La Première république de Nouvelle-Grenade, également connu sous le nom de la Patria Boba (littéralement « patrie stupide » ou « ingénue »), est la période de l'histoire de la Colombie comprise entre les déclarations d'indépendance de 1810 et l'entrée des royalistes à Santa Fe de Bogotá durant la reconquête espagnole en 1816. Cette période est caractérisée par l'instabilité politique et par de nombreuses guerres régionales et civiles dans une nation en formation et en développement.
Histoire
Contexte
Au début du , les guerres napoléoniennes font rage en Europe. En 1805, l'Espagne, alliée de l'Empire français, subit la rude défaite de Trafalgar et, privée de flotte, perd tout contact avec ses colonies. En 1807, le Portugal refusant d'appliquer le blocus continental, Napoléon décide d'envoyer ses troupes dans la péninsule, officiellement pour envahir le Portugal qui représente une faille notable dans son dispositif destiné à asphyxier l'Angleterre. L'invasion française déstabilise la Couronne espagnole, provoquant une guerre de succession entre Charles IV et son fils Ferdinand en 1808. L'empereur français en profite pour nommer son frère Joseph Bonaparte sur le trône. À la suite de cette nomination, le peuple de Madrid se soulève contre l'occupant français le . Durement réprimé, ce soulèvement inspire d'autres villes de la péninsule et embrase l'Espagne, marquant le point de départ de la guerre d'indépendance espagnole.
La captivité du roi d'Espagne Ferdinand VII au château de Valençay pose aux Espagnols la question de la représentation qui doit remplir le vide laissé par l'absence du roi. Suivant des traditions remontant aux Habsbourgs, la souveraineté est donnée par Dieu aux Pueblos qui la transfèrent au roi au travers d'un pacte. En l'absence du roi, les Pueblos sont donc supposés récupérer cette souveraineté . C'est par cette fiction que chaque cité-capitale d'Espagne, et même parfois des villes secondaires, peut proclamer un gouvernement et se constituer en junte pour combattre l'invasion.
Toutefois, une Junte Centrale s'avère nécessaire pour coordonner à la fois la lutte contre les Français et le gouvernement civil. Ce sera celle de Séville. C'est alors que se pose la question épineuse de la représentation des différentes juntes péninsulaires et américaines. La junte de Séville propose 36 députés à la péninsule et 9 à l'Amérique, ce qui est jugé inacceptable par ces derniers. Peu à peu, la situation militaire devient intenable pour les Espagnols. La Junte Centrale est dissoute peu avant l'occupation de la ville par les Français en . Elle laisse place à une Régence de cinq membres installée sur l'île de León, au large de Cadix, bientôt elle aussi dissoute.
Constitution des juntes
thumb|Affrontement de Santamaria et Llorente au coin nord-est de la Plaza de Bolívar, point de départ de l'instauration de la junte de Bogota.
Jusqu'à la dissolution de la Régence de Cadix, les cités américaines n'ont pas bougé à l'exception de Quito qui a établi une junte le , rapidement mise au pas par les vice-rois de Nouvelle-Grenade et du Pérou Histoire de la Colombie, 1833, 79. Toutefois, la menace de défaite totale des Espagnols de la péninsule les pousse elles aussi à se constituer en juntes. Caracas, où le capitaine général est déposé, montre l'exemple le , suivi par Buenos Aires le Primera Junta (Production du ministère argentin de l'Éducation de la Nation).
En Nouvelle-Grenade , la première junte est établie à Carthagène des Indes le Independencia de Cartagena, Bibliothèque Luis Ángel Arango, suivie par Cali le , Pamplona le 4, Socorro le 11 Juan Camilo Rodríguez Gómez, La independencia del Socorro en la génesis de la emancipación colombiana, Revista Credencial Historia (février 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango, Mompox le Vladimir Daza Villar, La independencia de Mompox, Revista Credencial Historia (février 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango, Chocó le . C'est le , à la suite de l'épisode du , que les habitants de Bogota instaurent leur propre junte Rodrigo Llano Isaza, La independencia en Bogotá: el 20 de julio de 1810, Revista Credencial Historia (janvier 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango.
Bien que considéré par l'historiographie colombienne comme le point de départ de la lutte pour l'indépendance et que ce jour du soit décrété fête nationale , il n'est en réalité nullement question d'indépendance. La loyauté des différentes juntes à l'égard de Ferdinand est exemplaire, même si l'aspiration à l’auto-gouvernement est ancienne. Le vice-roi Antonio José Amar y Borbón conserve même l'autorité suprême de premier délégué du roi en présidant la junte de Bogota avant d'être accusé de trahison au profit de Joseph Bonaparte et exilé.
Indépendances
thumb|upright|left|Acte d'indépendance de la province de Carthagène, .
La question de la représentation reste cependant une question délicate entre l'Amérique et la péninsule tout au long des années 1810 et 1811. Les Américains demandent toujours le même traitement que les péninsulaires dans la représentation à la Junte Centrale.
Ces demandes, finalement discutées en , sont rejetées par les Espagnols Histoire de la Colombie, 1833, 84, qui ne comprennent pas l'insistance des Américains à vouloir être traités en égaux et estiment avoir affaire à des rebelles. Cette incompréhension, que les Américains prennent pour du mépris, les pousse peu à peu à se radicaliser et, pour la première fois, à rejeter complètement l'autorité espagnole et à revendiquer l'indépendance.
À Bogota, la junte proclame l'indépendance de l'Espagne de l'État libre de Cundinamarca le . À Carthagène des Indes l'indépendance de la province est déclarée le . D'autres proclamations se produisent dans tout le pays et aboutissent à l'indépendance de la plupart des provinces de Nouvelle-Grenade : Tunja le Juana Salamanca Uribe, Provincia de Tunja: independencia de España y autonomía regional, Revista Credencial Historia (mars 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango, Antioquia le Ana Catalina Reyes Cárdenas, La independencia en las provincias de Antioquia y Chocó, Revista Credencial Historia (mars 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango, Neiva le et Mariquita le Jorge Eliécer Quintero Esquivel, La independencia en el Gran Cauca, Mariquita y Neiva, Revista Credencial Historia (mars 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango.
Les provinces de Santa Marta, Riohacha et Popayán restent quant à elles fidèles à la couronne espagnole Adelaida Sourdis Nájera, La independencia del caribe colombiano 1810 – 1821: Cartagena, Santa Marta, Valledupar y Riohacha, Revista Credencial Historia (février 2010), Bibliothèque Luis Ángel Arango.
Les provinces de Panama et de Veragua, bien qu'invitées à participer aux juntes de Quito, Santa Fe ou Carthagène afin d'adhérer au mouvement indépendantiste, refusent et restent loyales à l'Espagne .
Lutte contre les royalistes
thumb|upright|Portrait de Simón Bolívar en 1812.
Au début 1811, les rebelles indépendantistes envoient une expédition dirigée par Antonio Baraya, depuis Cali jusqu'à Popayán, bastion royaliste Batalla del Bajo Palacé - Centro de Estudios Históricos del Ejército. Le , la troupe campe sur les hauteurs de Piendamó d'où, le lendemain, sont envoyés 190 hommes sous le commandement d'Atanasio Girardot, comme une avant-garde pour surveiller la route, mais Girardot désobéit aux ordres, avance jusqu'au río Cofre et occupe le pont sur le río Palacé Batalla Bajo Palace. Dans la matinée du , Baraya dépêche le commandant Ignacio Torres et le capitaine Miguel Cabal avec 30 cavaliers à la recherche d'auxiliaires envoyés de Neiva. Pendant ce temps, le gouverneur de Popayán, , vicomte de Bayano, marquis de l'Union de Cuba, lieutenant-colonel de l'armée royale et capitaine de la marine, qui dirige les troupes royalistes décide d'attaquer le pont de Palacé. Le lendemain à l'aube, il prend d'assaut l'endroit et force les troupes de Girardot à fuir. Toutefois, Baraya arrive à midi avec le gros des troupes patriotes et des renforts en provenance de Neiva. À la fin de la journée l'endroit est entre les mains des séparatistes alors que Tacón s'échappe avec ses troupes à San Juan de Pasto, qui devient le principal bastion royaliste de Nouvelle-Grenade.
Entre le et le , le jeune vénézuélien Simón Bolívar, qui s'est mis au service de l'armée de patriotes de Carthagène des Indes après la chute des Provinces-Unies du Venezuela, libère les villes situées sur le cours du río Magdalena lors de la campagne du Magdalena. Cette campagne militaire victorieuse permet la jonction entre les patriotes de Carthagène et ceux de centre du pays et pousse Bolívar à entreprendre une campagne pour libérer le Venezuela La campaña Admirable, www.venezuelatuya.com.
Désaccords entre indépendantistes et guerre civile
thumb|left|upright=1.2|Carte de la Nouvelle-Grenade en 1811. En rouge les provinces fédéralistes, en vert les provinces centralistes, en jaune les provinces royalistes.
Un Congrès des Provinces-Unies se réunit le à Tunja et adopte l'Acta de la Federación de las Provincias Unidas de Nueva Granada , dont les idéologues sont Camilo Torres et Miguel de Pombo. De tendance fédéraliste, cette constitution promeut le respect et la reconnaissance de l'autonomie et de la souveraineté des provinces, qui se définissent comme égales et indépendantes, autonomes dans leur mode d'administration et la collecte de certains impôts ; les fonctions militaires pour la défense commune et la levée d'impôts pour financer la guerre et les relations internationales sont cédées au Congrès .
À ces idées fédéralistes s'opposent certaines factions centralistes, menées par Antonio Nariño, qui préfèrent un gouvernement central fort, plutôt qu'une alliance de provinces autonomes et faibles . En raison de ce désaccord, les représentants des provinces de Bogota (appelée Cundinamarca par ses représentants) et du Chocó refusent de signer l'Acte de Fédération.
Le désaccord croissant entre le gouvernement de l'État libre de Cundinamarca, centraliste, et celui des Provinces-Unies, fédéraliste, conduit à un conflit armé qui commence le , date de la première bataille (à Ventaquemada) de la première guerre civile de l'histoire de la Colombie. Nariño, leader du Cundinamarca, après quelques défaites, offre une capitulation assortie de conditions, mais les fédéralistes refusent, souhaitant une reddition inconditionnelle, ce qui prolonge la guerre. Après la défaite des centralistes à Ventaquemada, les fédéralistes avancent vers Santafé de Bogota, mais sont mis en déroute par Nariño le .
Le , la guerre entre fédéralistes et centralistes se termine après un dialogue entre Cundinamarca et les Provinces-Unies, chacune représentée par deux délégués. Ceux-ci s'accordent sur la volonté d'indépendance et l'union de leurs forces contre l'ennemi commun, l'Espagne. Le Congrès National nomme Antonio Nariño Comandante Supremo de l'armée pour libérer les provinces du sud.
Reprise de la lutte contre les royalistes
thumb|upright|left|alt=Antonio Nariño (Ricardo Acevedo Bernal, 1917)|Peinture de Ricardo Acevedo Bernal représentant Antonio Nariño, président de l'État libre de Cundinamarca.
thumb|La bataille du Alto Palacé, par José María Espinosa Prieto.
Nariño se met en route avec son armée le . Une semaine après, les troupes arrivent dans la province de Mariquita, où elles reçoivent des renforts sous le commandement de José María Cabal et du français Manuel Roergas Serviez. L'armée indépendantiste marche ensuite jusqu'à la ville de La Plata, où des troupes indigènes se joignent à elle et l'aident à traverser le páramo de Guanacas.