La notion d'esprits animaux vise à expliquer le comportement humain. Elle a différents sens selon le contexte historique et disciplinaire. La théorie des esprits animaux est d'abord une théorie abandonnée en physiologie selon laquelle il existerait une matière très légère qui circule dans les nerfs et communique le mouvement du cerveau aux muscles. L'équivalent dans la science contemporaine des esprits animaux sont les influx nerveuxChristian Godin, Dictionnaire de philosophie, Fayard, 2004, .. Par ailleurs, la notion a été mobilisée par John Maynard Keynes pour décrire les émotions humaines qui influencent le comportement des agents économiques.

Le concept d'esprits animaux dans l'histoire de la médecine et de la philosophie

Le concept d'esprits animaux est issu de la théorie médicale grecque hellénistique, pérennisée par Galien, au Moyen Âge par les philosophes scolastiques, puis encore utilisé à l'âge classique par des médecins et philosophes tels que Francis Bacon et Descartes.

Chez Galien

La notion d’« esprits animaux » dérive de la théorie médicale grecque hellénistique. Les spécialistes font remonter le concept d’esprits animaux à Aristote, qui a théorisé l’âme (pneuma) comme étant la source du mouvement corporel ; la pneuma est alors associée au cœur. Pour Aristote, l'âme est coextensive au corps, donc tous les êtres vivants sont dotés d'âme. Se méprenant sur la nature des fonctions cérébrales Aristote fait du cerveau un organe de refroidissement et d’humidification () : le cerveau est une glande, qui sécrète la pituite, qui s'évacue en cas de maladie par le nez ; les facultés intellectuelles de l'âme résident toutefois dans le système ventriculaire.

Hippocrate décrit l'âme comme étant liée au corps, éliminant ainsi une grande partie des connotations surnaturelles de la philosophie; il suit les postulats d'un philosophe présocratique, Alcméon de Crotone, qui a défendu l'idée de la responsabilité du cerveau, et non du cœur, comme centre coordinateur des sensations et de la raison. La théorie humorale du Corpus hippocratique a été remise en question par les membres de l'École d'Alexandrie, vers 275 av. J.-C., essentiellement Hérophile (325-280 av. J.-C.) et Érasistrate (310-250 av. J.-C.), dont la physiologie se base sur l’héritage stoïcien du pneumatisme. Érasistrate commente comment l'air (pneuma cosmique), transporté des poumons au cœur, transformé dans l'organe cardiaque en esprit vital (), est transporté, par le sang, jusqu'au cerveau, où il se transforme, au sein des ventricules cérébraux, en esprits animaux (). La théorie prônée par les médecins de l’École d'Alexandrie, notamment dans la version de Claude Galien (130-216 apr. J.-C.), a perduré jusqu’au .

Dans ce système, le corps se comprend comme un système hydraulique — les veines, les artères selon Anaximène et Aristote sont remplies d'air ; plus tard, les nerfs selon cette théorie seront creux — dans lesquels circulent esprit vital (, localisé dans le cœur) ; esprit physique (, en latin « », localisé dans le foie) et esprit psychique (, en latin « », localisé dans le cerveau). Le est produit dans le cerveau via le par filtration ou distillation de l’esprit vital, puis distribué dans tout le corps par les nerfs. Le rete mirabile, « structure bovine mais non humaine », est remis en cause pour la première fois par Jacopo Berengario da Carpi (1460-1530) puis par André Vésale (1514-1564), mais néanmoins chez l’homme continuera après Vésale à faire partie du discours médico-anatomique. La pituite est la partie excrémentielle des .

L'intelligence, assez semblablement que pour Hippocrate, était pour Galien le pneuma psychique, résultant du mélange de l'air vital et de l'air :

Chaque homme était intelligent dans la mesure où il participait des propriétés de l'air ; cette conception est très présente chez Anaximène et Diogène d'Apollonie. L' jamais ne s'est placé, ni chez Galien ni chez Hippocrate, dans la substance du cerveau (quoique Galien ai hésité) mais bien dans les ventricules, qui lorsqu'ils ne sont pas envahi de pituite, comme lors des maladies, « réalisent les fonctions de la pensée, des passions et des sentiments ». Aristote le dit dans De l'âme :

Cette conception se retrouve chez saint Augustin (l'âme se retrouve dans chacune des parties du corps) ou saint Thomas d’Aquin (l'âme et le corps forment une seule substance).

Chez les Scolastiques

Pour les Scolastiques, les esprits animaux (, ) sont l'élément matériel des passions. Selon Thomas d'Aquin, les esprits animaux sont des vapeurs très subtiles au moyen desquelles les puissances de l'âme agissent par tout le corps. C'est ainsi que , ce qui leur donne d'être passionnés, () (Somme théologique, Ia-IIa, qu. 40, art. 6)Philippe-Marie Margelidon et Yves Floucat, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, Parole et Silence, 2011, ..

À l'âge classique 150 à 200 ans après André Vésale, un certain nombre de penseurs scientifiques même les plus émancipés, parmi lesquels Thomas Willis (1624-1675), René Descartes (1596-1650) et Raymond Vieussens (1641-1715), seront encore sous la domination complète de l'idée d'esprits animaux censés remplir les ventricules cérébraux. Descartes particulièrement en fait le moteur des interactions corps-esprit. Selon Gaspar Bauhin les esprits animaux s'écoulent à travers les nerfs dans tout le corps, opinion qui a probablement influencé Descartes. Descartes, lui-même à propos des esprits animaux, inspirera Henry More, Thomas Hobbes, Nicolas Malebranche, et Bossuet. Thomas Willis voit dans les ventricules de simples lacunes étrangères à l'élaboration des esprits animaux , et servant de diverticule à l'humeur aqueuse, véhicule des esprits animaux, et qui se dépose quand elle surabonde.

Francis Bacon

Francis Bacon parle plutôt d'esprits vitaux, vents très subtils composés d'air et de flamme (aura composita acre et flamma) qui régissent les esprits mortuaires et président aux fonctions vitales. Ils sont le principe de la vie végétative : (De la grande restauration des sciences. Instauratio magna, VI) (1620).

Descartes

Pour Descartes, la machine corporelle détient le principe de ses mouvements, consécutifs de la circulation dans les nerfs des esprits animaux, (Les Passions de l'âme, art.VII), des (ibid. Art.X) ; Selon des principes qui tiennent de la thermodynamique et de dynamique des fluides, les esprits animaux, du cœur via les artères se retrouvent distillés dans les ventricules du cerveau, et de là via les nerfs dans les muscles; Descartes ajoute au système la glande pinéale, dont il fait le siège de l'âme ; Dans le traité de L'Homme (cinquième Partie), la pituite est un épaississement des esprit animaux qui se produit dans la maladie, () :

Les passions de l'âme sont (Les passions de l'âme, art. XXVII) (1649). Les passions (art. 37).

La glande pinéale

Dans la version mécaniste cartésienne, l'organe pinéal (en latin « ») serait responsable de la bonne communication entre l'Homme-machine et son environnement, pour laquelle Descartes recourt au . La glande pinéale draine et stocke les esprits et devient « le centre où aboutissent toutes les impressions sensorielles et d'où part la commande de tous les mouvements ».

Cette fonction de lien spirituel de la glande pinéale est déjà présente dans la Veda, le « troisième œil » ou organe mystique (la glande pinéale), correspondant au sixième chakra, l'ajna. Galien appelle l'organe pinéal « » (, « » en latin) en référence à (cône de pin), mais ce n'est pas le seul nom qui est véhiculé : les dissections du cerveau ont suggéré dans l'esprit des Grecs préfreudiens, des figures fantasmatiques, qui vont former une longue tradition terminologique médicale ; cette tradition qui emploie les terme latin de « », de « », d’« », de « », de « », pour désigner différentes structures du cerveau est relayée par Galien ( et ). Chez Vésale, la glande pinéale, les colliculi supérieurs et inférieur (les tubercules quadrijumeaux) sont appelés pénis, testicules et fesses (). Gaspard Bauhin (1560-1624) fait état d'un « ». Jean Riolan (1577-1657) () en fait mention, ainsi que Thomas Willis (, 1664, ). Nicolas Sténon (1638-1686) dans son Discours sur l'anatomie du cerveau de 1665-1669, aussi relayé par une revue du Journal des savants du 10 février 1670, a souligné que les anatomistes, qui avaient l'habitude d'utiliser ces termes pour désigner différentes structures du cerveau, montraient qu'ils ne connaissaient ni l'usage ni la forme de ces structures.

gauche|vignette|Robert Fludd, ,, (p. 217), 1619.

Sous le couvert de l'alchimie, de l'hermétisme ou de la kabbale, de nombreux savants pratiquent une connaissance ésotérique, recueillie notamment par la Rose-Croix. Pour le rosicrucien Robert Fludd (1574-1637), l'esprit, également appelé « », était traité dans les testicules du cerveau et éjecté par le pénis (dans ); (dans ) , c'est-à-dire la glande pinéale. Cet esprit une fois purifié était le porteur direct de la lumière de la capacité de comprendre, c'est-à-dire de l'intellect. Fludd trouve des formulations qui décrivent la glande pinéale comme une sorte de siège de l'anima mundi. Dans leurs théories de la nature, les philosophes présocratiques utilisaient couramment le (la semence) en métaphore de l'origine d’existence matérielle ou quantitative. Sœur doctrinale de la pneuma, le , se trouve dans la philosophie hellénistique des stoïciens (à partir du ). Spiritualisées par Plotin en , reprises par Saint Augustin, elle ne se retrouve véritablement que sous la plume des alchimistes médiévaux, puis de Paracelse (et Marsile Ficin) pour gagner le monde médical. Chez le philosophe Sylvain Matton on peut lire, que pour Marsile Ficin, l’âme, « est toujours et nécessairement liée à un , corps quasi-immatériel, quasi non-corps, corps éthéré », « esprit » () qui constitue le « vêtement » de l’âme, son « idole » ou son « véhicule », et« lui sert d’intermédiaire avec le corps élémentaire ainsi que d’instrument pour agir sur lui, soit directement, soit par l’intermédiaire d’autres véhicules plus corporels, comme les esprits animaux ».

Descartes a puisé dans le de Gaspard Bauhin dont l'édition de 1621 accuse un tournant ésotérique, probablement parce qu'à cette époque, le dessinateur, graveur et éditeur allemand, Jean Théodore de Bry (1561-1623) s'afférait tant sur le que sur l'ouvrage de Fludd, l' de 1618. Dans la figure X de la table X du livre III du de Bauhin, illustration reprise dans l' de Fludd (1623), la glande pinéale est désignée par la lettre « H ». Descartes, dans L'Homme, ne mentionne pas le nom de la glande mais y fait référence de même que Bauhin (et Fludd) en utilisant la lettre « H ». Bauhin figure sans aucun doute dans la liste des ouvrages étudiés par Descartes. Les écrits de Fludd sont discutés dans le cercle de Marin Mersenne (1588-1648), la signification de la glande pinéale chez Fludd pourrait avoir été un modèle pour la glande pinéale de Descartes.

Dans le monde occidental, Hérophile (325-280 av. J.- C.), cité par Galien, fut peut-être le premier à localiser l'« âme » dans le système ventriculaire cérébral ; et le premier à considérer la glande pinéale comme un robinet régulant la pneuma. Galien n'est toutefois pas d'accord avec la fonction de ponction de la pinéale car il observe à juste titre qu'elle est située en dehors du système ventriculaire cérébral ; Galien dans son décrit le premier de manière très détaillée le . il considérait que c'était le vermis supérieur du cervelet, qui agissait comme une sorte de valve capable de fermer l'aqueduc sylvien et d'empêcher le passage du au ventricule postérieur, lieu ou siège de la mémoire. Cette conception est assumée par Qusta ibn Luqa (820-912). Jacopo Berengario da Carpi (1470-1530) fut le premier à examiner plus attentivement la glande pinéale de l'homme. En 1522, Carpi décrit dans ses , les ventricules cérébraux, les plexus choroïdes et la glande pinéale, qu'il appelle l'« appendice de la pensée ».