Le colonialisme au Québec est un essai politique du militant de l'indépendance du Québec André d'Allemagne publié à Montréal en 1966.

Contexte Le discours anticolonialiste de l'après-Deuxième Guerre mondiale (Aimé Césaire, Jacques Berque, Albert Memmi, Frantz Fanon) a un grand écho au Québec. Déjà en 1955, l'historien Michel Brunet constate que la situation des Canadiens français « ressemble à celle d'un peuple colonisé par une puissance étrangèreMichel Brunet, « Les crises de conscience et la prise de conscience du Canada français », dans L'Action nationale, mars 1955, p. 598. » En 1962, le militant de l'indépendance Raymond Barbeau publie l'essai Le Québec est-il une colonie ?. Le thème du colonialisme est abondamment utilisé dans l'ensemble du mouvement indépendantiste québécois de cette époque.

Dans Le colonialisme au Québec, publié en 1966, André d'Allemagne, membre fondateur et ancien président du Rassemblement pour l'indépendance nationale, fait l'analyse globale du colonialisme tel qu'il le perçoit au Québec. Il en précise la forme, les particularités, et décrit les effets qu'il produit sur le colonisé, le colonisateur et dans tous les domaines de la société québécoise. Sa réflexion sur le sujet était déjà fort avancée dès 1965, comme en témoigne un de ses articles paru dans la revue Monde nouveau au cours de l'été cette année-là« Visage du colonialisme », dans Monde nouveau, volume 26, numéros 6-7, juin-juillet 1965, p. 232-233..

Résumé Dans une courte introduction de quatre pages, l'auteur définit et retrace l'origine du colonialisme, forme contemporaine de l'impérialisme. Vieux comme le monde, l'impérialisme est « la domination d'une société sur une autre ». Habituellement à la suite d'une conquête par les armes, un peuple vainqueur installe, sur le territoire d'un peuple conquis, des superstructures impériales en vue de l'exploitation des ressources dont il a fait l'acquisition. Sorte de « féodalisme international qu'acceptaient les mœurs du temps », avance l'auteur, l'impérialisme se transforme en colonialisme au , face à une opinion internationale qui tend à condamner l'autorité d'un gouvernement qui repose uniquement sur la force. La domination impérialiste doit non seulement tenter de se justifier sur le plan moral, mais doit aussi changer de forme. L'occupation d'un territoire par la force cède au conditionnement psychologique de sa population.

Historique du colonialisme Dans le premier chapitre, l'auteur passe en revue l'évolution historique du colonialisme au Québec. Le peuple canadien-français n'a jamais connu autre chose que le système colonial dans son histoire et sa psychologie collective est profondément marquée par ce faitSuivant la perspective d'André d'Allemagne et des indépendantistes, le Québec aura été, au cours de son histoire, province transatlantique de la France (1608-1760), puis de la Grande-Bretagne (1760-1867) avant de devenir province intérieure du Canada (1867-).. Habitué au régime colonial de la France, il accepte facilement le régime colonial de la Grande-Bretagne qui lui succède après la conquête militaire de 1760. Le clergé catholique, qui prêchait déjà soumission et loyauté à l'autorité divine d'un roi transatlantique, facilite sa soumission à l'autorité nouvelle voulue de Dieu. La Conquête marque donc le commencement de la phase impérialiste de la domination étrangère du Québec. Pour d'Allemagne, cet impérialisme se transforme en colonialisme avec la Confédération de 1867, qui crée pour le peuple conquis une réserve, la province de Québec, et un gouvernement fantoche aux pouvoirs limités. Transférés à Ottawa, siège de l'État fédéral, les pouvoirs exercés autrefois à Londres servent à l'édification des superstructures d'une nouvelle union politique coast-to-coastLe territoire de l'union fédérale canadienne s'étend de la côte atlantique à la côte du Pacifique depuis seulement 1949, mais déjà en 1867 ses « pères fondateurs » lui donnaient la devise latine « A mari usque ad mare » (« D'un océan à l'autre »)., sur lesquelles s'appuieront des institutions financières, industrielles, commerciales et sociales qui, en se superposant aux structures nationales des Canadiens français, les éclipseront nécessairement.

d'Allemagne dénote quelques aspects particuliers du colonialisme que l'histoire implante au Québec :

un colonisateur lui-même partiellement colonisé (par les Américains); l'égalité des cultures en cause (civilisations française et anglaise); l'absence de conflit racial (deux populations d'origine européenne); l'apparente absence du colonisateur dans les conflits de la lutte de décolonisation.

Ces particularités en font, selon l'auteur, un « colonialisme de gentleman ».

Le colonialisme politique Dans le second chapitre, l'auteur décrit les manifestations du colonialisme qu'il perçoit dans le domaine politique de la société québécoise. C'est dans ce domaine, croit-il, qu'il se manifeste « avec le plus d'évidence et même d'arrogance » par ses symboles de domination étrangère visibles dans toutes les branches des institutions de l'État. Le chef de l'État provincial québécois est un lieutenant-gouverneur représentant le monarque d'Angleterre, auquel les députés et ministres prêtent allégeance et qui marque « le cérémonial de la vie politique, militaire et gouvernementale » d'un royalisme « à teinte féodale ». La même chose existe au niveau de l'État fédéral canadienL'auteur donne de multiples exemples : les séances des tribunaux s'ouvrent au cri de « Vive la reine! »; lorsqu'il est question de poursuivre l'État, on poursuit « la couronne »; les requêtes ou pétitions sont adressées à la reine; le Parlement sanctionne les lois, nomme les ministres, signifient les ordres de comparutions en cour, etc., au nom de la reine.. Derrière cette façade officiellement britannique, se trouve le pouvoir canadien-anglais d'Ottawa qui, par le British North America Act, principal document de la constitution du Canada fédéral, prive le Québec de la souveraineté dans les domaines économique et socio-culturel et du contrôle sur la plus grande part des revenus fiscauxC'est également le pouvoir d'Ottawa qui nomme le gouverneur général, les lieutenants gouverneurs de toutes les provinces, les juges des plus hautes instances judiciaires, etc. Le Parlement fédéral qui siège à Ottawa dispose même du « droit de désaveu » par lequel il peut annuler des lois sanctionnées par les parlements provinciaux.. Le colonialisme se manifeste également dans le fonctionnement du système politique, affirme l'auteur. Les deux partis politiques favorisés par le bipartisme sont des succursales des partis pancanadiens qui dépendent des milieux de la finance, du commerce et de l'industrie pour défrayer leur participation aux élections. En retour de leurs contributions aux caisses électorales, les argentiers du régime obtiennent des concessions territoriales, des monopoles, des contrats, de la main d'œuvre bon marché et la répression des syndicats, etc. de la part du parti qui accède au pouvoir. Ces pratiques corruptrices s'étendent jusqu'aux rapports entre l'électeur et le député, le premier prenant habitude de vendre son vote au second pour des promesses de routes, ponts et emplois locaux. De cette situation découle un avantage pour le colonisateur : le libre cours de la domination économique, conséquence de « la dénaturalisation et la dépréciation du pouvoir politique ».

Le colonialisme économique Le troisième chapitre porte sur les conséquences du colonialisme dans le domaine économique de la société québécoiseCe chapitre s'appuient sur plusieurs sources : Michel Émard, Le Coût de la Confédération pour le Québec, 1965; Conseil d'orientation économique du Québec, Documents de base en vue de la planification, 1962; Charles Bettelheim, Planification et croissance accélérée, 1964 ; Programme politique du Rassemblement pour l'indépendance nationale, 1965 ; Partis pris, vol. 2, num. 6, février 1965 et vol. 2, num. 8, mai 1965; . Pour d'Allemagne, l'économie québécoise, qui n'est pas concurrentielle mais complémentaire et tributaire des économies canadienne et américaine, présente toutes les caractéristiques d'une économie coloniale. Le capital étranger, qui domine depuis la Conquête, a servi à l'implantation d'industries principalement dans le secteur primaire, pour le bénéfice d'intérêts étrangers, au détriment de ceux de la population québécoise. L'activité d'institutions financières pancanadiennes, l'impuissance du gouvernement du Québec dans l'organisation de l'économie faute de moyens politiques, ont pour résultat d'entraver l'essor normal de l'économie nationale, qui est insuffisamment diversifiée et reste largement sous-développée. Le colonialisme économique réduit le colonisé à l'impuissance et entretient chez lui une mentalité passive et un manque d'initiativeL'auteur cite un long passage de Bettelheim à propos des facteurs d'ordre culturel qui contribuent à bloquer le développement économique.. L'auteur croit que le peuple québécois ne pourra reprendre le contrôle de son économie qu'au moyen de la planification effectuée non pas sous l'égide d'un État provincial, mais bien d'un État national complet. Le chapitre se termine d'ailleurs sur une citation de Charles Bettelheim : « La première condition du progrès économique et social est l'indépendance politique ».

Le colonialisme social Le quatrième chapitre traite des manifestations du colonialisme au niveau social. À la suite de la conquête, les élites sociales issues du clergé catholiques et des professions libérales acquièrent une prédominance dans la société canadienne-française à titre d'intermédiaires entre le peuple et le colonisateur. La puissance étrangère, croit d'AllemagneL'auteur se réfère principalement aux historiens québécois Michel Brunet et Guy Frégault., a empêché la formation d'élites canadiennes-françaises dans les domaines de la finance, de l'industrie, de la technique, de l'armée, la marine, la diplomatie, la fonction publique, etc. Le colonialisme a pour effet social d'entretenir un chômage structurel supérieur à la moyenne canadienne chez une population majoritairement prolétaire, locataire, mal instruite et mal rémunérée. La richesse québécoise est fortement concentrée entre les mains d'une minorité canadienne-anglaise instruite, qui occupe les emplois du secteur tertiaire supérieur et vit de façon isolée dans ses propres municipalités ou ses propres quartiers huppés en milieu urbain.

Le colonialisme culturel Le cinquième chapitre explore les effets du colonialisme sur la culture de la société québécoise. d'Allemagne définit d'abord les mots culture et nation. La culture est « une façon de voir l'homme et le monde, et les rapports entre l'homme et le monde. » Elle est également « un moule qui façonne les individus et modèle les sociétés » et « un système de conceptions et de valeurs, une façon de définir, de classer et d'évaluer les réalités ». La nation est « une collectivité historique et culturelle » et la culture nationale est « le produit de l'histoire d'un peuple ».

La langue, qui dans les mots de l'auteur « est sans doute le principal véhicule et le plus fidèle reflet d'une culture », permet de constater l'effet du colonialisme culturel. Deux langues sont en concurrence au Québec : le français, langue nationale parlée par la majorité du peuple et l'anglais, langue de la minorité coloniale et du colonisateur. Sous l'influence de l'anglais, langue qui conduit « à la puissance, au prestige et au succès », le français québécois a été relégué au second rang et s'est détérioré de plusieurs façonsL'auteur renvoie à Réflexions sur nos façons d'écrire et de parler du linguiste Gérard Dagenais (1959). :

pauvreté du vocabulaire (le francophone évolue dans un milieu où les choses sont généralement d'origine étrangère); emprunts de nombreux anglicismes; contamination syntaxique et sémantique (parler anglais avec des mots français);