La piraterie des années 1800 dans la Caraïbe fut un phénomène ayant marqué l'histoire maritime du continent américain au début XIX siècle. Il trouve une partie de son origine dans le fait que d'anciens militaires ayant participé à la guerre de Sept Ans ou à la guerre d'indépendance américaine devinrent des pirates afin de subvenir à leurs besoins.
Sous la Révolution française En 1793, le citoyen Genêt perturbe la neutralité américaine La première vague de piraterie vise les navires britanniques, pendant la Révolution française. Edmond-Charles Genêt (1763-1834), premier ambassadeur de la République française aux États-Unis, obtient un vrai succès populaire en faisant appel à des corsaires américains.
Le , au lieu de se rendre à Philadelphie, il reste à Charleston pour recruter des corsaires contre l'Espagne et l'Angleterre. Il n'arrive dans la capitale américaine que le , après avoir remonté toute la côte, en créant des « sociétés de citoyens », puis continue ce genre d'actions dans la capitale, mettant dans l'embarras George Washington car les États-Unis ont proclamé leur neutralité le .
Edmond-Charles Genêt « croyait pouvoir entraîner l'Amérique dans la guerre au secours de sa patrie » et « s'était mis aussitôt en devoir de distribuer à grand bruit des lettres de marque, d'armer des corsaires, d'ordonner des recrutements », selon l'historien Cornélis Henri de Witt. Finalement « dans ses efforts pour réchauffer la haine des masses contre l'Angleterre », il « fit tout ce qu'il fallait pour les détacher complètement de la France et du parti français »Thomas Jefferson : étude historique sur la démocratie américaine Par Cornélis Henri de Witt, page 223. Selon son biographe Claude Moisy, il se heurta en fait à la « relation spéciale » entre les Anglo-SaxonsLe citoyen Genet : la Révolution française à l'assaut de l'Amérique, par Claude Moisy..
Les corsaires guadeloupéens, un ensemble hétéroclite Le Directoire veut prévenir toute éventuelle activité contre-révolutionnaire.. Il arme les corsaires guadeloupéens : des armateurs esclavagistes, mais aussi, parfois, d'anciens esclaves émancipés à la Guadeloupe y participent. Arrivé en 1794, Victor Hugues attisa la rébellion parmi les hommes libres de couleur à la Grenade, Sainte-Lucie et Saint-Vincent, et se saisit de plus de cinq cents navires (neutres ou ennemis).
Après la guerre d'indépendance, la Royal Navy a récupéré les gros navires de combat, les États-Unis devant se contenter des petits navires de commerce. Les navires de commerce américains sont attaqués, dès octobre 1794, par les corsaires guadeloupéens qui les attendent au large de leur port d'attache. Ces navires "neutres" sont déclarés par les Français de "bonne prise" dès lors qu'ils transportent des marchandises en provenance ou destinées à l'ennemi anglais.
Le , Victor Hugues, gouverneur de la Guadeloupe prend un arrêté autorisant les corsaires guadeloupéens à attaquer les navires américains, car certains, moyennant finances, permettaient aux Britanniques d'utiliser le pavillon américain pour aborder les îles françaises.
1796, le deuxième traité de San Ildefonso Par le traité de San Ildefonso (1796), signé entre l'Espagne et la France le , les deux États s'engageaient à la défense et à l'attaque mutuelle face à l'Angleterre qui, à ce moment, menaçait la flotte espagnole lors de ses traversées vers l'Amérique.
Selon l'historien Christian Lerat, c'est à partir de cette date que Santiago de Cuba va devenir une base corsaire, où vont s'installer des armateurs et marins français de Saint-Domingue., qui s'y domicilieront définitivement après 1803 lorsque l'échec de l'expédition de Saint-Domingue leur fera perdre tout espoir de conserver leurs possessions sur Saint-Domingue. L'année 1796 voit aussi la fondation de Santa Catalina de Guantánamo qui deviendra Guantánamo.
L'anéantissement de l’armée corsaire guadeloupéenne par la Royal Navy en 1797 et la politique du général Desfourneaux, nommé par le Directoire pour remplacer Victor Hugues fit qu'à partir de 1798, les corsaires français se livrèrent de plus en plus souvent à la piraterie et échappèrent au contrôle des autorités des îles françaises.. Des mulâtres de Saint-Domingue se joignirent à eux, après la défaite de leur chef André Rigaud face à Toussaint Louverture dans la Guerre du sud, devenant les "Brigands de Rigaud".
Plus tard, dans les années 1800, les corsaires français, devenus pirates, vont rebaptiser leurs navires du nom d'épopées napoléoniennes : Campo-Formio, Retraite d'Égypte..
Nouvelle vague d'exil français à Cuba en 1798 Le soulèvement des esclaves dans la plaine du Nord de Saint-Domingue, débutée en 1791, conduisit de fait à l'abolition de l'esclavage sur la colonie en 1793 par les commissaires français Poulverel et Sonthonax. Les grands planteurs français réagissent par le traité de Whitehall signé avec les Anglais. Mais l'armée anglaise, épaulée par la milice de Saint-Domingue échoue à mater la révolte et doit négocier avec Toussaint Louverture l'armistice du 30 mars 1798.
Chassés de Saint-Domingue, les planteurs français signent un autre traité, cette fois avec les Espagnols, en promettant de s'abstenir de toute piraterie. En échange, ils peuvent s'installer à Cuba. Les pirates français à Cuba violent ce traité car ils s'installent dans l'est de Cuba, peu peuplé, difficile à contrôler, et juste en face de Saint-Domingue, d'où ils peuvent intercepter les navires anglais et américains commerçant avec la révolution noire. Leur action s'ajoute à celle des corsaires guadeloupéens.
Les Français sont installés à Baracoa, dans la baie de Guantánamo et à Santiago de Cuba., où le gouverneur Juan Bautista Vaillant Berthier, arrivé en 1799, veut développer la partie orientale, car les terres y sont trois fois moins chères. Les Français tentent de s'hispaniser. Le recensement de 1800 dénombre ainsi 250 noms français de marins avec un prénom espagnol, dont un "Pedro Lafitta", alias Pierre Lafitte, frère du pirate Jean Lafitte.. Parmi eux, les armateurs Pedro Ollanger, Pedro Raymond, Pedro Bossard et Esteban Redonnet. Les Espagnols craignent qu'il n'importent le climat de violence de Saint-Domingue. En 1798, Vicente Perroussel, consul de France dans la ville est menacé de lynchage en raison de l'arrivée de Noirs libres de Saint-Domingue. Les capitaux accumulés dans la guerre de course en quelques années seront réinvestis par les immigrés français dans la révolution du café à Cuba. Beaucoup de Français de la région du Sud-Ouest de la France, en particulier de Bordeaux, se sont aussi réfugiés dans le secteur baptisé Vuelta Abajo, mais cette fois dans la partie occidentale de Cuba, selon l'historien Bernard Lavallé..
Le traité commercial de 1799 entre le général Toussaint Louverture, Londres et Philadelphie Après avoir négocié avec les Anglais l'armistice du 30 mars 1798, le général Toussaint Louverture, en tant que chef de la révolution noire de Saint-Domingue, signe la convention commerciale tripartite de 1799 avec les États-Unis et l'Angleterre. Les Américains souhaitent commercer avec Saint-Domingue, qui pesait en 1789 pour la moitié de la production mondiale de coton et de café, et un tiers de celle de sucre. En , ils nomment consul général à Saint-Domingue le docteur Edward Stevens, qui noue des relations d'amitié avec le général Toussaint LouvertureHaïti : économie politique de la corruption. L'État marron, 1870-1915 par Leslie Jean-Robert Péan, page 87., fait approvisionner l'île par des navires américains.. Le , il rend publiques les directives controversées données par le Directoire français au général Toussaint Louverture qui avait excédé ses fonctions..
Les corsaires français arment à partir de la Guadeloupe mais aussi de CubaMichel Roudigneaux La guerre de course en Guadeloupe ou Alger sous les tropiques. L'Harmattan. 2006. ., d'où ils attaquent avec succès les navires de commerce des Anglais et les Américains dont ceux qui approvisionnent Saint-Domingue au titre de la convention commerciale tripartite de 1799. Ces actions profitent indirectement de la convention commerciale tripartite de 1799, qui relance les échanges entre Saint-Domingue, l'Angleterre et les États-Unis. Le trafic commercial qui en découle est détourné vers la Guadeloupe et Cuba par les corsaires françaisLe monde caraïbe: Défis et dynamique. Tome II. Géopolitique, intégration, par Christian Lerat, page 112 (contribution de Maria-Elena Orozco-Melgar, professeur à l'université de Bordeaux)). comme le montre en particulier l'accroissement du tonnage du port de Santiago de Cuba entre 1797 et 1801 : Année17971798179918001801Tonnage32,546,176,584116,6
Sous Napoléon Bonaparte La quasi-guerre franco-américaine entre 1798 et 1800 Dans les deux années précédant le coup d'État du 18 Brumaire () de Napoléon Bonaparte, les pirates français bloquent les accès à Saint-Domingue en harcelant les navires américains, contribuant à la quasi-guerre franco-américaine, concrétisée par la décision du Congrès américain d'abroger tous les traités bilatéraux avec la France.
Le président John Adams refusa d'engager son pays dans une guerre formelle, préférant un embargo sur les produits français. Il chargea Edward Stevens de soutenir la révolution haïtienne contre les Français et ordonna à la marine américaine de capturer les corsaires et pirates français. L'United States Navy aligna environ trente vaisseaux, aidés d'un nombre important de bateaux privés, qu'il fallut armer.
La montée du parti français à Washington, contribue au triomphe du républicain Thomas Jefferson à l'élection présidentielle américaine de 1800. Le traité de Mortefontaine entre la France et les États-Unis, soumis au Sénat le , met fin à la quasi-guerre. Il prévoit des réparations pour les dommages causés aux navires américains.
En , avec la reprise de la guerre maritime entre la France et le Royaume-Uni, les registres de la Jamaïque témoignent de l'arrivée de nombreux prisonniers français faits en mer : soldats et marins sont internés sur des pontons mais officiers et civils circulent librement sur parole"La diaspora des colons de Saint-Domingue et le monde créole : le cas de la Jamaïque", par Jacques de Cauna, dans la Revue française d'histoire d'outre-mer 1994, Volume 81, numéro 304 ..
En 1803, l'échec de l'expédition de Saint-Domingue nourrit la piraterie à Cuba et à Barataria L'historien Gabriel Debien fut le premier à signaler l'activité corsaire et pirate mise en œuvre par les réfugiés français de Saint-Domingue à Cuba, qui leur permet aussi d'alimenter la Louisiane en esclaves par le biais de la contrebande, via le « Royaume de Barataria » de Jean Lafitte.
L'expédition de Saint-Domingue a réuni soldats de Bonaparte, dont une grande partie périrent de la fièvre jaune ou désertèrent, créant des groupes armés indépendants. Parmi les militaires corrompus, Jean Joseph Amable Humbert ancien général de la Révolution française, devint pirate aux côtés de Jean Lafitte, qu'il épaulera plus tard en 1815 à la bataille de La Nouvelle-Orléans. Un autre participant à l'expédition de Saint-Domingue, le baron Henri de Sainte-Gême finance Jean Lafitte et le capitaine Jean BozeDe Jean Boze à Henri de Ste Gême, La Nouvelle-Orléans, 1818-1839, par Nathalie Dessens, université Toulouse-Le Mirail, installé à Cuba puis à La Nouvelle-Orléans. Leur longue correspondance témoigne de la vie haute en couleur en Louisiane..
Les historiens estiment que les forces rassemblées par les pirates rassemblés autour de Jean Lafitte dans l'archipel de Barataria représentaient un total de à combattants clandestins.. Pierre Lafitte Pierre Lafitte, le frère de Jean, s'installe à La Nouvelle-Orléans, pour gérer les affaires de la "République de Barataria". Le territoire est difficile d’accès, propice pour dissimuler sa flotte et les esclaves volés aux Espagnols.