Le projet MKNAOMI, né d'une collaboration entre la Central Intelligence Agency (CIA) et la division des opérations spéciales () de l'U.S. Army Chemical Corps, est un programme secret sur l'utilisation d'agents biologiques et chimiques. Dans ce cadre, établi au début des années 1950, les scientifiques de l'armée sont chargés d'isoler des substances toxiques destinées au bureau des services techniques () de la CIA. Son développement est étroitement lié au projet MKULTRA.
La conception de moyens discrets pour empoisonner des cibles à l'aide de toxines diverses, choisies pour leurs effets et leur délai d'action, est un autre objectif clé du projet. Entre 1960 et 1965, plusieurs de ces dispositifs sont utilisés par la CIA pour tenter de discréditer puis d'assassiner Fidel Castro, alors Premier ministre de Cuba.
MKNAOMI prend fin en , après l'ordre du président Richard Nixon de détruire tous les stocks d'agents biologiques puis chimiques. En 1975, des poisons sont retrouvés dans un laboratoire de la CIA lors d'une enquête interne, déclenchant des auditions devant la commission Church, créée quelques mois plus tôt pour enquêter sur le fonctionnement de l'agence.
Contexte À la fin de la Seconde Guerre mondiale, des recherches sur la guerre biologique sont menées aux États-Unis. En 1943, une équipe de scientifiques est mobilisée au sein de l'U.S. Army Biological Warfare Laboratories (USBWL) pour développer le programme d'armement biologique américain. Sous la direction de Ira L. Baldwin, professeur de bactériologie à l'Université du Wisconsin, jusqu'à scientifiques travaillent à Camp Detrick (Maryland) pour soutenir l'effort de guerre. Pour expérimenter les effets des agents biologiques et les moyens de les utiliser, la division des projets spéciaux () est créée la même année.
Après la guerre, cette unité est réorganisée pour répondre aux enjeux de la Guerre froide, aboutissant à la création de la division des opérations spéciales () en . Dépendante de l'U. S. Army Chemical Corps, la SOD se concentre sur l'usage d'agents biologiques et chimiques pour les opérations clandestines.
En et , la CIA met en place son premier projet sur la manipulation mentale et l'utilisation de psychotropes lors des interrogatoires, mais ne dispose pas du matériel et des systèmes opérationnels nécessaires. Les équipes du projet sont soutenues par la SOD dès les premières expérimentations de l'agence.
est le nom de code désignant le financement de la SOD dans les documents comptables de la CIA. Selon plusieurs auteurs, il s'agit d'une référence à la secrétaire du , Naomi Busner.
La coopération entre l'unité spéciale de l'armée et le bureau des services technique de la CIA est entérinée par une charte signée en . Le document le plus ancien retrouvé dans les archives en 1975 est daté du .
En , le directeur de la CIA Allen Dulles approuve MKULTRA, un autre projet supervisé par le TSS. Son financement exceptionnel et l'étendue des recherches réalisées favorisent le développement de MKNAOMI.
Généralités
Budget Le financement du projet est de par an, culminant à en 1958 avant de diminuer progressivement jusqu'à la fin des années 1960. Le montant total des fonds alloués est d'environ .
Direction Le premier directeur de la division des opérations spéciales est le . Il est assisté du lieutenant-colonel Vincent Ruwet et du , recruté en . Du côté du TSS, le biochimiste Sidney Gottlieb et son adjoint Robert V. Lashbrook, qui assure la liaison entre les deux équipes, sont les interlocuteurs de l'armée.
Objectifs Dans le cadre du projet, les scientifiques de la SOD ont pour mission principale le développement et la maintenance d'un arsenal de substances toxiques pouvant être utilisées lors des opérations clandestines de la CIA.
En , une note interne de l'agence résume ainsi les objectifs de MKNAOMI :
(a) Fournir une base de soutien secrète pour répondre aux besoins opérationnels clandestins. (b) Stocker des matériaux sévèrement incapacitants et létaux pour l'usage spécifique du TSS. (c) Maintenir en état de fonctionnement opérationnel des équipements spéciaux et uniques pour la dissémination de matériaux biologiques et chimiques. (d) Assurer la surveillance, les essais, l'amélioration et l'évaluation nécessaires des matériaux et des équipements afin de garantir l'absence de défauts et la prévisibilité complète des résultats à attendre dans des conditions opérationnelles.
Activités Une dizaine de micro-organismes susceptibles de provoquer la tularémie, l'encéphalite équine, la brucellose, la tuberculose, la salmonellose, la variole et la maladie du charbon, ainsi que six toxines organiques, constituent le stock du bureau. Parmi les agents biologiques étudiés, la toxine botulique, avec un délai d'incubation de 8 à , permet de s'éloigner avant que la victime ne manifeste de symptômes, ce qui en fait un outil privilégié pour les assassinats discrets. Outre les poisons mortels, le potentiel des substances incapacitantes (LSD, curare) intéresse également les chercheurs.
Pour empoisonner les cibles, les chercheurs développent des pistolets à fléchettes, souvent camouflés sous la forme d'objets anodins tels qu'un stylo, une canne ou un parapluie. L'un des modèles les plus perfectionnés est le « microbio-inoculateur », un système utilisant des fléchettes miniatures capables de percer les vêtements et la peau sans laisser de trace détectable.
Les rôles de la division des opérations spéciales et de la CIA au sein du projet sont complémentaires. La SOD est chargée de fournir les moyens techniques, tandis que le bureau des services techniques de la CIA supervise leur adaptation pour les opérations clandestines, ainsi que leur déploiement sur le terrain. Les liens de MKNAOMI avec le projet MKULTRA sont favorisés par la position de Sidney Gottlieb, qui dirige les deux programmes, définissant les objectifs et les stratégies. Les expérimentations menées par les consultants et les agents de la CIA représentent des opportunités de tester le matériel conçu par les scientifiques de l'armée, qui assistent à des interrogatoires des projets BLUEBIRD puis ARTICHOKE.
L'une des premières tâches confiées à la SOD consiste à trouver un substitut aux dispositifs de suicide utilisés par les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Le recours aux capsules de cyanure présente des limites, en particulier son délai d'action de plusieurs minutes, signifiant une agonie lente et douloureuse. De la saxitoxine, extraite et raffinée à partir de milliers de mollusques, sert à préparer des pilules de suicide contenant une dose létale en quelques secondes. D'autres moyens d'administrer le poison sont testés, notamment une épingle enduite de saxitoxine. En , le pilote Francis Gary Powers, abattu au-dessus de l’Union soviétique, transporte un dispositif d'empoisonnement caché dans une pièce de monnaie. La découverte du mécanisme de dissimulation et du poison par les Soviétiques met fin au programme, considéré comme compromis.
Expérimentations
Opération Harness (1948-1949) À partir de , des membres de la SOD participent à l'opération Harness près de l'île d'Antigua, dans les Caraïbes. Pour les besoins de cette série d'essais secrets de l'armée britannique, des milliers d'animaux sont déplacés jusqu'au large dans des conteneurs reposant sur des canots pneumatiques, puis exposés à des bactéries responsables de la maladie du charbon, de la brucellose et de la tularémie. L'opération, mal préparée, ne se déroule pas comme prévu et ne produit aucun résultat pertinent.
Opération Sea Spray (1950) En , le département de la Défense américain autorise une expérimentation à grande échelle dans la baie de San Francisco, appelée « Opération Sea Spray ». Dans le but d'étudier la propagation des agents pathogènes au sein d'une zone densément peuplée, et quantifier les effets d'une telle attaque, deux bactéries (Serratia marcescens et Bacillus globigii) sont disséminées dans l'air à de la côte par un navire de la marine des États-Unis. Les scientifiques de l'armée ont choisi la bactérie Serratia marcescens en raison de la teinte rouge produite par ses germes, la rendant facilement repérable, et pour son caractère a priori inoffensif. Des représentants de la CIA assistent à l'opération en tant qu'observateurs.
Les échantillons prélevés sur révèlent que l'ensemble des de San Francisco ont été exposés aux agents pathogènes, ainsi que des résidents de la banlieue environnante. Une semaine plus tard, dix personnes souffrant d'une infection des voies urinaires sont admises à l'hôpital universitaire de Standford. Edward Nevin, un immigrant irlandais qui se remettait d'une opération de la prostate, meurt le des suites de l'infection.
Expérimentation de Deep Creek Lake (1953) vignette|Portrait du biochimiste Frank Olson en 1953. En , confronté aux restrictions de sa hiérarchie, Sidney Gottlieb décide de tester les effets du LSD lors de la réunion semi-annuelle du projet MKNAOMI, un séminaire de trois jours organisé à Deep Creek Lake (Maryland). Sidney Gottlieb, Robert Lashbrook, John Schwab, Vincent Ruwet et Frank Olson font partie des personnes présentes. Une dose de LSD est versée discrètement dans une bouteille de Cointreau par Robert Lashbrook, à l'insu des scientifiques de la SOD. Lorsque Sidney Gottlieb révèle aux participants qu'ils sont les sujets d'une expérimentation, Frank Olson montre rapidement des signes préoccupants de paranoïa, remarqués par plusieurs collègues présents.
De retour chez lui, son état se dégrade. Pris en charge par ses supérieurs, il est envoyé à New York, où il meurt dans la nuit du 27 au . Quelques mois plus tôt, en , Olson avait quitté son poste à la tête de la division des opérations spéciales, se plaignant de la pression et du stress. En tant que consultant de la CIA, une partie de son travail était d'assister à des interrogatoires expérimentaux de prisonniers soviétiques ou nazis, des . Dans les années précédant sa mort, il s'est rendu en Suède, en Norvège, en France, en Angleterre, en Allemagne ainsi qu'en Afrique, en soutien des équipes d'interrogatoire de l'agence.
Expérimentations dans le métro de New York (1966) Une attaque biologique est simulée dans le métro de New York lors d'une série de tests secrets, du 6 au . D'après un rapport déclassifié du département de la Défense (DoD), un est d'abord pulvérisé en aérosol dans les stations des lignes de la Septième et de la Huitième Avenue. La SOD essaie ensuite une autre méthode : des ampoules contenant la bactérie (Bacillus globigii) sont jetées sur les voies depuis des trains en marche. Ils constatent que le souffle provoqué par le passage des rames permet une diffusion rapide des agents pathogènes, concluant que ce type d'attaque .
La CIA participe activement à ces expérimentations, présentées comme une du réseau métropolitain new-yorkais. Selon le rapport du DoD, qui cite l'existence de métros en Union soviétique, en Europe et en Amérique du Sud, ces tests ont également été menés pour évaluer le potentiel offensif d'une telle attaque.
Tentatives d'assassinat de Fidel Castro
Orchestrées par la CIA de 1960 à 1965, les tentatives d'assassinat de Fidel Castro illustrent l'étendue des méthodes développées à Fort Detrick. Sous la supervision de Sidney Gottlieb, plusieurs dispositifs sont envisagés et préparés.
En 1960, une boîte de cinquante cigares, de la marque préférée du leader cubain, est contaminée avec de la toxine botulique, censée provoquer une intoxication fatale en quelques heures. Cependant, sans moyen fiable pour remettre les cigares empoisonnés, ce plan est abandonné . L'année suivante, en , des dizaines de capsules contenant une dose létale de toxine botulique sont remises à John Roselli par un ancien membre de la CIA. Introduites sur le territoire cubain par la Mafia américaine, elles n'ont pas pu être utilisées pour empoisonner Fidel Castro, difficilement approchable.