Le coup d'État de la Légion et le pogrom de Bucarest se sont déroulés entre le 21 et le à Bucarest en Roumanie devenue depuis l'année précédente un État fasciste, satellite de l'Allemagne nazie, dirigé de facto par l'ambassadeur allemand Manfred von Killinger assisté du Judenberater Gustav Richter, qui pressent les autorités roumaines de procéder à l'extermination des Juifs.
Le dictateur fasciste Ion Antonescu avait pris le pouvoir en avec l'aide de la Garde de fer, mais en , les « légionnaires », jugeant le régime trop modéré, se révoltent (le nom officiel de la Garde de Fer était « Légion de l'Archange Michel », en roumain : ; ses membres étaient donc nommés « légionnaires »). Pendant sa rébellion, la Garde de Fer tue 125 Juifs, et périssent lors des affrontements avec les rebelles. À la suite de ces événements, la Garde de Fer est dissoute et de ses membres sont jetés en prison, non pour le pogrom, mais pour s'être rebellés.
Contexte Une particularité de l'histoire de la Roumanie est que dans ce pays, la majorité roumaine a été, durant de longues périodes, en position d'asservissement et de soumission politique à des pouvoirs qui lui étaient étrangers (selon les territoires : Empire grec, Empire bulgare, Empire mongol, Royaume de Hongrie, Empire turc, Empire autrichien, Empire russe…). Par conséquent, la majorité roumaine a longtemps été moins favorisée socialement, économiquement et culturellement que les minorités, liées (sauf celle des Roms) aux classes favorisées des Empires dominants et à leur essor économique Constantin C. Giurescu & Dinu C. Giurescu, Istoria Românilor Volume II (1352-1606), Editura Ştiinţifică şi Enciclopedică, Bucureşti, 1976 ; Gilles Veinstein et Mihnea Berindei : L'Empire ottoman et les pays roumains, EHESS, Paris, 1987 ; Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler, ; Joëlle Dalegre Grecs et Ottomans 1453-1923. De la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman L’Harmattan Paris (2002) .. Les partis politiques nationalistes ont toujours su exploiter les sentiments de frustration consécutifs à cette situation et lorsqu'en 1918, à la suite de la Première Guerre mondiale, la Roumanie réalise son unité, ils réclament que les minorités soient désormais limitées dans leurs droits et que les « Roumains de souche » (Românii neaoși) soient favorisés par la loi. Cependant, la reconnaissance internationale de l'unification roumaine (Reîntregirea) est assortie, par le Traité de Versailles et ses annexes, à la condition que les droits fondamentaux soient étendus aux minorités ethniques. Or dans les nouveaux territoires vivent de nombreux Juifs : en Bessarabie et en Bucovine (prises à la Moldavie respectivement par l'Empire russe en 1812 et par l'Empire autrichien en 1775) ce sont des Juifs devenus respectivement russes ou respectivement allemands, de langues russe et yiddish, dont certains sont des traditionalistes hassidim et d'autres, des socialistes. Des intellectuels antisémites, les partis politiques nationalistes et les intégristes chrétiens, dont des membres du clergé, considèrent ces Juifs comme des « allogènes » à envoyer en Palestine ou en URSS, et réclament que les droits promulgués en application du Traité de Versailles leur soient retirés.
Une clause secrète du pacte Hitler-Staline d'août 1939, permet l'occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord le . En , la « médiation » de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste dans le différend entre la Roumanie et la Hongrie concernant la Transylvanie, aboutit au Second arbitrage de Vienne, puis dans celui entre la Roumanie et la Bulgarie concernant la Dobroudja du Sud, se solde par les accords de Craiova. Ces deux « médiations » obligent la Roumanie à céder une grande partie de son territoire à la Hongrie et à la Bulgarie : c'est la fin de l'unification roumaine et plus de quatre millions de roumanophones (sur seize) repassent sous domination étrangère. Ce traumatisme décrédibilise le régime carliste pro-Allié et favorise les nationalistes du gouvernement et des médias prennent les Juifs comme « boucs émissaires »: Confronté avec une crise extrêmement grave, et émettant des doutes sur la survie de son régime, le gouvernement roumain se sert des Juifs comme pour canaliser le mécontentement de la population vers cette minorité. Il est remarquable de noter la réaction de la presse roumaine, dont la rage est dirigée contre les Juifs et non contre les soviétiques, les véritables agresseurs. Compte tenu que la presse est censurée en 1940, le gouvernement est forcé avoir joué un rôle dans cette partialité. Une forme typique de désignation anticipée du bouc émissaire a été de faire savoir aux dirigeants juifs que les autorités roumaines allaient lancer des actions de répression contre les Juifs Beaucoup de politiques calquent alors leur politique sur l'Allemagne nazie. Les lois antisémites comme le « numerus clausus » dans la fonction publique et les universités, puis le coup d'état de l'« État national-légionnaire » (Statul Național-Legionar) qui offrent le pouvoir au maréchal Ion Antonescu (qui se définit lui-même comme « le Pétain roumain ») et au gouvernement fasciste antisémite de Horia Sima, aboutissent à une loi de roumanisation, qui dépossède les Juifs de leurs biens et les distribue aux partisans du nouveau régime, créant ainsi un climat dans lequel l'antisémitisme est présenté non seulement comme légitime mais même comme souhaitable.
Concernant la Bessarabie et la Bucovine du Nord, pendant le retrait des autorités roumaines et l'avance de l'Armée rouge, certains habitants non-roumanophones manifestèrent leur joie, d'autres s'en prirent à la majorité autochtone et se livrèrent à des pillages et diverses violences. Toutefois, la majorité des rapports roumains de l'époque ne désignent pas les Juifs comme assaillantsArhivele Militare Române, fond 948, Secția a 3-a operații, dosare 527, 98, 1836, 1891, etc. comme le prouvent des historiens de renom tels Dinu Giurescu ou Mihai PelinDinu C.Giurescu: Les juifs de Roumanie (1939-1944), 1997, http://www.itcnet.ro/history/archive/mi1997/current10/mi47.htmDinu C. Giurescu: Qui est responsable?, 1998, http://www.itcnet.ro/history/archive/mi1998/current7/mi5.htmMihai Pelin, La semaine des souffrances, dans Antonescu: le Pétain roumain et ses guerres, vol.I, , Ed. Iosif Constantin Drăgan, Venise, 1988., contrairement à ce qu'a prétendu la propagande légionnaire et celle du gouvernement fasciste roumain par la suite et : The report of the International Commission on the Holocaust in Romania; consulté le 11 mars 2007.. En réalité, les assaillants de l'été 1940 étaient des exclus de toute origine, des prisonniers libérés des prisons roumaines et utilisés par le NKVD pour faire régner la « terreur rouge », même si clivages ethniques et religieux ont aussi joué un rôle tragique dans les territoires occupés par l'URSS selon le protocole secret du pacte Hitler-Staline : les trois occupants successifs de ces territoires (soviétiques en 1940-1941, nazis allemands ou fascistes roumains en 1941-1944, et à nouveau soviétiques après 1944) ont dressé les unes contre les autres les communautés, qui vivaient globalement en paix sinon en bonne entente auparavant. Lors de la première occupation soviétique, seule une fraction des militants de l'Union générale des travailleurs juifs, devenue communiste dans les années 1930Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, Denoël, Paris, 1999 a été embrigadée de gré ou de force par les autorités soviétiquesPatrick Barbéris et Patrick Rotman, Les révolutionnaires du Yiddishland, série documentaire historique, prod. La Sept Arte/Kuiv/Arkeion, 1999 qui procédaient alors au « dépistage » et à l'arrestation des catégories de citoyens jugés « nuisibles »Sergueï P. Melgounov, La terreur rouge en Russie 1918-1924, Paris, Payot, 1927 : les anciens fonctionnaires des états estonien, letton, lituanien, polonais, roumain (en priorité les enseignants, juristes, policiers et militaires) ; les prêtres ; les professions libérales ; les commerçants (juifs compris) ; les propriétaires de biens de production (dont les dits « koulaks »), de terre (dont les aristocrates) et immobiliers. Tous sont déportés avec leurs famillesNikolai Bugai, Депортация народов из Украины, Белоруссии и Молдавии : Лагеря, принудительный труд и депортация (déportation des peuples d'Ukraine, Biélorussie et Moldavie), editions Dittmar Dahlmann et Gerhard Hirschfeld, Essen, Allemagne, 1999, , et Collectif et Lucia Hossu-Longhin (dir.) : Mémorial de la douleur (Memorialul durerii ), edition Humanitas, Bucarest et Chișinău, plusieurs rééditions.. Un an plus tard, les occupants nazis ou fascistes roumains accusent l'ensemble des Juifs de ces territoires, sans distinction, d'être « bolchéviques » et responsables des déportations soviétiques, incitant les populations chrétiennes locales (sortant d'un an de terreur rouge) à rechercher, arrêter et livrer les juifs locaux. Ceux-ci sont massacrés avec leurs familles en une « Shoah par balles » (ou « Holocauste de l'Est »), moins connue que celle d'Europe occidentale et centrale, mais non moins meurtrière (environ deux millions de victimes, et on découvre encore de nouvelles fosses communes et dépôts de cendres): Jean Ancel: Histoire de la Shoah - Roumanie; éditeur: Yad Vashem; Israël; 2002; ; concernant le pogrom lui-même, voir le volume I, ..
Dans l'« État national-légionnaire » (Statul Național Legionar), la Garde de fer tient entre ses mains le contrôle de l'ensemble du gouvernement, des médias et d'une partie des forces de l'ordre, mais non des forces armées qui obéissent uniquement à Antonescu. Le ton monte entre les deux mouvements antisémites sur le sujet du pillage subi par la population juive. Antonescu pense que le vol se fait au détriment de l'économie roumaine et que celui-ci ne profite pas au gouvernement, mais seulement aux légionnaires et à leurs acolytes. La « question juive » n'était pas le seul sujet de discorde : les légionnaires, arrivaient au pouvoir après de nombreuses années de persécutions subies sous le régime pro-Allié précédent du roi Charles II, qui fit même tuer leur fondateur et chef Corneliu Zelea Codreanu, voulaient se venger de tous les politiques qui les avaient réprimés, et qu'Antonescu avait assigné à résidence, mais en refusant de les arrêter ou de les tuer.
Préparation de la rébellion Le désaccord entre Antonescu et la Garde de fer concernant le dépouillement des Juifs, ne conteste pas la spoliation elle-même, mais sa méthode et la destination finale des biens confisqués. Antonescu souhaite que ce soit fait par voie d'expropriation, progressivement, par la promulgation de lois antisémites successives spécifiques. … Les légionnaires veulent tout et tout de suite ; Antonescu, bien que partageant le même but, essaye de l'atteindre graduellement, en utilisant des méthodes différentes. Le leader l'explique clairement dans un discours devant les ministres nommés par la Légion : "Pensez-vous réellement que nous puissions remplacer tous les « Youpins » (Jidani) immédiatement ? Les défis du gouvernement sont abordés un à un, comme dans un jeu d'échecs"