thumb|upright=1.4|Monument de la Shoah à Iași. L'expression Shoah en Roumanie désigne la persécution et l'extermination de Juifs en Roumanie, qui débute en 1937 avec les mesures discriminatoires du gouvernement d'Octavian Goga, se poursuit et s'aggrave en 1940 avec l'établissement de « l'État national-légionnaire », devient systématique en 1941 avec le régime Antonescu et cesse le soir du lorsqu'Antonescu est renversé et que la Roumanie rejoint les Alliés.

Elle a concerné la communauté juive de Roumanie qui, au recensement de 1938, comptait . Les victimes ont été recensées par la commission d'enquête rassemblée par Elie Wiesel qui s'est appuyée sur les travaux historiques antérieurs et sur les archives militaires roumaines, accessibles depuis 1990.

Vue d'ensemble vignette|« La nouvelle année nous apportera la victoire », du journal Molva, publié par et pour des russophones collaborateurs à Odessa sous l'occupation roumaine. Le Nouvel An 1943, vainquant un dragon représentant l'Union soviétique, peut être ainsi résumé : « L'auteur a dépeint Michel l'Archange avec une épée sur la tête d'une créature mythique hideuse avec des traits sémitiques distincts et une croix orthodoxe étincelant au-dessus des nuages. » Selon Raul HilbergRaul Hilberg, La destruction des juifs d'Europe, Gallimard, collection folio, 2006, Tome III, p.1408., un cinquième des Juifs roumains recensés en 1938, soit , vivaient en Roumanie au recensement de 1956Republica Populară Romînă, Ghid general, Ed. pentru răspîndirea științei și culturii, Bucarest 1960, p. 94.. Parmi les 80 % manquants, soit , il y aurait environ et (dont devenus soviétiques et ).

En effet, sur les Juifs roumains de 1938, près de changent de nationalité en 1940 lorsque la Roumanie cède 40 % de son territoire à l'URSS, à la Hongrie et à la Bulgarie, tandis que conservent la nationalité roumaine et apparaissent au recensement de 1941Institutul Central de Statistică Recensământul General al României din 1941, 6 avril 1941, in Publikationstelle, « Die Bevölkerungzählung in Rumänien », 1941, Wien 1943 ; après la guerre, au fil des années, la communauté des survivants s'étiole, émigrant vers Israël, vers la France ou vers les États-Unis : les Juifs ne sont plus que au recensement de 1956RPR, Ghid general 1960, p. 94, que en 1970, que en 1992, que en 2002 et que 643 en 2012.. De plus, depuis la Shoah, un nombre indéterminé, mais élevé de Juifs roumains ont préféré se déclarer seulement « Roumains » aux recensements.

En 2003, la commission d'enquête présidée par Elie Wiesel sous les auspices du gouvernement roumain, a fait le macabre inventaire de la Shoah en Roumanie : selon ses conclusions, parmi les 44 % de Juifs roumains assassinés soit environ , le régime pro-nazi hongrois de Ferenc Szálasi est responsable d'environ en Transylvanie (dont déportées vers l'Allemagne nazie). et le régime pro-nazi roumain d'Ion Antonescu d'environ (en 1940, environ sont devenus soviétiques par la cession à l'URSS, selon le pacte germano-soviétique, des territoires où ils vivaient, et un an plus tard, lors de l'opération Barbarossa et dans les trois ans suivants, l'armée roumaine, revenue sur ces territoires en alliée du Reich et supplétive des forces nazies, assassina plus de en Bessarabie, à Odessa et en Transnistrie, qu'ils aient été roumains ou non avant 1940 ; environ qui avaient fui vers l'Est lors de l'attaque, furent rattrapés par l'Einsatzgruppe D ou par l'armée roumaine et tués en Ukraine....

La commission Wiesel conclut que, comme le régime de Pétain, celui d'Antonescu a mis en œuvre, au-delà des attentes de l'Allemagne nazie, sa propre politique de destruction des Juifs présents sur son territoire. Le régime d'Antonescu a clairement proclamé sa volonté d'exterminer sa population juive d'avant-guerre, mais la désorganisation, l'inefficacité, la corruption endémiques de l'administration et de l'armée roumaine..Reinhard Heydrich et Otto Ohlendorf se plaignent de l'inefficacité des troupes roumaines, estimant que et affirmant que il faut plutôt miser sur une collaboration entre l'Allemagne et les Ukrainiens. Ohlendorf tente de systématiser les exécutions sporadiques de Juifs perpétrées dans l'improvisation par les troupes roumaines : pour lui, comme pour Himmler, ; voir ., l'action de quelques gradés refusant de devenir des criminels de guerreDe juin 1941 à , condamnations en cour martiale sont prononcées pour de tels refus d'obéissance : Duţu A., Dobre F., Loghin L., Armata română în al doilea război mondial (1941-1945) (« L'Armée roumaine dans la Seconde Guerre mondiale ») - Ed. Enciclopedică, 1999., celle des « justes » comme Traian Popovici et surtout les craintes des gouvernants et des militaires roumains après la défaite de Stalingrad expliquent que le génocide des Juifs roumains n'ait pas anéanti plus que 44 % d'entre eux ; les discriminations, les persécutions et les spoliations, en revanche, ont atteint toute la communauté International Commission on the Holocaust in Romania (Commission Wiesel), Final Report of the International Commission on the Holocaust in Romania, Yad Vashem (The Holocaust Martyrs' and Heroes' Remembrance Authority), 2004..

Situation des Juifs avant l'alliance avec l'Allemagne thumb|upright=1|La population juive de la Roumanie au recensement de 1930. Les deux tiers deviennent citoyens soviétiques ou sujets (mais non citoyens) hongrois lors des changements territoriaux de 1940. Ceux devenus soviétiques seront les cibles prioritaires du régime d'Antonescu entre 1941 et 1944. Ceux devenus sujets hongrois seront les cibles du régime de Horthy entre 1940 et 1944. vignette|Objectifs de la conférence de Wannsee. Avant que la Roumanie ne devienne officiellement alliée de l'Allemagne nazie et ne tombe sous son influence, la société roumaine (comme d'autres sociétés européennes contemporaines) comportait un grand nombre de Juifs intégrés (y compris dans les sphères politiques, économiques et universitaires) ainsi qu'une minorité de traditionalistes vivant en communautés repliées sur elles-mêmes (surtout dans le nord et l'est du pays). L'opinion publique était traversée de courants plus ou moins antisémites, portés par des partis nationalistes et xénophobes initialement très minoritaires. Après la Grande Dépression, le crédit de ces partis s'accroît dans l'opinion, surtout chez les petits-bourgeois appauvris qui adhèrent aux thèses du premier ministre Octavian Goga (qui prend les premières mesures de numerus clausus dans les universités et les professions libérales en 1937) ou de la Garde de fer, mouvement violemment antisémite. Si l'opinion reste partagée, ces partis d'extrême-droite reçoivent un certain soutien populaire et officiel lorsqu'ils demandent que les Juifs de Roumanie soient exclus de postes d’influence ou carrément expulsés du paysEncyclopédie multimédia de la Shoah : Roumanie. En effet, la base électorale de ces partis se recrute désormais aussi parmi les ouvriers et les ruraux pauvres, qui étaient marginalisés sous les régimes impériaux austro-hongrois et russe, et qui imaginent les Juifs en agents de l'impérialisme soviétique ou hongrois, ou encore du capitalisme occidental corrompu, illustré par les frasques de Carol II et de sa maîtresse (d'origine juive) Elena Lupescu (le mariage de Charles II avec Elena Lupescu sera officialisé au Brésil en 1947).

Les premières mesures d'exclusion datent de décembre 1937, lorsque le gouvernement Goga retire la nationalité roumaine à Juifs ; certains des successeurs de Goga continuent sur la même ligne et prononcent des interdictions professionnelles qui ne touchent encore que les personnes de religion juive. Le , de nouvelles interdictions professionnelles ne touchent plus seulement les personnes de confession juive, mais aussi les marranes (chrétiens d'origine juive). Les mariages mixtes sont interdits. Ces diverses discriminations s'appliquent tout particulièrement (mais pas exclusivement) aux ashkénazim de langue yiddish, originaires de Galicie et de Russie, dont la naturalisation est postérieure à 1918.

Situation des Juifs pendant les années de la Shoah vignette|Juifs arrêtés à Chișinău en juillet 1941 par les autorités roumaines. Accusés d'être pro-soviétiques, ils sont déportés en Transnistrie d'où la plupart ne reviennent pas. À partir de l'automne 1940, alors que les mesures d'exclusion professionnelle se durcissent, plusieurs milliers de Juifs par mois quittent la Roumanie pour la Palestine (environ , grâce à l'association Aliyah présidée par Eugène Meissner et Samuel Leibovici). Tous n'y parviendront pas, surtout après la déclaration de guerre des Alliés à la Roumanie () qui en fait des citoyens d'un pays ennemiDéclaration de Harold McMichael après le torpillage du Struma auxquels on n'accorde plus de visas pour la Palestine, comme en témoigne, entre autres, la tragédie du Struma. Le film Train de vie de Radu Mihaileanu évoque aussi ces tragédies.

Massacre des Juifs dans les régions cédées thumb|upright=1|Juifs tués dans la rue pendant le pogrom de Iași. Dans les régions cédées à la Hongrie (Transylvanie du Nord), le régime de l'Amiral Horthy refuse de déporter les Juifs malgré l'insistance d'Hitler. Mais quand les nazis envahissent la Hongrie et mettent en place le régime des Croix fléchées, ceux-ci déportent Juifs à partir d', soit 80 % de la population juive de ce territoire ( : un cas emblématique est celui d'Éva Heyman).

Dans celles qui sont cédées à l'URSS, les Juifs ne seront pas inquiétés en tant que tels par les autorités soviétiques, mais d'une part le NKVD les embrigade de force pour l'aider à et d'autre part ceux d'entre eux qui étaient commerçants perdent leurs biens (nationalisés), et ceux qui avaient été fonctionnaires de l'État roumain sont déportés au Kazakhstan en tant que .

Pour les premiers, c'est l'entrée en guerre de la Roumanie d'Antonescu lors de l'opération Barbarossa, le , qui marque le début de la Shoah, car le régime Antonescu les considère indistinctement comme des . La plupart des massacres ont été perpétrés par les troupes roumaines dans les régions en guerre, souvent en collaboration avec l'Einsatzgruppe D allemand, mais beaucoup de persécutions se sont également produites à l'arrière. thumb|upright=1|« Le Train de la mort » Podu Iloaiei, .

Dès après le , un incident impliquant des déserteurs qui avaient tiré sur l'armée déclenche le pogrom de Iași : Juifs sont massacrés ou enfermés dans des trains où ils meurent lentement, de soif ou de faim. Fin juillet, les Roumains refoulent de à Juifs de Bessarabie à l'est du Dniestr, en Transnistrie, où ils sont massacrés par les Einsatzgruppen.

Par la suite, les Roumains se voient octroyer la Transnistrie et y créent un gouvernorat : ils peuvent y envoyer Juifs dans des conditions tellement précaires que seuls sont encore vivants à l'arrivée. La moitié des Juifs de Bessarabie, de Bucovine et du district de Dorohoi sont assassinés dans les mois qui suivent l'entrée en guerre de la Roumanie. Après les premiers massacres, ils sont rassemblés dans des ghettos d'où ils déportés en Transnistrie dans une quinzaine de camps de concentration..

Avis officiel vignette|Avis menaçant notamment d'exécuter des otages juifs (4 juillet 1941)