vignette|Affiche invitant les Français à immigrer en Tunisie, vers 1890.

L'histoire des Juifs en Tunisie sous le protectorat français s'étend de l'instauration du protectorat français de Tunisie le à la proclamation de l'indépendance du pays le .

Durant cette période, la situation économique, sociale et culturelle de la population juive s'améliore fortement avant d'être compromise durant la Seconde Guerre mondiale avec l'occupation du pays par l'Axe. La création de l'État d'Israël suscite une réaction antisioniste généralisée du monde arabe sur laquelle se greffent l'agitation nationaliste, la nationalisation d'entreprises, l'arabisation de l'enseignement et d'une partie de l'administration. Les Juifs quittent la Tunisie en masse à partir des années 1950.

Contexte

Espoirs politiques déçus

vignette|gauche|Municipalité coloniale de Bizerte, vers 1900.

Avec l'établissement du protectorat français en Tunisie en 1881, une ère nouvelle s'ouvre pour les Juifs qui se trouvent face au pouvoir affaibli du bey, dont ils demeurent les sujets, et à celui dominant de la France., patrie des droits de l'homme et de l'émancipation des Juifs. Une grande partie d'entre eux ont alors espoir de se soustraire à la domination auxquels ils sont assujettis depuis la conquête musulmane du Maghreb.. Néanmoins, les Juifs seront quelque peu déçus par le nouveau pouvoir qui ne répondra pas toujours favorablement à leurs attentes..

Dans un premier temps, les Juifs ne souffrent pas d'antisémitisme de la part des nouveaux arrivants. En 1887, un vote par la municipalité de Tunis d'un ensemble de mesures retire à la communauté l'une de ses principales attributions et sources de revenus, la gestion des inhumations. Selon ses représentants, cela va à l'encontre du devoir religieux traditionnel et introduit des distinctions de classes corrigées jusque-là. Les incidents qui surviennent les et justifieront pour certains Français une attitude réservée à l'égard des Juifs..

vignette|Autorités du protectorat attendant l'arrivée du légat, Tunis, 1930 (bibliothèque du diocèse de Tunis).

Ainsi, le journal La Tunisie française, fondé par Victor de Carnières en 1892, se livre à de régulières attaques.. De plus, du au , une rixe entre Juifs et Arabes dégénère en émeutes durant lesquelles les Juifs sont molestés, leurs maisons pillées et leurs magasins mis à sac sans que la police n'intervienne. Si le Tribunal correctionnel de Tunis prononce finalement 84 condamnations, dont 62 contre des Tunisiens musulmans, vingt contre des Tunisiens israélites et deux contre des étrangers, la responsabilité des troubles n'a jamais été clairement établie.. Le contexte troublé de l'affaire Dreyfus, suivie attentivement par la communauté, ajoute encore à la crainte d'une explosion de violence ; sa résolution contribue toutefois à renforcer l'attachement des Juifs à la France et les encourage à présenter des revendications..

vignette|gauche|Quatrième de couverture, Dictionnaire arabe-français par Alfred Nicolas, 1938.

Si, sur le plan culturel, la présence française entraîne une francisation continue de la communauté juive, le rapprochement souhaité par ses élites ne se fait pas sans difficultés. L'extension de la juridiction française aux Juifs tunisiens accompagnée par la suppression du tribunal rabbinique — les affaires de statut personnel relèveraient toujours du droit mosaïque mais seraient réglées par des tribunaux français — et la possibilité de naturalisations individuelles deviennent des revendications prioritaires de l'intelligentsia moderniste ayant accédé aux universités françaises.. Elles sont exposées pour la première fois dans la brochure L'Extension de la juridiction et de la nationalité françaises en Tunisie, publiée par Mardochée Smaja en 1905, puis défendues dans l'hebdomadaire La Justice fondé en 1907.. Si les représentants des Français de Tunisie soutiennent ces idées, l'administration du protectorat, le gouvernement français de la Troisième République et les instances rabbiniques conservatrices appuyées par les fractions les plus populaires de la communauté les combattent. Les musulmans modernistes, qui souhaitent plutôt une réforme du système judiciaire, critiquent eux une atteinte à la souveraineté et la création d'une inégalité entre ressortissants d'un même État..

Quant au projet de réforme relatif aux conditions requises pour l'obtention de la naturalisation, il fait face à l'hostilité des autorités — fortes de l'expérience du décret Crémieux en Algérie française — qui cherchent à encourager et à protéger l'installation des Français et craignent d'envenimer leurs relations avec le pouvoir beylical et la population musulmane. La transformation des institutions communautaires, via la création d'un consistoire, est aussi rejetée par les autorités de crainte qu'il ne soit contrôlé par les Granas favorables à l'Italie. Car, si le pouvoir colonial cherche des appuis dans la communauté pour mieux asseoir son autorité, cette élite laïque et libérale est rapidement exclue de ses postes influents.

vignette|Groupe de Juifs tunisiens.

Face aux ambitions italiennes sur la Tunisie et au souhait d'accroître le nombre de Français établis dans le pays, un assouplissement des conditions de naturalisation en faveur des sujets tunisiens est finalement décidé par le décret présidentiel du .. Si la procédure reste sélective et individuelle, elle ouvre la possibilité aux Juifs de devenir des citoyens français. Parmi les sujets tunisiens âgés de 21 ans révolus et justifiant une maîtrise de la langue française, sont admissibles à la naturalisation ceux qui remplissent l'une des conditions suivantes : avoir accompli un engagement volontaire dans l'armée française, avoir obtenu un diplôme, un prix ou une médaille de l'enseignement supérieur, avoir conclu un mariage avec une Française dont sont issus des enfants, avoir rendu pendant plus de dix ans des « services importants » aux intérêts de la France en Tunisie ou avoir rendu des « services exceptionnels » à la France.. Ces conditions difficiles maintiennent un faible nombre de cas (93 naturalisations entre 1911 et 1914) afin de tenir compte de l'opinion des populations française et musulmane de Tunisie ; la réglementation ne répond cependant pas à l'attente de la population juive..

Des réformes de l'organisation communautaire sont également mises en place : la charge de caïd est supprimée et la Caisse de secours et de bienfaisance de Tunis confiée à un comité d'administration nommé par arrêté ministériel ; toutes les villes accueillant des communautés importantes sont dotées des mêmes structures.. Après une période intermédiaire, l'administration du protectorat ne reconnaît plus qu'un seul grand-rabbin issu de la communauté des Twansa et dont l'autorité est étendue à tout le pays. Nommé par décret beylical sur proposition du comité d'administration de la Caisse de secours et de bienfaisance de Tunis, il est appelé à donner son avis sur toutes les questions touchant au culte, propose les dirigeants des caisses de secours en province, préside la commission d'examen des notaires israélites, signe les diplômes permettant aux shohetim et aux mohelim d'exercer leur activité et assure la présidence honoraire du tribunal rabbinique. Il donne ainsi un début d'unité aux institutions communautaires du pays..

Intégration socio-économique

vignette|« Tunisie - Protectorat français », pièce de 10 centimes, 1918.

En raison de sa position socioculturelle intermédiaire, l'élite juive autochtone — francisée grâce à l'action de l'Alliance israélite universelle — s'identifie aux valeurs républicaine et laïque pour refuser l'ordre arabe et musulman existant. Elle dénonce, dans le journal Tunis socialiste, « tous les racismes, celui du colonisateur comme celui du colonisé ».. Cette position permet à la fois de viser la promotion sociale et culturelle de la communauté et le maintien d'une identité forte grâce à un partenariat avec d'autres communautés et à la garantie offerte par la France..

L'idéologie de l'école républicaine suscite aussi un grand enthousiasme au sein de la communauté. En effet, la culture universaliste transmise permet d'éluder la question nationale tout en offrant une échappatoire à la domination via la promotion socioprofessionnelle, après des siècles de relative stagnation, et l'acquisition d'un statut social plus valorisé. Le décloisonnement relatif de la société, avec l'apparition de lieux de sociabilité indépendants comme l'école, les cafés, le théâtre ou les clubs sportifs, participent de l'affranchissement des individus par rapport à leur groupe et leur religion. et du délaissement des formes traditionnelles de la culture judéo-arabe. qui perdurent toutefois dans les communautés de l'arrière-pays. Si de nouvelles synagogues sont construites dans toutes les villes, un net recul de la pratique religieuse est constaté : il se caractérise par une désertion des lieux de culte, notamment par les jeunes, et une observation moins stricte du shabbat et des interdits alimentaires, même si cela reste encore le fait d'une minorité. parmi les plus aisés et les instruits. Ce phénomène est associé à une déshébraïsation progressive en raison de l'absence d'enseignement dans l'école publique., où se rend une large majorité des enfants des deux sexes, même si le Talmud Torah n'a pas disparu dans les grandes villes..

vignette|Billet de francs émis en 1952 par la Banque de l'Algérie et de la Tunisie sous protectorat français.

Dès la fin du siècle, les familles disposant de ressources financières suffisantes font poursuivre des études secondaires voire supérieures à leurs enfants.. Dans le même temps, la situation économique de la communauté prospère à la faveur de l'économie coloniale : le secteur secondaire regroupe peu à peu le gros des effectifs.. Même si les Juifs exercent toujours les métiers traditionnels du commerce, du négoce et de l'artisanat, les jeunes sortant des écoles et des centres d'apprentissage se font de plus en plus engagés dans les ateliers, les magasins et les bureaux.. Ils intègrent aussi le réseau de succursales de banques et d'assurances installées par des sociétés françaises, se lancent dans de nouveaux métiers, participent à la création des premières industries (minoteries, briqueteries, imprimeries, etc.) ou constituent des exploitations agricoles.. La part d'employés augmente considérablement car les jeunes qui ont acquis la connaissance du français maîtrisent suffisamment le dialecte arabe pour servir d'intermédiaires entre leurs patrons français et leurs clients tunisiens.

Les enfants de la génération suivante sont poussés à aller au-delà de l'instruction primaire et accèdent aux professions libérales, après une formation en France ou en Italie, de médecins, de pharmaciens ou d'avocats... Les familles juives occidentalisées abandonnent alors leurs habitations traditionnelles (oukalas) de la Hara de Tunis pour s'installer dans des appartements individuels en bordure de celle-ci ou, pour les plus aisés, dans les nouveaux quartiers européens de Tunis.. Ces transformations économiques conduisent à une restructuration de la société juive : une bourgeoisie commerciale, industrielle voire agricole, une bourgeoisie libérale (avocats, médecins, pharmaciens et architectes), une classe moyenne (commerçants, artisans, employés et fonctionnaires), une classe ouvrière encore réduite et une masse de journaliers sans qualification, de malades et d'infirmes aux moyens très modestes qui ne survivent que par les subsides de la communauté ; ces derniers se retrouvent notamment dans la Hara..

Intégration culturelle

vignette|Jeune juive de Tunisie en 1893.