vignette|300px|Champignons atomiques produits par les bombardements des villes d'Hiroshima et de Nagasaki durant la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements sont des actes de guerre totale.
La notion de guerre totale qualifie un conflit armé qui mobilise toutes les ressources disponibles de l'État, sa population autant que l'économie et la politique. Elle ne concerne plus uniquement des objectifs militaires, mais est souvent source d'union sacrée entre tous les partis politiques, elle cherche à atteindre des buts de guerre (Zweck) en impliquant l'ensemble de la société ciblée et de ses moyens. Pour mobiliser et détruire la totalité des ressources du belligérant adverse, elle provoque des destructions combinées civiles autant que militaires, impose une gestion étatisée et centralisée, et par le contrôle de l'arrière et des opinions publiques au moyen en particulier de la propagande, s'assure du soutien de tous les secteurs de la population (enfants, femmes, personnes agées etc.).
Un concept stratégique aux implications politiques et économiques vignette|gauche|90px|Von Clausewitz (1780-1831). vignette|200px|« Nous sommes tous en guerre à présent » extrait d'un discours du président Franklin Delano Roosevelt qui implique femmes et enfants.
Le théoricien prussien Carl von Clausewitz définit ce modèle-type de conflit (, la « guerre absolue ») autour de l'impossibilité conceptuelle de « limiter » la guerre : la logique de radicalisation du duel entre deux forces conduit, en théorie, le politique à mobiliser l'ensemble des forces possibles Albert A. Stahel, Klassiker der Strategie, vdf, 2004 , .. Toutefois, ce modèle théorique d'un état de conflit absolu est toujours, en pratique, limité par des facteurs comme l'intervention d'autres États, l'évolution des situations conflictuelles (qui sont des processus et non des modèles) et les calculs du politique (liés par exemple à la paix à venir) : la guerre absolue ne serait donc qu'un modèle limite, auquel aucun cas « normal » observé ne correspondrait.
Le concept a été utilisé pour décrire, voire pour concevoir stratégiquement, des phases de guerre observées aux siècles suivants : certaines situations (conflit mondial ou guerre civile sans tiers, pendant une durée telle que la guerre semblait devenir un état permanent, conduits avec une idéologie et des moyens radicalisant) ont concrètement entraîné des mobilisations totales, parfois revendiquées.
Réduite au seul niveau tactique, cette conception a donné lieu à la recherche de l’anéantissement pur et simple par la bataille décisive, comme celle de Verdun par exemple, mais sans prendre en compte la dimension des autres facteurs et leviers stratégiques disponibles. À l'inverse, Erich Ludendorff a élargi la notion théorique jusqu'à remettre en cause la primauté du politique sur le militaire dans La Guerre totale (1935)Erich Ludendorff, Der totale Krieg, Munich, 1935., s'appuyant sur l’expérience de la Première Guerre mondiale. Il y affirme que l'« esprit du peuple » s'exprime au plus haut point par la guerre, lorsque ses buts lui sont révélés, ce qui doit entraîner la soumission de tous au militaire, et justifie des mesures violentes contre les opposants à la guerre (juifs, catholiques et socialistes). Cette soumission du politique au militaire est complètement opposée à la conception de ClausewitzLe chercheur Christopher Bassford préfère donc restreindre l'usage du terme de « guerre totale » à cette analyse de Ludendorff, et conserver pour le cas défini dans Clausewitz le terme de « guerre absolue ».. Toutefois, en , Ludendorff comme Hindenburg et le reste de l'état-major du Reich refusent d'assumer la défaite et deviennent du jour au lendemain de fervents partisans de la soumission du militaire au politique, déléguant aux civils la signature du traité de Versailles et les laissant endosser les conséquencesSerge Berstein (dir.), Ils ont fait la paix : Le traité de Versailles vu de France et d'ailleurs, éd. Les Arènes, 2018 : à l'exception de Charles de Gaulle et de quelques commandants de la marine nationale, l'état-major français de juin 1940 adopte exactement la même attitude, engageant son pays dans un armistice ouvrant la voie à la collaboration avec l'ennemi, alors qu'une reddition militaire aurait permis de poursuivre le combat hors du territoire métropolitain, à l'instar des autres pays envahis par l'Allemagne nazie (Pologne, Pays-Bas, Norvège…)..
Au-delà de la levée en masse, des réquisitions ou des destructions de masse qui existent dans d'autres situations de conflit, une « stratégie totale » combine l'ensemble des moyens rassemblés, coordonnés et réorientés par le pouvoir politique. Celui-ci conçoit et conduit « la mission et la combinaison des diverses stratégies générales, politiques, économiques, diplomatiques et militaires » Gal André Beaufre, Introduction à la stratégie, éd., Paris, Armand Colin, 1965, , apud Bruno Colson, La stratégie américaine et l’Europe. « Introduction », Economica, 1997. Collection « Hautes études stratégiques ».. Il est donc impossible de réduire le concept à des aspects strictement militaires.
Économiquement, pendant la guerre totale, c'est l'État qui planifie et réorganise la production en réquisitionnant les ressources et en finançant par un déficit massif. Il organise le remplacement, dans la production, des soldats par des femmes ou des migrants. Cela a pu influencer les politiques d'après-guerre, d'un point de vue théorique comme pratique (Schacht, Keynes comme Jean Monnet ont été des praticiens de l'économie de guerre).
D'un point de vue politique, pour George L. MosseGeorge L. Mosse, Fallen soldiers, reshaping the memory of the world wars, traduit en français : De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes, Hachette, coll. Pluriel 1999 ., à l'issue de la Première Guerre mondiale, guerre totale par excellence, la brutalisation des sociétés a été la matrice des totalitarismes.
D'après une analyse par Tiziano Peccia des travaux de Stig Förster, la guerre totale se caractérise par quatre dimensions :
1) Objectifs totaux (croissance continue du pouvoir des parties prenantes et visions hégémoniques) ;
2) Méthodes totales (méthodologies similaires et communes parmi les pays ayant l'intention d'élever leur sphère d'influence) ;
3) Mobilisation totale (inclusion dans le conflit de parties qui ne sont généralement pas impliquées, telles que des femmes et des enfants ou des individus qui ne font traditionnellement pas partie des forces armées) ;
4) Contrôle total (centralisation multisectorielle des pouvoirs et orchestration des activités des pays dans un petit cercle de dictateurs ou d'oligarques, avec contrôle sur l'éducation et la culture, les médias/propagande, les activités économiques et politiques).
Tiziano Peccia ajoute une cinquième dimension aux catégories de Förster : « le changement total ». Après une guerre totale, l'analyse proposée démontre que les arrangements politiques, culturels, économiques et sociaux persistent au-delà de la fin du conflit (Peccia : "la guerre totale est un tremblement de terre qui a le monde comme épicentre") créant une nouvelle forme de cohésion fractures (internes) ou (externes) des parties impliquées sur la mémoire historique du conflit https://www.conflittologia.it/wp-content/uploads/2021/03/Rivista-n-25-completa .pdf Peccia, Tiziano (2015). 'Guerra Totale: interpretazione delle quattro dimensioni di Stig Förster – Il radicale cambiamento della società post-conflitto', Rivista Italiana di Conflittologia, no. 25, pp. 51-65. ISSN 1971-1921. Stampato per Cuam University Press Edizioni Labrys. .
Guerre de Sécession et autres guerres avant 1914
right|vignette|Les misères de la guerre, gravure de Jacques Callot pendant la guerre de Trente Ans. Rétrospectivement, les guerres du Péloponnèse, les guerres des Mongols du treizième siècle, ou la guerre de Trente Ans sont parfois qualifiées de guerres totales, à cause d'une stratégie délibérée de mobilisation totale des moyens d'un des belligérants impliquant des pertes civiles systématisées de l'autre camp.
Les guerres révolutionnaires et les campagnes napoléoniennes, notamment la guerre de Vendée ou la guérilla espagnole qui touchent les civils, sont marquées par la levée en masse, la mobilisation économique des ressources ou le blocus de l'ennemi, la réorganisation idéologique et politique des vaincus, la mobilisation intérieure de la société (y compris par le moyen de la terreur et de la propagande) et des épisodes de destructions stratégiques (prise de Moscou)..
La répression de l’insurrection polonaise de 1830, certaines batailles européennes (bataille de Solférino) ou des situations particulières comme le siège de Sébastopol, ou surtout le siège de Paris en 1870 montrent que la possibilité d'une guerre totale existait au dix-neuvième siècle. Cependant, leur limitation par le politique (conforme à la distinction de Clausewitz entre modèle type et cas concrets) a débouché sur un retour à la diplomatie.
vignette|Richmond (Virginie) à la fin de la guerre de Sécession, 1865.
Deux guerres civiles, toutefois, semblent prendre les caractéristiques de la guerre totale : la révolte des Taiping d'une part et, à la même époque, la guerre de Sécession. Après le discours de Gettysburg qui lui fixe un cadre idéologique, l'industrialisation de la production et la systématisation des destructions de biens civils conduisent à des opérations de guerre totale, en particulier lors de la descente de la vallée de Shenandoah par l'armée de Philip Sheridan fin , et de la marche vers la mer, conduite en novembre et par le général William Tecumseh Sherman. La destruction systématique des ravitaillements et le ravage systématisé à des fins psychologiques avait été planifié par Sherman qui dut d'ailleurs convaincre Abraham Lincoln et Ulysses Grant, ce qui montre la conscience du commandement de l'aspect hors code traditionnel de cette opération.
vignette|Lizzie van Zyl, dans un camp de concentration britannique pendant la Seconde Guerre des Boers.
La guerre de la Triple-Alliance (1865-1870) est du point de vue du Paraguay une guerre totale (enfants soldats, destruction de la population masculine telle qu'il fallut autoriser la polygamie à la fin de la guerre).
Lors de guerres coloniales, la disproportion des forces a permis dans certains cas (certains épisodes des guerres indiennes, révolte des Hereros), une stratégie combinée visant bien à l'anéantissement de toute résistance de la société colonisée, voire à un début de génocide. Certains épisodes de la guerre de Cuba mobilisent radicalement les sociétés et ciblent la population civile. La Seconde Guerre des Boers débouche même sur un niveau de mobilisation absolu de la société d'un côté comme de l'autre notamment par un effort particulier de propagande. Cela conduit à la création des camps de concentration par les Britanniques. Les guerres balkaniques accompagnent aussi une montée vers la brutalisation radicale des conflits.
Mais le concept s'applique essentiellement aux deux conflits mondiaux.
Première Guerre mondiale
On peut parler de « guerre totale » pour la Première Guerre mondiale par la mobilisation humaine, regroupant front (militaires) et arrière (civils), l'aspect économique, et la propagande.
Aspect militaire vignette|Cimetières militaires à Douaumont. C'est toute l'Europe qui est mobilisée. Il y a mondialisation du conflit par les biais des colonies et l'entrée en guerre des États-Unis (1917) et du Japon (1914). Au-delà de l'aspect mondial de la mobilisation, on assiste à une levée en masse des hommes (ainsi la Bulgarie leva un quart des hommes soit ). Le bilan de la guerre est dramatique en Europe. Près de d'hommes sont morts au combat et reviennent invalides. On peut aussi recenser le nombre énorme de morts a chacune des grandes batailles portées sur le front de l'Ouest : Verdun (février-) () ; Offensive de la Somme () ;