La participation de la Grèce à la Première Guerre mondiale est d’abord indirecte, du fait de l’occupation de plusieurs régions du pays par les puissances belligérantes, mais elle a très vite d’importantes répercussions politiques et sociales. À partir de 1916, avec l’éclatement du « Schisme national », et surtout de 1917, la Grèce entre de plain-pied dans la guerre aux côtés de la Triple-Entente.

Lorsque éclate le conflit, en , le royaume hellène proclame d’abord sa neutralité. Cependant, les pressions des grandes puissances, et surtout de la France, obligent peu à peu le pays à prendre part dans le conflit. Plutôt germanophile et convaincu de la supériorité des empires centraux, le roi Constantin se retrouve bientôt aux prises avec son Premier ministre, Elefthérios Venizélos, beaucoup plus favorable à la Triple-Entente. Le , ce dernier autorise les troupes alliées, mises en déroute dans les Dardanelles, à débarquer à Thessalonique. En réaction, le roi démet Venizélos de ses fonctions, creusant ainsi le fossé entre vénizélistes et monarchistes.

Quelques mois plus tard, le , l’ex-Premier ministre forme, avec l’aide du général Maurice Sarrail, qui commande l’Armée d’Orient, un gouvernement provisoire à Thessalonique : c’est le début du « Schisme national ». Rapidement, le pays est divisé en trois parties : au sud, la zone dépendant du gouvernement royal (seul reconnu internationalement) avec pour capitale Athènes ; au nord, le territoire du gouvernement provisoire (Macédoine et Épire), avec pour capitale Thessalonique et, entre les deux, une zone neutre contrôlée par les forces alliées pour éviter la guerre civile.

De plus en plus menacé par les Alliés, qui lui imposent un dur blocus maritime, le gouvernement monarchiste finit par être renversé. Le , le nouveau représentant de l’Entente, Charles Jonnart, remet au Premier ministre Aléxandros Zaïmis un ultimatum demandant l’abdication de Constantin . Soucieux d’épargner le sang de ses sujets, le roi laisse le trône à son deuxième fils, Alexandre , et part en exil en Suisse, avec le reste de sa famille. La Grèce est alors réunifiée sous le gouvernement de Venizélos qui déclare officiellement la guerre à la Duplice le . Cette participation du pays dans la guerre permet à la Grèce de faire partie du camp des vainqueurs après l’effondrement des puissances centrales. Aux traités de Sèvres et de Neuilly, elle reçoit ainsi d’importantes compensations territoriales pour son aide, en Thrace, en Égée et en Ionie.

Contexte : la Grèce en 1914

Une nation isolée après les guerres balkaniques thumb|La péninsule des Balkans en 1914. Le royaume de Grèce est sorti victorieux des guerres balkaniques qui l’ont opposé successivement à l’Empire ottoman et à la Bulgarie en 1912-1913. Sa superficie a presque doublé grâce aux traités de paix. Le pays s’étend désormais sur une grande partie de la Macédoine, de l’Épire et des îles de l’Égée tandis que la Crète, qui réclamait l’énosis depuis le milieu du , est enfin rattachée au pays.

Malgré tout, la situation géopolitique du royaume reste préoccupante et de nombreux territoires annexés par Athènes continuent à être revendiqués par ses voisins. La Sublime Porte refuse ainsi de reconnaître la perte des îles Égéennes, ce qui conduit Athènes et Constantinople à une véritable course aux armements tandis que les populations hellènes d’Asie mineure subissent des nettoyages ethniques de la part des Turcs. Plus au nord, le royaume de Bulgarie ne cache pas sa volonté de revanche face aux armées grecque et serbe qui lui ont arraché la possession de la Macédoine. Enfin, dans le Dodécanèse et en Épire du Nord, l'Italie cherche à s'imposer face à la Grèce.

Pour se protéger de la menace bulgare, Athènes et Belgrade ont signé, à Thessalonique, un traité d’alliance défensive le . D’une durée de dix ans, celui-ci prévoit une assistance mutuelle en cas d’attaque d'un pays tiers et noue des liens économiques très étroits entre les deux pays. Pourtant, en , ce n’est pas la Bulgarie qui remet en cause le fragile équilibre balkanique. L’assassinat, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche et de son épouse par un nationaliste serbe, Gavrilo Princip, conduit en effet Vienne à déclarer la guerre à Belgrade et à déclencher ainsi la Première Guerre mondialeEmanouil Theodorakis et George Manousakis, First World War 1914–1918, National Foundation Research, 2008 (Lire en ligne)..

Un pays ruiné par la guerre thumb|left|Constantin en uniforme de feld-maréchal allemand (1913).

Relativement isolée sur la scène internationale à la suite des deux guerres balkaniques, la Grèce a, par ailleurs, été durement éprouvée par les combats. Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, la situation économique du pays est préoccupante et Athènes est à la recherche de soutiens financiers pour développer les régions récemment annexées.

À l’automne 1913, le roi Constantin effectue un important voyage diplomatique à Berlin et Paris dans le but d’y trouver de nouveaux crédits pour son pays. Il espère ainsi pouvoir développer le port de Thessalonique et construire une ligne de chemin de fer reliant Larissa à la Macédoine. Cependant, le voyage est un échec. D’abord parce que le roi n’obtient pas les crédits escomptés, à un moment où l’Allemagne se rapproche de l’Empire ottoman. Ensuite et surtout parce que Constantin froisse les susceptibilités françaises lors de son passage à Berlin. Nommé feld-maréchal par son beau-frère, le Kaiser Guillaume II, il prononce en effet un discours plein d'enthousiasme pour l'armée allemande et s’attire ainsi l’ire de la presse et de l’opinion publique hexagonales..

Une classe politique divisée Outre ces considérations diplomatiques et économiques, la classe dirigeante grecque est ressortie largement divisée des guerres balkaniques. Désireux de laver son honneur et de faire oublier le désastre de la guerre gréco-turque de 1897, le diadoque puis roi Constantin s’est en effet davantage comporté en militaire qu’en chef d’État pendant les combats. Des frictions se sont donc produites entre lui et l’État-major d’une part et le Premier ministre Elefthérios Venizélos, d’autre part. Davantage soucieux de renforcer les frontières de la Grèce que d’humilier ses ennemis (Empire ottoman puis Bulgarie), Venizélos a en effet obligé plus d’une fois l’armée à se concentrer sur des objectifs stratégiques plutôt que militaires, ce qui a profondément déplu à Constantin.

Malgré tout, en 1914, la rupture est loin d’être consommée entre le Premier ministre et le souverain. Au contraire, les deux hommes travaillent ensemble pour assurer à la Grèce la position la plus favorable sur la nouvelle scène balkanique.

Une neutralité difficile La proclamation de la neutralité grecque thumb|Le Premier ministre Elefthérios Venizélos est favorable à l'Entente mais ne souhaite entrer en guerre que si le conflit est profitable à la Grèce. Dès la fin du mois de , le Kaiser Guillaume envoie un télégramme au roi Constantin pour lui demander quelle serait l’attitude de la Grèce en cas de guerre. Le souverain lui fait alors savoir qu’il n’a pas l’intention d’impliquer son pays dans un nouveau conflit et qu’il choisirait donc la neutralité. À cette réponse, l’empereur se fait menaçant et déclare à son beau-frère que, si la Grèce refuse de s’allier à l’Allemagne, elle doit être traitée en ennemie par celle-ci. Malgré tout, le roi des Hellènes reste ferme et maintient sa décision de ne pas intervenir. Il est en effet conscient que la Grèce est ressortie très affaiblie des guerres balkaniques et qu’elle n’est pas du tout prête à participer à un nouveau conflit.. Cependant, tous, en Grèce, ne partagent pas l'avis du monarque. Le Premier ministre Elefthérios Venizélos, qui soupçonne la famille royale de connivence avec l’empereur GuillaumeIl faut dire que, depuis son mariage avec une sœur du Kaiser Guillaume II, Constantin est souvent considéré comme un partisan de l'Allemagne. ., souhaite ainsi profiter du déclenchement de la Première Guerre mondiale pour mener à bien la « Grande Idée » (Megáli Idéa) et poursuivre le dépeçage de l’Empire ottoman..

Malgré tout, dans un premier temps, Venizélos accepte de maintenir la Grèce dans la neutralité. Le Premier ministre refuse en effet d'engager son pays dans le conflit tant qu'il n'a pas obtenu de l'Entente des garanties concernant la Bulgarie. Il désire ne s'engager aux côtés des Alliés que si Sofia s'y engage aussi, ou au moins reste neutre. Il craint en effet les appétits territoriaux de la Bulgarie, qui monnaye son adhésion à la Triple Alliance ou à l'Entente en fonction de ce qui lui est proposé en termes de gains territoriaux. Venizélos refuse ainsi de lui accorder des territoires grecs en Thrace (comme Kavala, que la Bulgarie revendique), même si l'Entente le lui demande, du moins pas sans des garanties très fortes que la Grèce obtiendrait la région de Smyrne en échange. Ainsi, en , sir Edward Grey, le ministre britannique des Affaires étrangères, propose à Athènes de lui concéder l’Épire du Nord et une partie de l’Asie mineure. En échange, les territoires conquis sur la Bulgarie pendant la deuxième guerre balkanique seraient rendus à Sofia, qui s’allierait, en contrepartie, à l’Entente en même temps que la Grèce. Mais la proposition britannique reste vague. Surtout, alors qu’ils s’entretiennent avec Athènes, Londres, Saint-Pétersbourg et Paris discutent, en parallèle, des conditions d’entrée de Rome dans la Grande guerre et lui promettent la même zone d’influence en Anatolie qu'à la Grèce. Le Premier ministre est par contre prêt à céder des territoires serbes ou roumains à Sofia. Par ailleurs, comme lors des guerres balkaniques, Venizélos craint de déclarer la guerre à l'Empire ottoman. Il reste en effet soucieux du bien-être des très nombreux Grecs vivant en Asie Mineure, les Micrasiates, .Dimitris Michalopoulos, Attitudes parallèles : Éleuthérios Vénisélos et Take Ionescu dans la Grande Guerre, Institut de recherches sur Éleutherios Vénisélos et son époque, 2005, ..

L’invasion de l’Épire du Nord albanaise

thumb|left|Manifestation populaire lors de la déclaration d'indépendance de l'Épire du Nord le . Peu après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la situation intérieure de l’Albanie se complique et des combats fratricides opposent la population albanophone à la minorité grecque d’Épire du Nord. Malgré la signature, à Corfou, d’un protocole prévoyant l’autonomie des Épirotes, le , la paix n’est pas complètement restaurée et des conflits armés sporadiques continuent à frapper le paysPyrrhus J. Ruches, Albania's captives, Argonaut, Chicago, 1965, .. Face aux troubles, Guillaume de Wied, élu prince d’Albanie le , quitte le pays le . Les jours suivants, des unités épirotes attaquent, sans l’accord de leur gouvernement, la garnison albanophone de Berat et parviennent à prendre la citadelle. Dans le même temps, des troupes albanaises loyales au gouvernement d’Essad Pacha leur répondent par des opérations militaires à petite échelleBalkan studies, Institute for Balkan Studies, Society for Macedonian Studies, 1970, ..