Le Chenla ou Chen-la (en pinyin Zhenla) est le nom donné à une entité territoriale de la péninsule indochinoise qui occupait, de la fin du , l’emplacement de l’actuel Cambodge, l’est de la Thaïlande ainsi que le sud du Laos et du Viêt Nam.
S’il a longtemps été considéré comme un royaume unifié, ce postulat a été remis en cause depuis la fin du et il est maintenant admis qu’il s’agissait plutôt d’un agrégat de principautés qui, au gré du temps, s’associaient, reprenaient leur indépendance ou se faisaient la guerre. vignette|Péninsule indochinoise vers 450.
Étymologie
Si le nom Chenla est utilisé dès le livre des Sui pour désigner un territoire envoyant des tributs à l’empire du milieu, il n’apparaît sur aucune inscription en khmer ancien. Il est avancé qu’il serait la traduction en chinois de cire d’abeille pure, un des produits dont d’après les Vingt-Quatre histoires le pays serait un fournisseur réputé.
Le fait que durant la dynastie Tang le nom ait muté en Tsienliäp a vu apparaître une théorie reposant sur une similitude phonétique avec la ville cambodgienne de Siem Reap et qui voudrait que les deux lieux aient la même origine, à savoir une victoire sur les Siamois. Mickael Vickery réfute cet argument au prétexte notamment qu’il fait référence à un royaume (le Siam) qui n’est pas apparu avant le milieu du .
Une théorie similaire a été émise par Peter Harris concernant le terme Zhanla (占臘) parfois utilisé alors que Zhan signifierait Cham en chinois et que le nom complet ferait référence à une défaite du Champā. Il étaye son argumentation par un passage de l’Histoire des Ming qui affirme qu’à la fin du , à la suite de l’annexion du royaume Cham par le Cambodge, ce dernier prend le nom de Zhanla mais, durant le règne de la dynastie Yuan (fin du ), il reprend le nom de Chenla.
Histoire
Le nom Chenla est communément utilisé pour se référer à la puissance dominante de l’Asie du Sud-Est pendant la période entre la fin du Fou-nan et la fondation de l’empire khmer par Jayavarman II en 802, quand bien même l’existence de cette entité a été prouvée avant et après ces limites temporelles.
La première référence connue au Chenla apparaît dans le livre des Sui, qui mentionne l'existence, au début du d'un vassal du Fou-nan situé et qui s’affranchit de cette tutelle. Il finira par conquérir les territoires de son ancien suzerain à une date imprécise et envoyer une première ambassade en Chine en 616 ou 617. Mais la thèse d’une conquête du Fou-nan par le Chenla repose sur des sources relativement faibles et des lectures plus rigoureuses des textes chinois montrent qu’à partir du , le Fou-nan n'avait plus grand chose à voir avec la puissance maritime et commerciale bâtie par Fàn Shīmàn ; il était alors dans un tel déclin autant sur le plan économique que politique, qu’une opération militaire n’était pas nécessaire pour le faire disparaître.
En fait, la faiblesse des sources vernaculaires d’époque quant aux premières années du Chenla ont obligé les historiens à se fier aux annales chinoises. Ces informations sont contestées à partir des années 1970, notamment par Claude Jacques qui regrette que l’histoire du Cambodge ait été reconstituée quasi exclusivement à partir de ces sources et que les archéologues aient depuis lors tenté de faire coïncider chacune de leurs découvertes avec ce cadre sans chercher à remettre en cause certaines affirmations, telles la position géographique initiale du Chenla puis son expansion territoriale et le système politique. Par exemple, si les documents de l’empire du milieu évoquent un État unifié autour d’un seul souverain, rien ne permet d’affirmer qu’il ne s’agit pas plutôt d’une confédération d’États aux régimes politiques différents, voire, dans le cas d’un monarque unique, que celui-ci n’ait pas plus de pouvoir que les premiers capétiens du royaume franc François Bizot (dir.), Michael Vickery , Recherches nouvelles sur le Cambodge, , .
La légende fondatrice
D’après la légende, les rois du Chenla descendraient de Kambu, un ermite ancêtre éponyme des Kambuja (littéralement nés de Kambu), et de la nymphe céleste Mera, que Shiva lui aurait envoyée. De leur union naîtront à Jayadityapura Śrutavarman et son fils Śresthavarman. Ce dernier donnera son nom à la ville de Śresthapura, que certaines sources situent au Vat PhouPierre Dupont, , , très au nord, actuellement au Laos à 150 km de la frontière.
Toutefois, si deux inscriptionsK286K958, en énumérant l’ascendance de l’empereur khmer Rajendravarman II, incluent Śrutavarman, fils de Rishi Kambu et présenté comme le premier roi des Kambuja mais il n’y a par contre aucune référence à Śresthavarman bien que Śresthapura soit indiquée. De plus, Rajendravarman est lié à Soma et Kaundinya, le mythique couple fondateur du Fou-nan. En fait, Śresthavarman n’apparait que sous Jayavarman VII, six siècles après son règne présumé. L’existence de Śrutavarman semble également suspecte. Outre qu’il soit peu probable qu’il ait pu être le fils du mythique Rishi Kambu, on ne trouve aucune trace dans les textes qui puisse l’associer à l’absorption du Fou-nan ou au site de Śresthapura François Bizot (dir.), Michael Vickery , Recherches nouvelles sur le Cambodge, , .
Pour Claude Jacques, il est possible que Śrutavarman et Śresthavarman ne soient en fait que des Claude Jacques, , . rappelle de surcroît que ni Śrutavarman ni Śresthavarman ni même l’ermite Kambu n’apparaissent dans aucun des témoignages de l’époque du Chenla alors que les références à Citrasena/Mahendra Varman, Içanavarman, Jayavarman ou Jayadevî sont absentes des inscriptions de l’empire khmer. Seuls les souvenirs de Rudravarman et Bhava Varman semblent avoir perduré jusqu’à la période angkorienne François Bizot (dir.), Michael Vickery , Recherches nouvelles sur le Cambodge, , .
Les débuts
Il était ainsi souvent admis que le Chenla avait pris naissance autour du mont Phu Kao dans l’actuelle province laotienne de Champassak. Cette hypothèse est étayée par les recherches archéologiques qui témoignent d’une forte activité dans la région aux Pierre Dupont, , . En outre, une stèle retrouvée à Vat Phou mentionne le nom d’un souverain nommé Devanika, présenté comme étant un et ses sujets auraient été les premiers Khmers. Cette thèse se base sur le livre des Sui qui identifie la première résidence des souverains du Chenla près d’une montagne qui est nommée Ling Jia Bo Po ou Lingaparvata et surmontée par un temple, or le mont Phou Kao, proche du Vat Phou, a la forme d’un lingam. Mais des chercheurs tels ou Claude Jacques contestent ce point de vue au prétexte qu’une telle description peut s’appliquer à nombre de collines du Cambodge François Bizot (dir.), Michael Vickery , Recherches nouvelles sur le Cambodge, , . D’autre part, le style d’une inscription de la seconde moitié du retrouvée dans la région K365 est du plus pur style Cham, rendant improbable l’émergence au même moment d’une civilisation proto-khmère même inféodée au Fou-nan. Le berceau du Chenla se situerait alors plus au sud, sur le versant méridional des Dângrêk et n’aurait pas investi les environs de Vat Phou avant au mieux la fin du George Cœdès, , .
En réalité, l’origine des premiers dirigeants du Chenla reste obscure. Les plus anciens témoignages sont des inscriptions gravées dans la pierre de part et d’autre des monts Dângrêk et qui énumèrent des listes de princes dont le pouvoir a l’air de se renforcer au fil du temps. Comme dans beaucoup d’autres civilisations, les chefs sont au départ choisis pour leur aptitude à gagner des batailles et leur capacité à mener les troupes. Mais à mesure qu’ils assoient leur puissance, ils arrivent à imposer une succession patrilinéaire. Peu après, avec l’adoption du mode de vie indien, les souverains prennent le titre de Varman, signifiant roi protecteur et assurent un peu plus leur suprématie Charles Higham, Encyclopedia of Ancient Asian Civilizations, . La stèle en sanskrit de Vãl Kantél, dans la province cambodgienne de Stoeng Treng fait ainsi référence à un chef appelé Vīravarman, fils de Sārvabhauma, dont le nom suggère qu’il ait adopté le concept de royauté d’essence divine. Ses successeurs poursuivront cette tradition qui perpétue encore un peu plus l’idée d’un cumul entre autorité politique et religieuse.
À la mort de Vīravarman, le pouvoir qui s’étend alors du sud du plateau de Khorat à Kratie est partagé entre Bhava Varman, qui s’installe entre Sambor Prei Kuk et Stoeng Treng, et Mahendra Varman qui occupe le nord-est de l’actuelle Thaïlande. Les deux souverains élargissent leurs territoires respectifs avant, qu’au décès de Bhava Varman, Mahendra Varman réunisse les deux royaumes sous son autorité et vienne s’installer à Bhavapura, l’ancienne capitale de ses prédécesseurs dont la localisation est sujette à controverseClaude Jacques, , .
Concernant la filiation de ces monarques, l’inscription de Phou Lokhon au Laos indique que Vīravarman est le père de Mahendra Varman/Citrasena, lui-même plus jeune frère de Bhava Varman. Mais d’après une autre inscriptionK978, ils partageraient la même mère mais pas le même père, le second nommé étant présenté comme étant le fils de Prathivīndravarman et le petit-fils d’un roi chakravartin. Une autre référence K286 affirme que ce grand-père serait Rudravarman, le dernier roi connu du Fou-nan, ce qui légitimerait les prétentions de Mahendravarman sur ce territoireGeorge Cœdès, , .
Une idée de la succession au trône de l’époque est donnée par une inscription de 598 sur le site de Sambor Prei KukK151, faisant référence à un roi nommé Narasiṃhagupta qui fut successivement le vassal de Bhava Varman, Mahendra Varman et Içanavarman.
Toutes ces inscriptions, disséminées sur de vastes portions de territoire montrent également l’étendue du pouvoir de ces monarques.
La disparition du Fou-nan
D’autre part, d’après les annales chinoises, ces règnes correspondent à la soumission graduelle du Fou-nan. Mais les inscriptions contredisent les thèses d’un mouvement des premiers Khmers du Champassak vers le sud et accréditent plutôt une poussée vers le nord. Pour , ces conquêtes seraient motivées par l’ouverture de routes commerciales terrestres entre la Chine et l’Inde ainsi que le déclin du Fou-nan qui obligent à privilégier des axes de développement plus attractifs François Bizot (dir.), Michael Vickery , Recherches nouvelles sur le Cambodge, , .
Le postulat d’une conquête du Fou-nan par le Chenla qui a été tenu pour acquis depuis des siècles est en fait remis en doute depuis les années 1970. L’apparition massive d’inscriptions khmères à partir du et le peu d’apport de langues étrangères autres que le sanskrit plaide pour une transition graduelle et en douceur. Cette nouvelle supposition est notamment confortée par le contenu de deux inscriptions. La premièreK53 fait référence à une famille qui a donné des ministres à cinq souverains différents, à savoir Rudravarman, Bhava Varman, Mahendra Varman/Citrasena, Içanavarman et Jayavarman. Le premier nommé est le dernier souverain founanais reporté par les annales chinoises alors que les trois derniers sont clairement des dirigeants du Chenla. La deuxième inscription K44 concerne une fondation de près de Kampot, qui rend hommage à Rudravarman, rendant peu probable qu'il ait été considéré comme un vaincu de ses ancêtres.
La consolidation du pouvoir