Pourquoi je suis séparatiste est un essai politique du militant de l'indépendance du Québec Marcel Chaput paru à Montréal en 1961.
Contexte Le , quelque 20 personnes prennent part à la fondation du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) qui se déroule à l'auberge Le Châtelet à Morin Heights dans les Laurentides. André d'Allemagne est élu président et Marcel Chaput vice-président.. Les conférences que Chaput donne sur le sujet de l'indépendance dans le cadre d'assemblées populaires organisées par le RIN le mettent à l'avant-scène médiatique. La controverse qui l'entoure et qui contribue à sa notoriété est en partie suscitée par le contraste entre ses positions politiques et son statut de fonctionnaire fédéral ayant prêté allégeance à la reine du Canada.
Le , Chaput lance l'essai politique Pourquoi je suis séparatiste au Cercle universitaire de Montréal. Le livre est publié par Jacques Hébert aux Les Éditions du Jour. Il est traduit en anglais quelques mois plus tard.
Résumé Le livre ouvre sur un avant-propos de 8 pages, dans lequel l'auteur invite « les hommes libres » capables de se dépouiller de leurs idées préconçues à lire l'essai qu'il leur présente, en les avertissant qu'ils ne doivent pas espérer y trouver une réponse à toutes leurs questions, ni un programme politique, ni une œuvre littéraire achevée. L'essai ne prétend traiter que « d'éléments permanents », sur la base de quatre postulats :
Les Canadiens français forment une nation. La nation canadienne-française est une nation comme les autres. L'État du Québec est l'État national des Canadiens français. Pour progresser, les Canadiens français doivent être maîtres chez eux.
L'auteur évacue non seulement la question du contenu d'un hypothétique programme politique indépendantiste, mais également celle des « modalités du pouvoir », tout en rassurant ses lecteurs en se disant lui-même personnellement favorable à la naissance d'une république démocratiqueMarcel Chaput fonde d'ailleurs, en février 1963, le Parti républicain du Québec..
La substance de l'essai consiste en 21 cahiers classés dans six sections. La première section comprend six cahiers, la deuxième cinq cahiers, la troisième quatre, la quatrième trois, la cinquième deux et finalement la sixième un seul.
Section 1 La section 1, de 44 pages, est intitulée Les six dimensions du séparatisme et traite des conséquences, pour les Canadiens français, de constituer une minorité au sein de la fédération canadienne, à travers les dimensions 1) historique, 2) politique, 3) économique, 4) culturelle, 5) sociale et 6) psychologique de la vie collective. Chaput croit que les plus grands maux causés par l'acte confédératif de 1867 sont d'avoir faussé, dans l'esprit des Canadiens français, le sens de leurs frontières et d'avoir fait d'eux un peuple minoritaire. La nation canadienne, ou plutôt canadian, construction purement politique et artificielle fondée sur la force des armes et la soumission juge l'auteur, s'érige sur la négation de l'identité canadienne-française. Malgré le noir tableau qu'il peint de la situation du peuple canadien-français à tous les niveaux, l'auteur dit croire en sa capacité de régénération et le convie à faire le choix du plus haut degré de liberté collective auquel il a droit.
En conclusion de cette première section, Chaput invite les Canadiens français à prendre exemple de la volonté de fer du peuple juif, qui, après des siècles d'exil, renaît enfin sur la terre de ses ancêtres, où il a érigé l'État d'Israël en 1948. Il suggère que la première tâche de libération du peuple canadien-français devrait être de se débarrasser des symboles de docilité et de castration que représentent, à ses yeux, le petit saint Jean-Baptiste frisé et son mouton qui accompagnent tous les défilés du , jour de la Fête nationale des Canadiens françaisSous la présidence de Marcel Chaput, le RIN se donne comme emblème une tête de bélier, c'est-à-dire le mouton de saint Jean-Baptiste devenu adulte et prêt pour la liberté..
Section 2 La section 2, de 25 pages, s'intitule Les cinq solutions de notre problème et présente 1) l'assimilation totale, 2) l'intégration lucide, 3) l'autonomie provinciale, 4) la véritable confédération et 5) l'indépendance du Québec comme les cinq principales façons de résoudre le problème existentiel de la nation canadienne-française. L'auteur indique pourquoi selon lui les quatre premières solutions ne sont pas aussi préférables que la cinquième.
L'assimilation ou l'anglicisation, cette voie toute tracée d'avance depuis l'union de 1840Les deux Canadas, le Bas-Canada (Québec) à majorité française et le Haut-Canada (Ontario) à majorité anglaise, constitués par Londres en 1791, sont réunis sous une même législature par cette même autorité 50 ans plus tard en 1841., est proposée aux Canadiens français sur une base régulière affirme Chaput. La logique de l'assimilation est implacable, et ceux qui la prônent chez les Canadiens français ont en commun avec les indépendantistes d'en avoir assez d'être « des citoyens de deuxième classe » et de « servir encore de victimes innocentes à l'entretien d'une illusion, celle d'un Canada bilingue ». Les assimilationnistes veulent que les Canadiens français mettent fin à leur « vie nationale amoindrie » en se laissant gagner par l'attrait d'une vie tout en anglais, en se laissant vaincre par les armes de l'assimilation des peuples « les intérêts, les courants d'idées, les modes, les climats psychologiques ». De leur côté, les indépendantistes disent vouloir mettre fin à la vie nationale amoindrie des Canadiens français, au bilinguisme qui leur est imposé par la dépendance à l'anglais, non pas en devenant totalement anglais, mais en devenant totalement français.
L'intégration lucide est l'option proposée par les tenants de la centralisation des pouvoirs à Ottawa, pour qui le Québec n'est et ne peut-être qu'une province comme les autres. Il s'agit pour les Canadiens français de se lancer à l'assaut des postes administratifs d'importance dans le gouvernement fédéral. Ainsi, les Canadiens français tireraient le maximum du système en place et, les mains sur les commandes, sauraient se tailler une place dans la fédération. Chaput ne peut approuver cette option parce que selon lui elle repose sur deux erreurs dans son principe. Premièrement, la population du Canada n'est pas homogène : il y a un trop grand déséquilibre démographique entre l'élément anglais et l'élément français pour que l'intégration ne fonctionne. Deuxièmement, le Québec n'est pas une province comme les autres, il est aussi l'État national des Canadiens français.
L'autonomie provinciale est la solution avancée par toute une lignée de « grands défenseurs de la nation canadienne-française » qui ont lutté contre les empiètements du gouvernement fédéral dans les champs de compétence des provinces en général et du Québec en particulier. Pour Chaput, l'autonomiste québécois a été dépeint au par Jean de La Fontaine dans la fable Le loup et l'agneau. Comme l'agneau, l'autonomiste a théoriquement et moralement raison sur toute la ligne, mais la raison pratique du loup l'emporte quand même car c'est lui le plus fort. Chaput pardonne aux autonomistes leur trop grande vertu, mais leur reproche de ne pas « aller au bout de leur raisonnement qui ne peut que mener à l'indépendance ». Rendue insuffisante par la réalité de la centralisation au profit d'Ottawa, il suggère aux autonomistes qu'il est temps de troquer la quête d'autonomie provinciale dans la fédération pour la réalisation d'une plus grande autonomie hors de celle-ci.
La véritable confédération est l'idéal politique auquel ont rêvé quantité d'autonomistes québécois. Pour l'auteur, il n'y a pas de doute, il s'agirait d'un progrès énorme relativement au politique. Cependant, lorsqu'il consulte son Quillet encyclopédique au mot confédération, il apprend que « [...] Toute confédération d'États tend à se transformer en État fédéral », organisation qui diffère de la confédération originelle en ce que les États membres disposent d'une souveraineté amoindrie à l'intérieur et perdent leur souveraineté à l'extérieur. En plus du danger d'un éventuel glissement de l'état de confédération vers celui de fédération, Chaput ne croit pas que la vraie confédération serait plus facile à réaliser que l'indépendance, car il faudrait convaincre les Anglo-Canadiens de troquer leur position de force sur les Franco-Canadiens pour une position d'absolue égalité avec eux. Ils perdraient une partie de leur liberté d'action politique au profit d'une population qui lui est inférieure numériquement. Pour les Canadiens français, croit l'auteur, la véritable confédération serait une catastrophe psychologique. Il n'y a que l'indépendance qui peut libérer le Canadien français du complexe d'infériorité qui paralyse sa volonté et le freine dans son action.
L'indépendance du Québec est la solution qui découle « d'une constatation toute mathématique sur la démocratie : la majorité l'emporte sur la minorité. » Les indépendantistes, Chaput en tête, affirment que les Canadiens français seront voués « à la sujétion et à la médiocrité » tant qu'ils formeront une minorité linguistique et culturelle subissant les conséquences de la volonté politique d'une majorité qui lui est étrangère.
Section 3 La section 3, qui est intitulée Les quatre questions relatives à l'indépendance, compte 29 pages dans lesquelles l'auteur répond aux questions 1) de la légitimité, 2) de la viabilité, 3) de la désirabilité et 4) de la faisabilité de l'indépendance du Québec.
L'indépendance du Québec est-elle légitime? Elle est légitime, croit Chaput, d'abord car les Canadiens français forment une nation. La nation canadienne-française détient des institutions, un territoire qu'elle possède en vertu de l'article 109 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique et qu'elle occupe depuis quatre siècles; elle parle une langue commune et démontre un vouloir-vivre collectif qui persiste après deux siècles de domination britannique et anglo-canadienne. Le peuple canadien-français peut légitimement choisir l'indépendance politique en vertu de l'article 1, paragraphe 2 de la Charte des Nations unies, signée par le Canada sous le gouvernement du premier ministre William Lyon Mackenzie King et non répudiée par la suite.
L'indépendance du Québec est-elle viable? Elle est non seulement viable, mais elle est nécessaire à la libération économique des Canadiens français, prétend l'auteur. Pour que l'économie québécoise passe aux mains des Québécois, il faut qu'ils puissent légiférer en matière de monnaie, de banque, d'impôt, d'importation et exportation, de transport maritime, aérien et ferroviaire, compétences qui relèvent toutes de l'État fédéral au Canada. Quant aux ressources dont disposeraient le Québec devenu indépendant, Chaput croit qu'aucun homme sérieux ne peut remettre en doute qu'elles permettraient à son peuple de cinq à six millions de vivre et de se développer.