Lépistémologie sociale s'intéresse à la connaissance en tant qu'ensemble socialement partagé de valeurs, de croyances et de savoirs. Elle cherche à jauger de la fiabilité de ces connaissances, elle veut porter des jugements normatifs. L'épistémologie sociale est une approche de la connaissance qui rompt avec un certain nombre de présupposés de l'épistémologie qualifiée par elle d'« individualiste ».
Qu'est ce que l'épistémologie sociale ?
L’épistémologie sociale est un domaine de la philosophie relativement récent. Elle se situe au croisement entre l’épistémologie, au sens anglo-saxon, et la philosophie des sciences.
Épistémologie et philosophie des sciences
Différences et liens L’épistémologie, au sens anglo-saxon, est l’ « étude de la nature de la connaissance et de la justification : en particulier, l’étude a) des éléments de définition, b) des conditions et des sources, et c) des limites de la connaissance et de ses justifications ».. En ce sens l’épistémologie porte sur la connaissance tant ordinaire que scientifique, et sur la croyance dans la mesure où « la connaissance consiste minimalement dans la croyance d’une personne en une proposition vraie »..
La philosophie des sciences peut être considérée comme une branche de l’épistémologie qui se focalise sur la connaissance proprement scientifique.
Caractérisation de l'épistémologie sociale L’épistémologie sociale est une branche de l’épistémologie, dans la mesure où elle s’intéresse à la construction sociale de la connaissance au sein d’un groupe ou d’une institution, ou par le biais du témoignage. Elle s’occupe ainsi d’agents épistémiques en collectivité, tels que des équipes, des jurys, des comités, des corporations et d’autres types de collectivité qui peuvent être considérées comme des agents épistémiques.. Il s’agit alors de déterminer comment des savoirs et des croyances se constituent et se justifient à partir de ces groupes, en envisagent les modalités de formation de celles-ci, tels que le témoignage, l’expertise ou le jugement par les pairs.
L'épistémologie sociale : une histoire récente. Le virage social de l'épistémologie L’épistémologie sociale s’est développée dans les années 1960 à partir des idées du constructivisme social, qui se fonde sur le fait que la vérité est le résultat d’une pratique sociale. La connaissance a été pensée non plus à partir du sujet propre, mais à partir de son interaction directe ou indirecte dans son milieu social.
Historiquement, l’épistémologie traditionnelle occidentale, dans la lignée de Descartes, se concentre sur les comportements intellectuels des individus, c’est-à-dire la manière dont il utilise leur raison et leur système perceptif. Au début des années 1990, des épistémologues tels que Goldman, Kitcher, Lynch et Boghossian se sont demandé comment l’épistémologie pouvait prendre en compte le social sans abandonner les standards de l’épistémologie traditionnelle, ce qui a fondé les principes de l’épistémologie sociale.
Les trois grands axes de la recherche en épistémologie sociale : la tripartition de Goldman On peut distinguer trois domaines au sein de l’épistémologie sociale : l’épistémologie sociale interpersonnelle, l’épistémologie sociale collective et l’épistémologie sociale institutionnelle..
L’épistémologie sociale interpersonnelle étudie la manière dont un individu peut ou doit réagir aux croyances et aux connaissances d’autrui. Ce type d’épistémologie sociale se focalise généralement sur le « sujet épistémique individuel [qui] utilise les croyances ou les affirmations des autres pour forger ou réviser son point de vue sur une certaine question ».. Bien que celle-ci se concentre toujours sur l’individu, comme l’épistémologie traditionnelle, elle l’envisage dans sa relation avec autrui. Les grands thèmes de ce domaine sont le témoignage., mais aussi l’expertise et le désaccord entre pair.
La deuxième sous-branche de l'épistémologie sociale systématisée par Goldman est l’épistémologie sociale collective. Elle s'intéresse à la possibilité et aux conditions de l'élaboration de croyances ou de savoirs par un groupe social (comités, jurys, groupes d'expertises etc..). L'épistémologie sociale collective s’intéresse à des questions comme celle de l'agrégation des jugements (« Comment est-il possible qu'un groupe d'individus établisse un jugement collectif valide à partir de propositions qui émanent des jugements des individus de ce groupe ? ».), celle de la justification d'une croyance portée par un groupe, ou encore celle du rapport entre le statut épistémique d'une croyance d'un groupe avec le statut épistémique des croyances des individus qui le composent. L'importance des questionnements de l'épistémologie sociale collective réside dans la confiance que l'on peut avoir dans un groupe d'experts qui conseillent sur des questions politiques et écologiques (comme le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat), médicales (comme le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), ou économiques (comme le Monetary Policy Committee).
L’épistémologie sociale institutionnelle s’inscrit dans la troisième partie au sein de la tripartition élaborée par Goldman. Il s’agit de prendre en compte des situations où une institution sociale a une influence importante sur les croyances de ses membres. Elle ne se définit pas pour autant comme entité collective indépendante : l’épistémologie sociale institutionnelle s’occupe des systèmes ayant des finalités épistémiques plutôt que des agents collectifs dont le rôle est fondamentalement de proposer des jugements ou des analyses sur un sujet donné (« it deals with cases in which a social institution has a significant influence on the beliefs of its members but does not qualify as a collective entity with a mind of its own. »). Un exemple de ce genre est fourni par l’analyse épistémologique des systèmes judiciaires..
Situation conceptuelle de l'approche de l'épistémologie sociale
Motivée par un contexte intellectuel précis, l'épistémologie sociale est née du conflit de deux approches antinomiques d'un même objet, la connaissance, qui se sont développées durant la seconde moitié du siècle dernier. D'un côté, que ce soit dans le Théétète ou bien dans la littérature contemporaine cherchant à résoudre le problème de Gettier, l'approche épistémologique de la connaissance recherche quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes qui doivent être réunies pour qu'un individu puisse à juste titre être dit « connaître quelque chose ».
Il s'agit, de justifier, de compléter ou d'amender la définition classique de la connaissance comme (1) croyance (2) vraie (3) justifiée en cherchant quelle conception de la justification permettrait d'éviter d'avoir à qualifier de connaissance des cas qui ne semblent pas correspondre aux intuitions sémantique. D'un autre côté, la sociologie de la connaissance, qui s'est notamment développée sous l'impulsion de l'œuvre fondatrice de Kuhn publiée en 1962, La structure des révolutions scientifiques, s'interroge sur les modalités d'existence de ces objets qui sont qualifiés de « connaissances ».
Le même terme fait ainsi l'objet de deux traitements opposés qui aboutissent à des définitions contradictoires. Les philosophes cherchent à définir le mot connaissance d'une manière normative (ils partent d'une intuition sémantique, c'est-à-dire d'un idéal, pour se demander comment expliciter les conditions qui pourraient satisfaire cet idéal), tandis que les sociologues le décrivent de façon descriptive (ils partent des usages sociaux empirique du terme et se demandent comment caractériser l'usage le plus répandu du mot). Il en découle la définition de la connaissance proposée par les sociologues : « connaissance » est un terme statutaire qui désigne une croyance consensuelle et qui fait autorité dans un groupe déterminé. Comme cette définition ne fait ni référence à la notion de vérité, ni à celle de justification logique, elle est contradictoire avec celle que propose les philosophes de la connaissance.
Défauts de ces deux approches
La perspective philosophique (conceptuelle et logique) de la connaissance souffre de défauts dont l'origine remonte bien au-delà du siècle dernier, à savoir dans les modalités même du projet cartésien. En effet, afin de chercher des connaissances utiles à la vie, Descartes se donne comme principe suprême de n'accepter aucune croyance pour vraie s'il peut imaginer une raison d'en douter. Or, la majeure partie des informations qui nous sont utiles pour guider notre vie viennent du témoignage d'autrui alors que la parole d'autrui n'est pas une source d'information absolument fiable : l'approche cartésienne sape les bases de pratiques aussi essentielles que l'enseignement, l'enquête judiciaire, la prise de décision politique sur la base de renseignements administratifs, le journalisme, etc. Par conséquent, afin de disposer d'informations utiles, il faut renoncer à l'isolationnisme épistémique et accepter une forme de dépendance à l'égard d'autrui. Cela suppose d'élargir le domaine des éléments qui peuvent légitimement intervenir dans le champ de l'épistémologie. Par ailleurs, l'approche philosophique ne permet pas de rendre compte de la manière dont les connaissances peuvent être acquises collectivement.
La sociologie des sciences, en appliquant une méthode lexicale empirique pour définir un terme normatif, est conduite à contextualiser ces normes et risque de tomber dans le relativisme. On voit mal alors la différence entre les notions de connaissances et de croyance, ainsi que le remarque Alvin Goldman :« Je n'ai rien à reprocher à l'histoire intellectuelle, à l'anthropologie culturelle ou à la sociologie de la connaissance. Elles sont des disciplines parfaitement légitimes quand elles sont comprises comme l'exploration de forces sociales qui influencent le développement et la variation des croyances. Mais pourquoi falsifier ces termes avec le mot "connaissance" pour faire une faveur à ces disciplines ? Nous avons déjà des mots tels que "coyance" et "opinion", et ces disciplines peuvent faire leur travail avec ces termes et autres termes apparentés. Ils n'ont pas besoin de l'aide douteuse d'un usage de pacotille du mot 'vérité'. ». (La connaissance dans un monde social, 1999 )Steve Fuller, dans la préface de son livre précurseur, , situe explicitement son projet à comme un remède aux deux défauts de ces deux approches : « Ce livre est écrit par un philosophe des sciences pour le compte de la sociologie des sciences. Comme je crois que la philosophie est primordialement une discipline normative et que la sociologie est primordialement une discipline empirique, ma thèse la plus élémentaire comprend deux parties : (1) Si les philosophes sont intéressés par le fait d'arriver à une réglementation du savoir rationnel (en gros, un programme concernant les fins et les moyens de production de la connaissance), alors ils feraient mieux d'étudier l'éventail des opinions qui ont été fournies par l'histoire sociale actuelle de la production de connaissance. (...) De plus, si les philosophes examinent cette histoire de manière équitable, ils pourront alors être forcés de reconceptualiser à la fois la substance et la fonction de leurs théories normatives de la connaissance. (2) Si les sociologues et autres étudiants de l'actuelle production du savoir souhaitent que leurs travaux acquièrent la portée générale qu'ils méritent, alors ils devraient pratiquer quelque "épistémologie naturalisée" et saisir l'opportunité d'extrapoler de l'être au devoir-être. ».
Les deux courants de l'épistémologie sociale
Ce projet général se décline actuellement en deux courants dont les figures les plus saillantes sont respectivement Steve Fuller et Alvin Goldman. La prise en compte du social dans l'accès des individus à des connaissances peut en effet recourir à deux modèles totalement distincts qui ont pour effet des méthodes d'investigations opposées.