La province d'Égypte (en , en Eyālet-i Mısır) était une province de l'Empire ottoman. Conquise par Sélim en 1517, l’Égypte ottomane tient une place importante dans la stratégie et l'économie de l'Empire malgré les mutineries répétées des garnisons turques et des mamelouks, anciens maîtres du pays qui occupent encore une place importante dans le gouvernement local. Au , l'affaiblissement de l'autorité ottomane permet aux mamelouks de reprendre temporairement le pouvoir mais ils sont battus par les Français de Bonaparte lors de l'expédition d'Égypte (1798-1801). Au , l'Égypte redevient autonome (1803-1831) puis quasiment indépendante (1831-1840), bien que nominalement vassale du sultan ottoman, sous la dynastie de Méhémet Ali.

vignette|350px|Carte d'Égypte par Lepsius, 1849-1859

Conquête ottomane et partage du pouvoir avec les mamelouks

Le pouvoir ottoman vignette|gauche|180px|Sélim , miniature ottomane, Dès 1485, les Ottomans entrent en guerre contre le Sultanat mamelouk. En 1516, Sélim envahit la Syrie, et en 1517, il s’empare du Caire et détrône le sultan Tûmân Bey qu'il fait exécuter. Les Ottomans maintiennent des chefs mamelouks à des positions clés en leur donnant le titre de beys. Après la conquête et le départ de Sélim (), Khaïr Beg, un mamelouk rallié, est nommé gouverneur pour percevoir le tribut et administrer le pays. En 1524, le gouverneur ottoman Ahmed Pacha se proclame sultan et tente de se rendre indépendant mais il est tué par les troupes fidèles au pouvoir ottoman. D'autres révoltes des troupes se produisent à partir de 1586. Entre 1640 et 1730, des luttes épisodiques opposent les factions militaires des Qasimi et des Fiqari, supplantées par celle des Qazdaghli qui domine la province entre 1747 et 1765..

L'Égypte tient une place importante dans la stratégie ottomane : elle sert de base aux expéditions navales ottomanes dans l'océan Indien contre les Portugais. Par l'Égypte, la domination ottomane s'étend sur le Yémen et une partie de l'Afrique orientale (Habesh). L'Égypte envoie régulièrement des troupes sur les différents fronts : elles participent à la conquête de la Crète, aux guerres contre l'Autriche et contre la Perse des Séfévides. Enfin, Le Caire est, avec Damas, le point de départ d'une des deux grandes caravanes annuelles du pèlerinage de La MecqueJane Hathaway, Tale of Two Factions, A: Myth, Memory, and Identity in Ottoman Egypt and Yemen, State University of New York, 2003, p. 3.

Administration La garnison ottomane, basée au Caire, compte 7 ocak (régiments) pour un effectif habituel de . Les beys et les cachefs (administrateurs provinciaux), recrutés parmi les mamelouks, restent la classe dirigeante du pays tout en versant un tribut à Constantinople. Les mamelouks sont tantôt achetés comme esclaves comme le veut la tradition, tantôt et de plus en plus des volontaires géorgiens ou abkhazes attirés par un service lucratif. Le système ottoman du timar (allocation de terres aux soldats) n'a jamais été appliqué en Égypte : les soldats sont payés sur le budget public.

La justice est placée sous la tutelle du qadi askar (juge de l'armée) représenté dans les chefs-lieux des provinces par des cadis (qadi) au nombre de 36, assistés par des naib (suppléants). Jusqu'au milieu du , le qadi askar et les cadis sont des fonctionnaires recrutés hors de la province, ayant pour langue le turc ottoman et qui ne restent généralement que quelques années en Égypte, alors que leurs assistants, les naib, sont égyptiens de langue arabe. À la fin du siècle, Ali Bey al-Kabir et ses successeurs, échappant à l'autorité de la Sublime Porte, nomment de plus en plus de cadis égyptiens..

Les oulémas (ulama) dirigent les affaires religieuses comme enseignants, prédicateurs, gestionnaires des biens consacrés (waqf) ou chefs des confréries soufies. Ils participent au conseil de gouvernement (diwan) ; ils forment des lignées anciennes et bien enracinées dans l'élite urbaine, souvent alliées par mariage aux grands commerçants et aux chefs mamelouks. À la fin du , certains oulémas sont attirés par la réforme religieuse du wahhabisme..

Dans les finances publiques, l'affermage des impôts (iltizam) est une pratique générale. Le fermier d'impôt (multazim), généralement citadin, est quasiment propriétaire de sa charge, souvent héréditaire ; il répartit les impôts et les terres par l'intermédiaire du chef de village (shaykh al balad)..

Les Bédouins Les tribus arabes bédouines conservent une large autonomie au sud d'Assiout et dans quelques régions du Delta ; le pouvoir ottoman n'intervient guère dans leurs affaires avant 1574. Elles font payer un tribut aux paysans (fellah) en échange de leur protection.. Il leur arrive de prendre part aux luttes de factions dans la capitale, comme en 1711 où Bédouins Hawwara de Haute-Égypte marchent sur Le Caire pour soutenir les janissaires et les Fiqari contre les Qasimi et les azabs (infanterie légère turque) qui dominaient alors la villeCarl F. Petry, The Cambridge History of Egypt, Volume 2, . Les Hawwara, profitant des guerres entre factions mameloukes, créent un état quasi indépendant en Haute-Égypte, financé par la culture de la canne à sucre ; mais leur puissance est détruite par le général mamelouk Muhammad Bey Abû Dhahâb (Abou Dahab) en 1769..

Le retour au pouvoir des mamelouks

vignette|180px|Mamelouks par Antoine-Laurent Castellan, 1812 vignette|210px|gauche|Tentes et accessoires des mamelouks, l'Égypte, 1801 Le voit un affaiblissement du pouvoir ottoman au profit des beys mamelouks. À partir de 1720, les maisons mameloukes élisent parmi elles un shaykh al-balad (maître du pays, à ne pas confondre avec le titre identique qui désigne un chef de village). Les milices turques sont progressivement réduites à un rôle de simple police tandis que les mamelouks se disputent l'autorité et les recettes fiscales et pressurent la population. La maison mamelouke Qazdughliya occupe la première place à partir de 1740 ; entre 1766 et 1770, son chef, Ali Bey al-Kabir, élimine les autres chefs de maison et devient le seul maître de l'Égypte. Il tente d'élargir son autorité au Hedjaz et à la Syrie mais il est déposé en 1772 par son lieutenant Muhammad Bey Abû Dhahâb qui le fait tuer l'année suivante..

Le chroniqueur égyptien Abd al-Rahman al-Jabarti considère le gouvernement d'Abû Dhahab comme la dernière période de bon gouvernement en Égypte : après sa mort en 1775, les luttes entre factions mameloukes reprennent. Mourad Bey et Ibrahim Bey se partagent l'autorité et déposent les beylerbeys nommés par la Porte. Le tribut à Constantinople cesse d'être payé après la mort d'Abû Dhahab. En 1786, une expédition ottomane commandée par Cezayirli Gâzi Hasan Pacha reprend temporairement le Caire et la Basse-Égypte, obligeant les beys mamelouks à se réfugier en Haute-Égypte. Les conflits entre Ottomans, mamelouks et Bédouins perturbent les échanges et la population souffre plusieurs fois de la famine ainsi que d'épidémies de peste. Ibrahim et Mourad reprennent le Caire en 1791. En 1795, une révolte de la population cairote les oblige à abolir temporairement les nouveaux impôts mais ils les rétablissent un mois après..

Les guerres entre factions sont relativement peu meurtrières : selon un missionnaire allemand, « il y a encore des chroniqueurs arabes au Grand Caire qui donnent les relations les plus fanfaronnes d'un combat insignifiant et futile entre Beys égyptiens, où peut-être cinq ou six sur plusieurs milliers sont tués ». Mais leur effet économique est désastreux. Par crainte d'une nouvelle contre-offensive ottomane, les beys mamelouks, qui comptaient avant tout sur leur cavalerie, commencent à développer des troupes mercenaires, une infanterie, une artillerie et une flotte fluviale. Les mamelouks, excellents cavaliers et combattants à titre individuel, restent toujours incapables de s'intégrer dans une tactique d'ensemble. Cette réorganisation militaire est loin d'être achevée lors du débarquement des Français en 1798.. vignette|500px|centré|Maison d'Ibrahim Bey au Caire, Description de l'Égypte, 1801 Intermède français (1798-1801)

En 1798, Napoléon Bonaparte écrase les mamelouks lors de la campagne d'Égypte. Il tente d'établir une administration moderne mais ses réformes provoquent la révolte du Caire () et il échoue au siège de Saint-Jean-d'Acre (1799). Après son départ pour la France, son successeur, le général Kléber, est assassiné en 1800. En 1801, l'Égypte est reconquise par une armée anglo-ottomane.

Selon un manuel d'histoire égyptien publié en 1916 :

Méhémet Ali et le pachalik alaouite

En 1806, Méhémet Ali, un militaire d'origine albanaise, devient gouverneur d'Égypte. Il élimine les mamelouks puis les janissaires et établit un pouvoir personnel. Pendant la première guerre égypto-ottomane (1831-1833), l'armée égyptienne, commandée par son fils Ibrahim Pacha, conquiert l'ensemble du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Mais pendant la deuxième guerre égypto-ottomane (1840), l'intervention des puissances occidentales oblige Méhémet-Ali à abandonner ses conquêtes.

Sous le règne d'Ismaïl Pacha (1863-1879), lors de la réforme administrative de 1867 qui transforme les pachaliks (ou eyalets) en vilayets, Ismaïl obtient le statut spécial de khédive (vice-roi héréditaire) qui consacre sa semi-indépendance de fait et met fin à la province ottomane d'Égypte.

Population Le Caire

Le Caire, capitale politique et économique, est de loin la plus grande ville d’Égypte. L’étendue de la ville et sa population culminent au où elle aurait atteint , soit environ les deux tiers de la population urbaine du pays. Elle décline au siècle suivant. En 1798, Jomard, un des auteurs de la Description de l'Égypte, l’estime à . Elle compterait alors Égyptiens musulmans, musulmans étrangers ( Turcs, Maghrébins, Syriens) et de la classe militaire mamelouke et turque ; les mariages entre Turcs et Égyptiens musulmans sont assez courants. En outre, la ville abrite des minorités religieuses ( Coptes, Grecs, Syriens catholiques, Juifs, Arméniens), plus un petit nombre de marchands européens ; chacun de ces groupes tend à se concentrer dans son propre quartier (harat) : les Maghrébins autour des marchés al-Ghuriyya et al-Fahhamin et de la mosquée Ibn Touloun, les Syriens vers Khan al-Hamzawi et à Jamaliyya. Les Syriens catholiques, installés seulement depuis le début du , jouent un rôle économique important grâce à leurs contacts avec les marchands européens, surtout Français et Italiens, protégés par le régime des capitulations, dans les quartiers du Khalij (un canal dérivé du Nil) et des principaux bazarsMichael Winter H. K., Egyptian Society Under Ottoman Rule, 1517-1798, Routledge, p. 221-222.

La province

Les principaux ports sont Alexandrie, Rosette (Rachid) et Damiette sur la Méditerranée, Suez et Al-Qusair sur la mer Rouge.

Ethnies et religions

Les Turcs forment l'élément politiquement dominant jusqu'au milieu du . Ils ne se désignent pas eux-mêmes comme Turcs, terme jugé péjoratif, mais comme Ottomans ou Roumi (Romains, Byzantins).. Ils partagent le pouvoir avec les mamelouks. Ces derniers, au nombre de environ au , sont d'origines variées : Caucasiens et Turcs en majorité, mais aussi Balkaniques, Noirs africains, parfois Égyptiens d'origine ; malgré leur origine étrangère, ils sont les seuls à se définir comme « Égyptiens » (misirli en turc)..

Les autochtones sont appelés Ibn al Balad (fils du pays) ou Awlad al 'Arab (fils des Arabes, ce qui indique une ascendance arabe mélangée). Les Turcs appellent les autochtones des fallah (paysans), terme de mépris qui s'applique même à des lettrés citadins et à des descendants du prophète..