Grey Owl (ou Wa-sha-quon-asin, du mot ojibwé signifiant « chouette cendrée » ou « chouette grise »), pseudonyme d’Archibald Stansfeld Belaney ( – ) et nom adopté lorsque celui-ci s’inventa une identité amérindienne à l’âge adulte, est un écrivain et l’un des tout premiers défenseurs de la natureJohn Sugden, review of Donald B. Smith, From the Land of Shadows: The Making of Grey Owl, American Indian Quarterly, Summer 1991. – un précurseur du courant écologique moderne.
Étant né à Hastings de parents anglais, il s’est fait connaître dans les années 1930 et les révélations, parues immédiatement après sa mort, sur ses véritables origines, non amérindiennes mais exclusivement britanniques, terniront dans un premier temps sa réputation mais depuis les années 1970 puis notamment pour le centenaire de sa naissance en 1988, le grand public s’intéressa à nouveau au personnage et une appréciation plus nuancée permit de reconnaître son rôle positif dans la préservation des espaces naturels. Cette réhabilitation se manifesta par la publication de plusieurs nouvelles biographies, l’érection d’une plaque commémorative sur son lieu de naissance, ainsi qu’un film du réalisateur Richard Attenborough, Grey Owl librement inspiré de sa vie et sorti en 1999.
Enfance Archibald Stansfeld Belaney est né le près de la petite ville de Hastings en AngleterreJ. Hayman, "Grey Owl's Wild Goose Chase", History Today 44.1 (1994): 43. Ses parents se nommaient George Belaney et Katherine (Kittie) Cox. Archie était d’ascendance paternelle et maternelle essentiellement anglaise ; son grand-père paternel était néanmoins venu d’Écosse et s’était marié en AngleterreJane Billinghurst. The Many faces of Archie Belaney, Grey Owl, Vancouver: Grey Stone Books Douglas and McIntyre Publishing Group, 1999, Donald B. Smith. From the Land of Shadows: the Making of Grey Owl, Saskatchewan: Western Producer Prairie Books, 1990, .
Kittie Cox était la troisième épouse de son père George Belaney qui, quelques années avant la naissance d’Archie, en 1885, avait émigré aux États-Unis avec sa seconde femme, Elizabeth Cox, et la jeune sœur de cette dernière, Katherine (Kittie), âgée de douze ans. Après le décès prématuré d’Elizabeth, George avait persuadé Kittie, encore adolescente, de l’épouser. Ils retournèrent alors en Angleterre pour la naissance de leur fils Archie. La famille vécut dans un petit meublé près de la ville d’Hastings jusqu’à ce que Kittie soit enceinte pour la seconde fois. Après la naissance de leur autre fils, les deux parents, ne parvenant pas à survenir aux besoins de deux enfants en Angleterre, retournèrent vivre aux États-Unis avec le bébéBillinghurst, Ibid. 5, 6, abandonnant Archie, alors âgé de quatre ans, à la garde de sa grand-mère paternelle Juliana, née Jackson, et de ses deux tantes, Julia Caroline et Janet Adelaïde, sœurs de George1861, 1891, 1901, 1911 census. Le jeune garçon les appellera tante Carry et tante Ada. Kittie retourna visiter son fils épisodiquement, son père jamais.
Archie Belaney, jeune garçon à l'enfance triste, élevé par une grand-mère et deux vieilles filles puritaines, développa une imagination fertile tout en fréquentant la « Hastings Grammar School ». Excellent élève, il brillait notamment en littérature anglaise, en français et en chimieDonald B Smith. From the Land of the Shadows. . En dehors de l’école, il passait l’essentiel de son temps à lire ou à explore le Bois de Sainte-Hélène, non loin de son domicileLovat Dickson, Half- Breed: The Story of Grey Owl, London: Peter Davis, 1939, . Il y faisait déjà preuve, selon ses camarades, d’un très grand sens de l’observation et d’un intérêt immodéré pour la nature en général et les animaux en particulier.
Le jeune Archie était alors connu pour être farceur, utilisant notamment ses connaissances en chimie pour la fabrication de mini-bombesDonald B Smith. From the Land of the Shadows., qu’il appelait les « Belaney’s Bombs ». Ses lectures comportaient surtout des histoires mettant en scène les Indiens d’Amérique : une littérature très populaire en Angleterre à cette époque. Fasciné par ce thème, l’adolescent allait jusqu’à dessiner des scènes indiennes dans les marges de ses livres et cahiers. À l’occasion de ses explorations dans les bois, Archie et son camarade George McCormick perfectionnèrent leur art du lancer de couteau et du tir de précision. À seize ans, il quitta l’école pour travailler comme employé dans une menuiserieDonald B Smith. From the Land of the Shadows., .
Cela ne durera guère : outre son peu de goût pour ce travail, le jeune Archie manqua de faire exploser accidentellement les bureaux de l’entreprise. Après son renvoi, et devant sa détermination à quitter l’Angleterre pour le Nouveau Monde, ses tantes acceptèrent qu'Archie puisse, à dix-sept ans, se rendre au Canada, alors dominion britannique. C’est ainsi que le , Archie Belaney embarqua à bord du SS Canada à destination d’HalifaxDonald B Smith. From the Land of the Shadows..
Immigration au Canada
Archie Belaney était censé émigrer pour étudier l’agriculture dans une ferme canadienne. Mais après avoir passé quelque temps à Toronto, il s’installa dans la petite ville de Temagami (Tema-Augama), dans le nord de la province de l’Ontario, où il devint trappeur « coureur des bois ». Là, fasciné par les tribus autochtones ojibwés, il se mit à apprendre leur langue et à étudier leurs coutumes et traditions.
Le , il épousa Angèle Egwuna, une jeune fille ojibwé, qui lui apporta beaucoup de renseignements sur son peuple. Ils vécurent tout d’abord ensemble dans une tente sur L’Ile de l’Ours (lac Temagami). Bientôt, Angèle accoucha d’une fille, Agnès. L’oncle d’Angèle surnomma Belaney Little Owl (« petite chouette ») en raison de ses dons d’observation. Archie commença alors à raconter qu’il avait été adopté par la tribu et qu’on l’avait surnommé en ojibwé Wa-sha-quon-asin, en anglais Grey Owl, la « chouette cendrée »…
Archie Belaney travailla alors comme trappeur, guide puis garde forestier. Il prit l’habitude de se présenter comme Grey Owl. C’est progressivement qu’il développa la légende de ses pseudo-origines amérindiennes, racontant qu’il était le fils, né au Mexique, d’un père écossais et d’une mère apache. Il prétendait avoir émigré des États-Unis pour rejoindre les Ojibwés au Canada. Il affirma à son éditeur que son père avait participé aux guerres indiennes dans les années 1870, s’était lié d’amitié avec Buffalo Bill et avait fini par épouser une jeune apache : Katherine Cochise. De fait, le patronyme Belaney semble bien avoir des racines écossaises ; l’un des biographes de Grey Owl découvrit que son grand-père émigra d’Écosse vers l’Angleterre, où il devint un riche marchandDonald B. Smith, From the Land of Shadows the Making of Grey Owl, Western Producer Prairie Books, Saskatchewan 1990, ..
Durant la Première Guerre mondiale, Archie Belaney s’enrôla au sein de l’armée canadienne, plus exactement dans le CEF (Canadian Overseas Expeditionary Forces), le . Il portait au sein de ce corps expéditionnaire le matricule . Sur les documents d’engagement, il déclarait être né à Montréal le et ne mentionnait aucun parent proche. Il restait ambigu concernant sa situation matrimoniale, barrant tantôt le « oui » tantôt le « non » en réponse aux questionnaires de l’armée. Il disait être « trappeur » de profession et avoir précédemment servi en tant que « scout mexicain » avec le américain, ce qui semble invraisemblable, les États-Unis n’ayant eu aucune activité militaire significative dans la région (sinon quelques escarmouches auxquelles Belaney n’aurait pu participer car il eût fallu qu’il serve entre 1904 et 1915). Il rejoignit le Bataillon des « Black Watch ». Son unité fut envoyée sur le front belge, où il servit en tant que tireur d’élite. Là, ses camarades semblèrent accepter sa propre version de ses origines amérindiennes et apprécièrent en général son comportement. Il fut blessé une première fois en , puis plus grièvement le , une balle lui traversant le pied (il fut alors soupçonné d’auto-mutilation). Lorsque la gangrène se développa dans son pied blessé, il fut évacué en Angleterre pour y être soigné.
Durant toute une année, les médecins s’ingénièrent à soigner son pied, transférant Belaney d’un hôpital à l’autre. En Angleterre, il renoua avec une amie d’enfance, Constance (Ivy) Holmes, et l’épousa devenant ainsi bigame. Le mariage ne dura guère, bien que Belaney ait caché à sa nouvelle épouse qu’il était déjà marié avec Angèle, qu’il avait abandonnée mais dont il n’était pas divorcéJohn Sugden, « From the Land of Shadows: The Making of Grey Owl, American Indian Quarterly », in the review of Donald B. Smith, Summer 1991.
« Grey Owl » fut rapatrié au Canada en . Il fut libéré de l’armée le avec une pension d’invalidité.
Carrière Entre 1917 et 1925, « Grey Owl » retourna vivre dans la région de Temagami où il avait pourtant, avant la Grande Guerre, eu maille à partir avec la justice, pour des peccadilles dues à son agressivité en état d’ivresse – il aura des problèmes grandissants avec l’alcool.
En 1925, alors âgé de trente-sept ans, « Grey Owl » rencontra une jeune fille iroquoise métisse de dix-neuf ans, Gertrude Bernard (alias « Anahareo », ou « Pony »), de la tribu des Mohawks, qui aura une grande influence sur le reste de sa vie. Elle l’encouragea à abandonner son métier de trappeur par respect pour les animaux et à publier ses écrits touchant à la vie sauvage. Leur histoire d’amour fut passionnée, à commencer par leur cérémonie de mariage selon les rites anishinaabe - « peuple des origines »a b c d "Archibald Stansfeld Belaney Biography - (1888–1938)", JRank, accessed 4 février 2010. Sous son influence, « Grey Owl » commença à réfléchir profondément à la protection de la nature. « Anahareo » stimula son goût pour l’écriture et l’incita à épargner et à élever avec elle un couple de jeunes castors.
Son premier article, « The Falls of Silence », fut publié sous le nom de A.S. Belaney dans le périodique Country Life, le célèbre magazine anglais. Il publia aussi des articles sur la vie des animaux sous la signature de « Grey Owl » dans la revue « Forest & Outdoors », une publication de l’Association Forestière Canadienne. Il devint de plus en plus connu au Canada et aux États-Unis.
En 1928, Grey Owl s’établit près du lac Témiscouata (notamment en face de Cabano de l'autre côté du lac, à la montagne du « Fourneau ». Grey Owl et Anahareo allaient naturellement à Cabano pour le nécessaire. Ils ont côtoyé bien des gens et avaient une vie sociale via les services et les commerces qui s'y trouvaientPierre Bérubé, sous l'égide du Conseil des Arts du Canada, a organisé une exposition sur la vie et les réalisations d'Archie Belaney (Grey Owl), notamment dans la région du Témiscouata. Il a ainsi dessiné une carte des différents sites où vécurent Grey Owl et Anahareo de Cabano jusqu'à la Métis. La carte exposée au Fort Ingall dès l'ouverture de l'exposition en 1976, a été réalisé par le sérigraphiste Raymond Bouchard qui avait dès lors ses assises professionnelles dans la région.. Le couple vécut donc trois ans dans cette région du Québec. Ainsi, c'est au Témiscouata que l’Office national du film du Canada tourna en collaboration avec Parcs Canada deux courts métrages en 1928 dont « Le peuple des castors », dans lequel figurent Grey Owl et Anahareo, les montrant avec les deux castors (Mac Ginnis et Mac Ginty) qu’ils ont adoptés, apprivoisés et élevés après que leur mère fut tuée. Ces films eurent beaucoup de succès aux États-Unis et en Grande-Bretagne contribuant à la grande célébrité de Grey Owl.. À Cabano, Jean-Phillippe Cyr (curé dès lors et cinéaste) a fait un court métrage sur Grey Owl que l'on peut visionner à la Cinémathèque québécoise à Montréal.