) ou l'Association tunisienne des femmes démocrates, des associations dont l'action au niveau national est largement entravée par le pouvoir ; ce sont principalement les militants locaux qui tentent d'apporter un soutien concret aux habitants du bassin.
À Kairouan, Messaoud Romdhani, un enseignant responsable de la section de la LTDH prend l'initiative de créer un Comité national de soutien aux populations du bassin minier dès le mois de février mais, surveillé par la police, il est empêché de quitter sa ville. À l'étranger, des comités de soutien voient le jour à l'initiative de Tunisiens immigrés originaires du bassin de Gafsa, notamment à Nantes et Paris, où un Comité de soutien aux habitants du bassin minier de Gafsa est présidé par Mohieddine Cherbib.