Histoires vraies, ou Histoire vraie, ou encore Histoire véritableGuy Lacaze, dans son Introduction aux Histoires vraies dans Lucien, Histoires vraies et autres œuvres, Livre de poche, 2003, 221, privilégie le titre Histoires vraies, plus proche du titre grec. Le titre Histoire véritable a été longtemps employé par les traductions de la Renaissance et de l'époque moderne. (en grec ancien : ; ) est un récit de voyage imaginaire écrit par Lucien de Samosate au . Lucien s'y met en scène voyageant au-delà des frontières du monde connu, jusque dans l'espace, dans une suite de péripéties fantaisistes et humoristiques. L'ouvrage pastiche ou parodie au passage de nombreux auteurs antiques.
Genèse de l'œuvre Datation On ne sait pas exactement à quelle période de sa vie Lucien de Samosate a rédigé les Histoires vraies. Plusieurs arguments ont permis de supposer qu'il s'agit d'une œuvre de la maturité, voire de vieillesse. D'une part, un autre de ses textes, Dionysos, une prolalia, c'est-à-dire un court texte destiné à servir de prologue à un texte plus long, fait intervenir le dieu du vin qui est très présent dans les premières péripéties des Histoires vraies : il est donc possible que le Dionysos ait été la prolalia des Histoires vraies, ou au moins de leur second livre, dans le cas d'une lecture publique en deux tempsAnne-Marie Ozanam, Introduction au Dionysos, , et Introduction aux Histoires vraies, , in Lucien, Voyages extraordinaires (2009).. D'autre part, Lucien annonce, à la fin des Histoires vraies, un autre livre dans lequel il racontera la suite de ses aventures, mais il n'a jamais écrit ce livre : on peut penser qu'il en a été empêché par la mort... ou bien qu'il ne s'agit que d'une pirouette, un ultime mensonge après un récit qui n'est, comme il l'annonce au préalable, qu'une suite de billevesées.Lucien, Histoires vraies, I, 4. Pour ces deux hypothèses, voir Anne-Marie Ozanam, Introduction aux Histoires vraies, , in Lucien, Voyages extraordinaires (2009)..
Sources et modèles de Lucien Les Histoires vraies ne sont pas le premier texte antique à développer un imaginaire fantaisisteSur les sources et modèles de Lucien, voir Anne-Marie Ozanam, Introduction aux Histoires vraies, , in Lucien, Voyages extraordinaires (2009). : plusieurs prédécesseurs ont pu inspirer Lucien. On peut remonter à la Batrachomyomachia (la Guerre des rats et des grenouilles) poème héroïcomique attribué à Homère mais composé probablement à l'époque classique. De son côté, Aristophane avait eu recours à la fantaisie, en particulier dans Oiseaux, comédie à laquelle Lucien fait explicitement référence dans les Histoires vraies où il dit avoir aperçu la ville construite par les oiseaux. En prose, le genre du roman grec, déjà bien développé au temps de Lucien, peut aussi lui avoir fourni des motifs et des situations. Dans sa Bibliothèque, rédigée au , l'érudit byzantin Photios indique que les Merveilles d'au-delà de Thulé, roman grec d'Antoine Diogène en 24 livres, ont probablement servi de source à Lucien pour les Histoires vraiesPhotios, Bibliothèque, codice 166, fin. Traduction française en ligne sur remacle.org. Mais si l'œuvre d'Antoine Diogène se distingue par son recours à l'extraordinaire, le roman grec se cantonne en général à des péripéties vraisemblables, loin de l'imaginaire débridé de Lucien.
Les cibles de la satire Les Histoires vraies contiennent, comme Lucien l'annonce lui-même au début (I, 2), « des allusions non dépourvues de verve à tels poètes, historiens, philosophes classiques, auteurs de récits merveilleux et fabuleux ; je les aurais cités nommément si tu ne devais les identifier tout seul, à la simple lectureHistoires vraies, I, 2. Traduction de Guy Lacaze (2003). ». L'auteur brocarde ces auteurs pour avoir présenté comme véridiques des récits invraisemblables de voyages lointains. Il mentionne explicitement par la suite (I, 3) Ctésias de Cnide pour son Histoire de l'Inde et Iamboulos, et les compare à Ulysse, qu'il présente comme un expert en mensonges, puisque ses voyages dans l’Odyssée ne sont selon Lucien que des inventions destinées à abuser de la crédulité de son public, les Phéaciens. Parmi les auteurs que Lucien ne cite pas, mais qu'il démarque volontiers dans ses autres œuvres, figurent Hérodote, mais aussi Thucydide et Xénophon, historiens dont il parodie notamment les récits de bataillesCf. Anne-Marie Ozanam, Voyages extraordinaires (2009), , et Guy Lacaze (2003), sq.. Enfin, Lucien se réfère à de nombreuses reprises à Homère, de façon plus complexe, entre ironie et admirationSur ce sujet, cf. Michel Briand, « Lucien et Homère le sophiste ou les ambiguïtés d'une mimesis ironique », in Révolutions homériques, textes réunis par Glenn W. Most, Larry F. Norman et Sophie Rabau, Pise : Edizioni della Normale, 2009. Compte rendu sur Fabula..
Résumé vignette|Les araignées géantes de la bataille céleste entre les armées d'Endymion et de Phaéton. Illustration d'Aubrey Beardsley en 1894.|alt=Une troupe de guerriers grecs antiques munis de lances et de boucliers ronds, mais nu-têtes, découvrent une toile d'araignées géante. Plusieurs araignées géantes y sont suspendues à des fils. Le récit se divise en deux parties parfois appelées Histoire vraie A et Histoire vraie B (ou Livres I et II), qui correspondrait à deux lectures publiques de son œuvre données par Lucien : la division est entièrement artificielle, puisqu'elle ne correspond pas à un découpage particulier des épisodes du récitGuy Lacaze (2003), ..
Première partie Dès les premières pages, Lucien prévient le lecteur qu'il va raconter un voyage qu'il n'a jamais fait, et auquel il importe donc de ne pas accorder la moindre créance. Il commence ensuite son récit et relate comment il s'embarque sur un navire en direction du couchant et fait escale au pays du vin. Son navire est ensuite emporté dans les airs par une tempête et se retrouve sur la Lune, où il est accueilli par le roi Endymion. S'ensuit le récit d'une bataille entre les armées d'Endymion et celles de Phaéton, roi du Soleil, pour le contrôle de l'Étoile du matin. Les deux armées sont composées de créatures gigantesques et toutes plus fantasques les unes que les autres. Après la défaite d'Endymion, le narrateur et ses compagnons restent quelque temps sur l'astre de la nuit, dont Lucien relate les particularités. Ils entament ensuite le trajet de retour vers la Terre, sur le chemin de laquelle ils passent par la Ville des lampes (Lychnopolis) et devant Coucouville-les-Nuées (Néphélococcygie, une allusion à la ville des Oiseaux d'Aristophane), avant de rejoindre l'océan. À peine revenus sur mer, ils sont avalés par une énorme baleine, à l'intérieur de laquelle vit une poignée de naufragés grecs, en butte aux attaques de plusieurs peuples d'hommes-crustacés, que le narrateur et ses compagnons les aident à vaincre. Un peu plus tard, ils sont les témoins d'une bataille navale entre deux peuples de géants marins dont les navires et les armes ont des proportions titanesques.
Seconde partie alt=Dans un paysage de collines côtières à l'arrière-plan duquel on entrevoit les voiles d'un navire, des marins se tiennent près d'œufs géants. Un marin, avec une hache, a fait éclore l'un d'eux, dont la coquille laisse voir un gigantesque oison d'halcyon à long bec. Un halcyon adulte, encore plus grand, approche la tête à droite.|vignette|Le nid d'halcyon. Gravure de William Strang pour une édition parue en 1894. Dans la seconde partie, le narrateur et ses compagnons parviennent, grâce à un stratagème, à quitter la baleine à bord de leur navire. Ils font escale sur une île en fromage, rencontrent des hommes à pieds de liège, et arrivent dans l'île des Bienheureux, où ils sont accueillis par Rhadamanthe et y séjournent pendant plusieurs mois. Ils y retrouvent de nombreux héros et personnages célèbres de la mythologie grecque et de l'histoire grecque, dont Homère et plusieurs autres philosophes. Après un nouvel enlèvement d'Hélène, qui échoue, ils doivent quitter l'île et Lucien reçoit les conseils de voyage de Rhadamanthe (qui parodient ceux donnés à Ulysse par plusieurs personnages dans l’Odyssée). Ils font ensuite escale sur une île infernale, puis arrivent sur l'île des Songes où ils restent un mois, puis sur l'île d'Ogygie, chez Calypso. Ils rencontrent ensuite divers peuples marins, s'échouent sur un nid d'alcyon, franchissent une mer d'arbres en portant leur navire, traversent un gouffre sur un pont d'eau. Plus tard, ils rencontrent des hommes à tête de bœuf, puis des hommes naviguant sur la mer en faisant la planche sur le dos et utilisant leur phallus comme mât ainsi que des femmes aux jambes d'ânesses. Enfin, ils parviennent sur un continent nouveau, comme prédit au narrateur par Rhadamanthe.
Lucien annonce la suite de ses tribulations dans un prochain livre, dont on ne sait s'il l'a jamais écrit.
Analyse De la satire à la fantaisie érudite thumb|right|Un sciapode tel qu'évoqué par Ctésias de Cnide, un des auteurs parodiés par Lucien dans les Histoires vraies. Gravure sur bois des Chroniques de Nuremberg de Hartmann Schedel, 1493. Lucien présente les Histoires vraies comme une satire des historiens qui présentent comme véridiques des récits invraisemblables et mensongers. Il indique ainsi, avant de commencer son récit : « je me suis adonné au mensonge, bien plus loyalement que les autres : je serai véridique au moins sur un point, en déclarant que je mens. (...) J'écris donc sur des choses que je n'ai pas vues, que je n'ai pas vécues, que je n'ai point apprises de tiers, et qui en outre n'existent absolument pas et ne peuvent pas le moins du monde se produire. Voilà pourquoi les lecteurs ne doivent en aucune façon y croireHistoires vraies, I, 4. Traduction de Guy Lacaze (2003). ». Ce passage est parfois cité comme une des premières réflexions antiques sur la notion de fiction, puisque le lecteur est explicitement invité à lire un récit d'événements qui n'ont rien de vrai, mais doit suspendre volontairement son incrédulité et se prêter au jeu le temps de la lecture pour profiter pleinement de l'histoire. Par ailleurs, il faut relever que ce début tourne en dérision la rhétorique du commencement dans le roman grec, qui débute le plus souvent par quelques phrases où l'auteur soutient qu'il a été témoin des événements de son récit, véridique de part en partCf. Vincent Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires, Tristram, 2004, p.39..
En effet, Lucien met à profit le prétexte de la satire pour donner libre cours à son imagination et élaborer un monde imaginaire haut en couleur. Jacques Bompaire évoque un « essai d'invention d'un monde magique et poétique, essai précisément réussi par le dépassement du comique »Jacques Bompaire, Lucien écrivain, , cité par Guy Lacaze dans son Introduction aux Histoires vraies, 2002.. Les commentaires de l'œuvre parlent généralement de « fantaisieÀ propos de l'œuvre de Lucien en général, Jacques Bompaire évoque « l'univers de la fantaisie la plus débridée » (expression citée par Guy Lacaze dans son Introduction à Histoires vraies et autres œuvres, 29.). Le terme est aussi employé par Anne-Marie Ozanam dans L'introduction aux Histoires vraies, in Lucien, Voyages extraordinaires, 2009, 35. ». Il s'agit d'une fantaisie savante, puisque Lucien, en plus des historiens dont il se moque, inclut dans les Histoires vraies toutes sortes de références littéraires plus ou moins explicites, en particulier des références à Homère qu'il fait même apparaître en personne (II, 20).