Les incidents ou événements du ¡Cu-Cut! (en espagnol : ; en catalan : ; littéralement dans ces deux langues « faits du ¡Cu-Cut! ») sont une série d’évènements survenus dans la soirée et la nuit du 25 au à Barcelone, au cours desquels les locaux des revues catalanistes ¡Cu-Cut! et La Veu de Catalunya furent saccagés par un groupe de militaires de la garnison de la ville, en réaction à une vignette humoristique de publiée deux jours auparavant dans ¡Cu-Cut! ironisant sur les défaites de l’Armée espagnole et que les militaires jugèrent injurieuse.

Les auteurs des faits ne furent ni détenus ni jugés, et reçurent a posteriori le soutien des hauts commandements de l’Armée et du roi Alphonse XIII.

Quelques mois plus tard, le Parlement espagnol approuva une loi dite (« Loi des juridictions »), établissant que les délits d’atteintes « à la patrie ou à l'Armée » incomberaient désormais aux tribunaux militaires.

La réaction à l’impunité des militaires et l'opposition à cette loi entrainèrent l'union de la plus grande partie des forces politiques catalanes dans la coalition Solidaritat Catalana (« Solidarité catalane »), qui triompha aux élections générales de 1907. Ainsi, la crise provoquée par les évènements du ¡Cu-Cut! « représenta le premier choc entre pouvoir politique et pouvoir militaire du ainsi qu'une montée notable de la température du conflit nationaliste ».

Contexte L'armée espagnole à Barcelone Le régime de la Restauration instaura l’armée comme gardien de l’ordre public, qui avec le temps finit par se considérer comme garante de l'esprit de la nation, qu'elle vint à identifier avec son propre honneur.

Dans l’importante garnison de Barcelone, les militaires, en grande majorité originaires d’autres régions de la péninsule non catalanophones, se sentaient dans un milieu hostile, faisant face à l'antimilitarisme d’une partie de la population, dans une région où le catalanisme venait de vivre ses premiers triomphes électoraux. .

Antimilitarisme dans la presse catalane ¡Cu-Cut! s’inscrivait dans la lignée de publications catalanistes radicales, dont la principale fut La Tralla (1903-1907), dans lesquelles l'antimilitarisme était un élément de la lutte plus générale contre le centralisme de l'État espagnol . Les publications catalanistes, notamment celles liées à la Lliga Regionalista, avaient depuis un certain temps adopté un posture provocatrice contre les militaires, qui assistaient indignés aux progrès du catalanisme dans les urnes.

Les caricatures contre les militaires, relativement absentes des premiers numéros de ¡Cu-Cut!, devinrent plus nombreuses vers le milieu de 1903, jusqu’à devenir l’une de ses cibles préférées.

Au sein de la presse catalane satirique, la revue se détachait comme la plus virulente et la plus sarcastique. Dans ¡Cu-Cut!, la critique n’était jamais raisonnée ou expliquée et il était difficile de dire précisément ce qui était reproché à l’Armée, même si l’on sait qu’à l’époque, elle était fréquemment jugée comme une institution anachronique ; de plus, à Barcelone, l’Armée était devenue le bras armé de la répression des troubles sociaux par le pouvoir. Le général Weyler et le rôle des militaires dans la récente défaite à Cuba (connue dans l'opinion comme le « désastre de 1898 ») étaient des thèmes récurrents des humoristes.

La presse militaire de l’époque regorgeait d’articles manifestant une opposition au catalanisme, considéré comme une menace rétrograde et une provocation insolente contre la patrie. Le ¡Cu-Cut! faisait régulièrement l’objet de dénonciations mais n’avait jamais subi de condamnation, et les critiques donnaient elles-mêmes de la substance pour d’autres caricatures toujours plus cinglantes.

Le « banquet de la victoire » Le , la Lliga Regionalista, principal parti politique catalaniste, organisa une soirée fastueuse afin de célébrer son succès aux élections municipales du 12 novembre. De la publicité fut faite autour de la célébration, désignée sous le nom de « Banquet de la Victoire » ( en catalan).

À la sortie du banquet, des altercations virulentes eurent lieu avec les partisans du républicain Alejandro Lerroux , principal rival de la Lliga dans les urnes, au cours desquelles plusieurs participants furent blessés. Les deux camps se rejetèrent mutuellement la responsabilité des incidents et les régionalistes accusèrent les forces de l'ordre d’inaction.

Le , les échauffourées furent évoquées au Congrès des députés. Le ministre de l’Intérieur Manuel García Prieto expliqua qu'il avait destiné quatre inspecteurs et vingt agents à la surveillance du banquet, mais que ceux-ci n'avaient pas accompagné les participants après leur départ. En réponse, le député catalaniste fit une déclaration qui suscita une polémique, interprétée comme une affirmation séparatiste par le gouvernement et les militaires. Rapidement, le gouvernement adopta la version des évènements donnée par les républicains et considéra que le banquet était une provocation contre l'Espagne de la part de la « canaille catalaniste » . La polémique fut reprise et amplifiée dans les jours suivants par la presse républicaine.

Le ¡Cu-Cut! du 23 novembre et la vignette polémique thumb|Auca de qui provoqua la colère des militaires. Le numéro du ¡Cu-Cut! publié le fut presque entièrement consacré au banquet du et incluait la vignette du caricaturiste qui fit polémique.

Il s’agit d’une (illustration assortie de commentaires ou de vers), intitulée , représentant un civil et un militaire observant le banquet, assortie du dialogue suivant Entrée « Cu-cut! » dans la Gran Enciclopèdia Catalana :

Précédemment, la revue avait publié d’autres caricatures bien plus mordantes et critiques à l'égard des militaires ou du gouvernement.

La publication fut vite dénoncée et retirée des points de vente par les forces de police. La rédaction de !Cu-Cut réagit rapidement et publia un nouveau numéro duquel la vignette incriminée était absente et qui incluait un article au ton provocateur dans lequel elle se vantait notamment d’avoir toujours été disculpée lors des multiples dénonciations qu'elle avait connues auparavant.

Les incidents

Le soir du samedi , des officiers de la garnison de Barcelone en tenue militaire se retrouvèrent au Café español sur la place Royale pour protester contre la caricature de Junceda. Leur nombre est difficile à déterminer avec précision : seulement une cinquantaine au départ, il s'éleva jusqu’à plusieurs centaines, probablement entre 200 et 400 .

Vers 18 h, le général Castellví fut informé de la manifestation. Souhaitant éviter toute protestation militaire, il convoqua les chefs des principales casernes de la ville et de la Garde civile, mais seul un petit nombre répondit présent, les autres participant à la protestation.

Les rédacteurs du !Cu-Cut! furent également alertés et décidèrent de sauver quelques livres importants des locaux, puis ils sortirent pour assister à la manifestation.

Les insurgés quittèrent la place au cri de !Viva España! avant de se livrer à différents saccages, dont la chronologie est incertaine. Il semble qu'ils se rendirent d'abord à l’imprimerie de ¡Cu-Cut!, où ils détruisirent tout le matériel et incendièrent le mobilier après l’avoir entassé. Un groupe se rendit à la rédaction de la revue et fit de même. La plus grande partie des militaires se rendit sur La Rambla et vandalisa la rédaction du quotidien La Veu de Catalunya. Au total 46 personnes furent blessées, certaines gravement à cause de coups de sabres reçus.

Castellví, accompagné du général Fuentes, souvent cible des critiques de !Cu-Cut!, tentèrent sans succès de raisonner les insurgés déterminés à , mais ne procédèrent à aucune arrestation. Fuentes menaça de faire appel à la Garde civile, à quoi on lui répondit : .

Autour d’1 h du matin, la Garde civile reçut l’ordre de disperser des derniers attroupements de militaires et de civils , et on commença à mettre en place une cour militaire.

Comme c'était habituel en de tels cas, l'état de guerre fut déclaré immédiatement et les garanties constitutionnelles furent suspendues.

Le rôle de Castellví dans les incidents semble ambigu. Des années plus tard, le comte de Romanones, ministre de l’Intérieur au moment des événements, écrivit : .

Selon l’historien Rafael Núñez Florencio .

Conséquences Enquête et répression dans la presse catalane Lors de l’enquête menée dans les jours suivants, aucun militaire ne fut interpelé. En revanche, le directeur de La Veu de Catalunya et plusieurs autres collaborateurs du journal furent mis en détention pour prendre leur déclaration.

La Veu de Catalunya publia un article intitulé « » (« En pleine anarchie ») pour commenter les évènements, qui fut immédiatement dénoncé. Le numéro fut retiré des kiosques et son auteur emprisonné.

Ainsi, les réactions des autorités furent dirigées contre les publications victimes de l'assaut, et non contre les assaillants : la publication de ¡Cu-Cut! fut suspendue pendant 5 mois . Presque tous les périodiques catalanistes ou écrits en catalan subirent également une répression à la suite des évènements.

Réactions Le matin du 27, une manifestation regroupant environ 500 étudiants protestant contre les incidents fut dissoute par les forces de police. À 11 h, le recteur de l’Université ordonna sa fermeture jusqu’au 30.

À l’exception d’un article du journal barcelonais El Diluvio publié le 27, la presse ne dénonça pas les évènements, en raison de l’antipathie envers le mouvement catalaniste dans le reste du pays et de la crainte des militaires et de représailles. Dans un article virulemment anticatalaniste, le républicain radical Alejandro Lerroux, pour qui l’Armée ne constituait pourtant pas un allié, déclara : .

La presse militaire exalta les saccages entrepris. Un article d’El Ejército Español daté du affirmait . Le lendemain, La Correspondencia Militar publia un article commençant par et comparant les catalanistes à des « chiens mal éduqués ».

Plusieurs garnisons d'Espagne et de nombreux officiers madrilènes notamment manifestèrent leur soutien aux militaires.

En revanche, il y eut des réactions de soutien aux journalistes dans la presse étrangère, notamment française.

Conséquences politiques Les évènements furent évoqués au Parlement le et les jours suivants. Des députés catalanistes et républicains défendirent la thèse d'une collusion des pouvoirs locaux avec les assaillants. Le sénateur catalaniste Carles de Camps i d'Olzinellas tint le un discours polémique, au cours duquel il accusa les militaires de , ajoutant , accusation dangereuse car elle était susceptible d’exalter les militaires et provoqua de vives protestations dans l’hémicycle.

Le roi prit parti pour les militaires insurgés, illustrant la faiblesse du régime de la Restauration, sa dépendance persistante à l'égard des militaires et de la pression que ceux-ci, trouvant dans le monarque un soutien de choix, étaient en mesure d’exercer sur le pouvoir civil. À la suite des évènements, le général José de Bascarán, chef de la maison militaire du roi, se rendit à Barcelone et s'adressa à la garnison en leur affirmant « toute l'affection » du monarque, le « premier soldat de la Nation », et garantissant qu’il ferait en sorte de satisfaire les « légitimes aspirations » de l’Armée, dans le cadre de la Constitution. Un article de La Correspondencia Militar du intitulé affirmait : .

Face au refus du roi de punir les auteurs du saccage, Eugenio Montero Ríos, alors chef du gouvernement, présenta sa démission. Il fut remplacé par Segismundo Moret, qui se montra favorable aux militaires et nomma le général Luque, , ministre de la Guerre. Le gouvernement promulgua rapidement une nouvelle loi « pour les délits contre la patrie et l’armée », dite (« Loi des juridictions »), établissant que les délits d’atteintes « à la patrie ou à l'Armée » incomberaient désormais au tribunaux militaires, une vieille revendication des militaires.