La Vénus à la fourrure (titre original : Venus im Pelz) est un roman érotique allemand de Leopold von Sacher-Masoch paru en 1870.

Résumé Dans le cadre de cette autobiographie romancée de l'auteur, le personnage de Séverin relate, à titre personnel, de nombreux éléments inspirés de la vie de Leopold von Sacher-Masoch. Il reprend par exemple à son compte une scène spécifique — impliquant la tante Zénobie — que Masoch avait déjà publiée en qualité de moment-clé vécu au cours de sa propre enfance. Les détails fétichistes que Séverin ressasse dans Confession d’un suprasensuel se coordonnent avec le fétichisme de Sacher-Masoch. Tout au long du roman, Séverin lance un appel au Grec. Sacher Masoch, lui, le cherche dans la vie, sachant que ce personnage est supposé entretenir un rapport à la fois licencieux et complice avec son couple. Par ailleurs, le voyage à Florence — où Séverin se travestit en domestique sous le prénom de Gregor — est une mise en scène que Masoch a déjà organisée et vécue avec Fanny Pistor. Angelika Aurora Rümelin n'est pas la première femme à incarner le rôle de Wanda. En effet, Sacher-Masoch a déjà mis en scène ce personnage romanesque — impliquant La Vénus à la fourrure — sous les traits d'Anna de Kossov. Celle-ci se présente à lui sous le nom de « Baronne Reizenstein de Munich », ce qui lui suggèrera les prémices de La Femme séparée. Masoch tente également une seconde fois de fusionner la Vénus avec Fanny Pistor., d'autant que c'est précisément à travers elle que Masoch commence à chercher . Cette quête incessante se conjugue au roman et à la vie réelle de Sacher-Masoch.

Au regard de sa vénération — voire de son adoration — face aux femmes de pierre, Sacher-Masoch écrit : . Séverin, lui aussi, se prosterne devant des Vénus de marbre ou de plâtre, il renverse les cartes, il s'agenouille aux pieds des idoles païennes en récitant des prières chrétiennes telles que l'Ave Maria ou le Notre Père.

Il écrit un jour à Auguste Rodin

Descriptif Le rêve Le narrateur rêve, il est en agréable compagnie. « La déesse de l’amour en personne », et là commencent les détails fétichistes : « les yeux morts et pétrifiés », « un corps de marbre », « pâleur marmoréenne » « la jaquette de velours bordée de petit gris ». Dans son dialogue avec Vénus, il lui permet de renverser la société judéo-chrétienne :

Le narrateur rêve encore et soudain, « Réveillez-vous », dit-elle ! le secouant avec une « main de marbre ». Hélas, ce n’est plus Vénus, mais le cosaque. Le narrateur s’était endormi en lisant Hegel. Il s'éveille. Il est dévoré par ce rêve. « Il est grand temps d’aller chez votre ami Séverin », s’écrie le cosaque.

Confessions d’un suprasensuel 220px|left|thumb|Vénus au miroir, Titien vignette|Masoch avec Fanny Pistor. En arrivant, Séverin lui confie son manuscrit : Confessions d’un suprasensuel. À travers Séverin, Sacher-Masoch se dit suprasensuelSupra du mot latin signifiant au-dessus de… Masoch emprunte cette expression à Goethe pour désigner une sensualité de plaisirs exceptionnels qui lui apporterait une transgression érotique. Selon Bernard Michel, cette expression est très vite devenue un tic d'écriture, 172. Pour J.G. Cotta, traducteur de la version publiée par Les Éditions de Minuit, , .. Suprasensuel, tic d'écriture selon Bernard Michel, Sévérin ne cessera de l'utiliser. Il le définit ainsi. Par la suite, on notera les reproches de Wanda, Dans ce manuscrit, il raconte son aventure avec la belle Wanda von Dunajew. C’est avec Wanda qu’il va signer un contratLe contrat entre Sacher-Masoch et Wanda. Wanda doit toujours être vêtue de fourrure, elle doit le fouetter ainsi vêtue. Il doit s’établir une relation avec un tiers que Séverin nomme Le Grec et la quête du Grec ne va cesser tout au long du manuscrit. Severin s’engage à être l'esclave de Wanda von Dunajew. C'est en arrivant chez lui que le narrateur enfile la peau de Séverin et reste médusé devant l'œuvre du Titien. . Une remarquable copie, dit-il de la célèbre Vénus au miroir. Puis l'image de Séverin , formant un tabouret aux pieds de celle, nue dans une fourrure, qui reposait sur une ottomane.

Entre la servante de Séverin. Il a, avec sa servante, un ton autoritaire, des paroles violentes. Lorsque le narrateur s'en étonne, Séverin prononce le mot de Goethe, ... Pour Séverin, l'homme n'a pas le choix entre le rôle d'esclave et celui de tyran. Plus loin, dans le livre, Séverin fait référence au Livre de Judith, il envie Holopherne: . Plus loin encore, il fait parler Wanda:

Lorsque, enfant, elle prétend avoir lu à l'instigation de son père, Barbe bleue par exemple, c'est une des lectures de l'enfance de Sacher-Masoch lui-même.. Y préférer aujourd'hui : Vénus, Apollon, Hercule et Laocoon, c'est encore soufflé par Masoch dans la peau de Séverin.

Pour Séverin Quant à Masoch, il avoue dans la Revue Bleue : .

Ses idoles

Séverin a pour idoles les femmes les plus imposantes, intrigantes cruelles, meurtrières, traîtres de l'histoire de l'humanité. Cela passe par l'Odyssée avec Circé, celle qui transformait les hommes en pourceaux. Vient Dalila qui coupe les cheveux de Samson en le trahissant et en le privant de ses forces. La juive Esterka, , qui enchaînait le roi Casimir le Grand. La despote Catherine II, nommée « Catherine le Grand », celle qui arrache le pouvoir à Pierre III. Enfin Judith, Hélène, Lola Montez etc.

Séverin voue une haine démesurée à la vénalité de Phryné mais son idéal est une femme à .

Le Grec Une fois de plus, Séverin décrit Wanda parée de tous les attributs fétichistes : bottines russes de velours mauve bordées d'hermine, une haute toque d'hermine semblable à celles de Catherine II de Russie. Elle fouette les chevaux ! L'attelage vole à une vitesse folle. Sa chevelure rousse est dénouée dans son dos. .

Un cavalier les rattrape, . . Séverin décide immédiatement que c'est lui : Le Grec. Mais Séverin sent le danger. L'homme est splendide. C'est un mâle. Wanda est hypnotisée. Sévérin le décrit : il est chaussé de grandes bottes de cuir noir. Il porte un pantalon de cuir blanc, une redingote de fourrure bordée d'astrakan. Séverin est fasciné. .

À la fin du roman, comme dans la vie Wanda lui échappe. Rien n'est plus joué. Elle appartient déjà à celui qui devait jouer le rôle du Grec. Masoch a immédiatement le sentiment que rien ne se passe selon son programme. Wanda est enivrée, elle a déjà basculé dans l'infidélité, tant ce qu'elle ressent est fort. Elle est passée de la complicité à la trahison. Elle est en osmose, psychologiquement, avec ApollonLorsque Masoch sent que Wanda lui échappe, c'est ainsi que Masoch nomme le Grec.. Le pressentiment qui trouble Séverin le pousse à écrire :

Vengeance Wanda rattrape son Séverin. Une fois de plus, elle réclame un mari, non un esclave. Elle est toujours très lasse dans ce rôle de dominatrice. Lasse d'endosser les lourdes fourrures, épuisée de se servir violemment du knout. elle parle de ce rôle exténuant tout au long du roman mais aussi dans son autobiographie Confession de ma vie. Et du reste, Jean-Paul Sartre ne s’y trompera pas puisqu’il dira, plus tard :

Wanda n’a pas supporté le qualificatif de "vulgaire". Elle va se venger. Alors que la scène est vidée, que Séverin est revenu à son statut de patriarche, qu’il y a eu, pour lui, trahison. Wanda va lui donner un ultime espoir, elle va être la femme aimée et la dominatrice… Rien ne va se passer ainsi, une complicité totale s’établit entre le Grec et Wanda.

Wanda interroge son époux : . L'inventeur, façonneur du Taureau d'airain, serait selon l'histoire la première victime du supplice. C'est à cela que Wanda fait référence. Elle compare l'esprit inventif du créateur de l'objet de supplice à celui de Séverin et ses mises en scène sophistiquées. Celles, qui parfois, devraient rester dans la rêverie. Car on sent bien qu'entre le verbe et le passage à l'acte, il y a quelquefois un monde. Forte de cette comparaison, elle décide de faire subir à Séverin le sort du concepteur de taureau d'airain, c'est-à-dire prendre Séverin à son propre piège. La masochisanteNéologisme deleuzien pour indiquer le dominant dans l'univers masochiste. Pour Gilles Deleuze le partenaire du masochiste ne peut pas être un sadique. va devenir sadique : .

Wanda n'est pas dupe, elle a très bien réalisé que le proposant, c'est lui. Qu'il est une sorte d'inventeur, formateur de ce type de rapports exigés par lui-même. Pour elle, C'est bien lui qui la phagocyte dans son rôle. Elle fait référence au taureau d'airain pour prendre Masoch à son propre piège. Comme l'inventeur du taureau d'airain fut le premier supplicié. Wanda va prendre pour argent comptant les fantasmes de son mari, alors que dans ce type de relation voir Wanda s'accoupler sous ses yeux et se voir fouetter par son rival n'était qu'un délire fantasmatique. La pire des humiliations attend Séverin. Il va perdre son statut de patriarche, non plus dans le verbe mais au réel. Attaché sans pouvoir faire le moindre geste, elle crie au Grec : Fouette-le… . Séverin décrit à nouveau tous les éléments fétichistes. Car il est bien là, le beau militaire fétichisé. Il est là, le Grec. … . Wanda s'exclame : "Suis-je cruelle ou en train de devenir vulgaire ?

Avant sa grande colère, Séverin affiche du pessimisme. Chacun de nous finit par être Samson, dit-il. . Il devient fou de rage. Le voyage masochiste, mystique s'arrête. Et comme un boomerang, Masoch revient dans sa peau de patriarche dont la respectabilité est entachée. Il est furieux et la misogynie devient explicite. C'est son intégrité de mâle, en tant que Père qui est mise à mal. Il quitte le monde païen et c'est le retour à la civilisation judéo-chrétienne.

Conclusion À la fin du roman, il déclare :

Analyse vignette|Lettre de Sacher-Masoch L'auteur dévoile dans son livre ses rêves masochistes. Du reste, il tentera par tous les moyens de persuader ses compagnes d'incarner le rôle de la Vénus à la fourrure. Pour Gilles Deleuze, c'est à la lecture, entre autres, de Bachofen et d'Hegel que le rêve de Sacher-Masoch se déclenche et qu'il écrit La Vénus à la fourrureGilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, op. cit., ..

Leopold von Sacher-Masoch est baigné dans son milieu puritain, le christianisme du nord. Comme si le puritanisme était aussi pour lui un élément important qui alimente toute sa fantasmagorie. Il est en même temps enfermé dans la sphère chrétienne en prenant sur lui toute la charge des symboles véhiculés par le christianisme. Il a donc un rapport équivoque à la misogynie ; son rapport à la femme est subordonné à la culture chrétienne. Côté imaginaire, c’est un mystique. L’autre versant, c’est la loi, où l'assujettissement à Dieu, patriarche divin, et la misogynie fonctionne en complément. Dans l'histoire de la Trinité, la femme est absente. Le christianisme est un passage du culte de la Déesse Mère à l'état patriarcal, à une religion dont le principe absolu est masculin. C'est un état où Dieu est homme et uniquement homme. Dans son livre, Masoch ne laisse pas parler la femme. Elle y est un pur reflet de ses fantasmes, elle n'existe pour ainsi dire pas. C'est pour cela que lorsque le voyage dans l'imaginaire se termine et qu'il retourne au réel, la femme est diminuée et la misogynie est explicite.

La Vénus est un voyage mystique : pour André Pieyre de MandiarguesAndré Pieyre de Mandiargues, Le Troisième Belvédère - La mort mithridatisée, Gallimard, 1971..

C'est Fanny von Pistor qui lui inspira La Vénus à la fourrure, comme Anna Kottowith lui avait inspiré La Femme séparée. Il s'efforcera de mettre son programme en pratique avec Aurore de Rümelin qui deviendra à cet effet Wanda von Dunajev, puis Wanda von Sacher-MasochJean Streff, Le masochisme au cinéma, Éditions Henri Veyrier, 1990..