Mani pulite (en français « Mains propres ») désigne une série d'enquêtes judiciaires réalisées au début des années 1990 et visant des personnalités du monde politique et économique italien. Ces enquêtes mettent au jour un système de corruption et de financement illicite des partis politiques surnommé Tangentopoli (de tangente, « pot-de-vin » et de poli, « ville » en grec). Des ministres, des députés, des sénateurs, des entrepreneurs et ex-présidents du conseil sont impliqués.

Les enquêtes sont initialement confiées à une équipe du parquet de Milan (composée des magistrats Antonio Di Pietro, Piercamillo Davigo, Francesco Greco, Gherardo Colombo, Ilda Boccassini et sous la direction du procureur général Francesco Saverio Borrelli et de son adjoint Gerardo D'Ambrosio) puis élargies à tout le pays. Elles donnent lieu à une grande indignation de l'opinion publique et révolutionnent la scène politique italienne, provoquant la disparition de partis historiques comme la Démocratie chrétienne (DC), le Parti socialiste italien (PSI), le Parti socialiste démocratique italien (PSDI) ou encore le Parti libéral italien (PLI). Le bouleversement politique provoqué par la disparition de ces partis est tel que certains observateurs décrivent la recomposition qui s'est ensuivie comme le passage d'une « première république » à une « deuxième république » italiennes.

1992 : découverte de Tangentopoli Mario Chiesa, le « filou isolé »

Le scandale éclate le . Le procureur adjoint de Milan, Antonio Di Pietro, obtient du juge Italo Ghitti un mandat d'arrêt au nom de Mario Chiesa, directeur de l'hôpital Pio Albergo Trivulzio et membre de premier plan du PSI milanais. Chiesa est arrêté en flagrant délit alors qu'il empoche un pot-de-vin de l'entrepreneur Luca Magni.

Ce dernier a remporté avec sa société un appel d'offres de 140 millions de lires et Chiesa en revendique 10 %. Fatigué de payer, il demande l'aide des forces de l'ordre. Équipé d'un micro, Magni entre à 17 h 30 dans le bureau de Mario Chiesa, lui apportant 7 millions de lires, soit la moitié du montant qui lui est réclamé. Dès que Chiesa dépose l'argent dans le tiroir de son bureau, les carabiniers font irruption pour l'arrêter. Chiesa se saisit du fruit d'un autre pot-de-vin (celui-ci de 37 millions de lires), se réfugie dans les toilettes attenantes et essaye de les faire disparaître dans l'eau des WC, sans y parvenirTravaglio : « Promemoria » (gennaio 2009, Corvino Meda Editore, Bologna, ).Barbacetto, Gomez, Travaglio: Mani Pulite, la vera storia, pp. 17, 674, 704-5 (2002, Rizzoli, )..

Cet événement fait la une des quotidiens et des journaux télévisés. Bettino Craxi, leader du PSI dont l'objectif est de retrouver la présidence du Conseil après les élections d', nie au journal télévisé de Rai Tre une corruption à échelle nationale, définissant Mario Chiesa de mariuolo isolato (filou isolé) et de scheggia impazzita (écharde devenue folle) dans un PSI intègre.

Élargissement des enquêtes anti-corruption et élections de 1992 150px|thumb|left|Antonio Di Pietro, le magistrat le plus célèbre de Mani Pulite. 150px|thumb|left|Gherardo Colombo, un des magistrats du pool, il enquêta également sur la loge P2.

Sous interrogatoire, Chiesa révèle au procureur Di Pietro l'existence d'un système des pots-de-vin bien plus étendu que ce qu'a affirmé Craxi. D'après lui, ces pots-de-vin sont devenus un impôt obligatoire pour la quasi-totalité des appels d'offres. Les bénéficiaires de ce système sont les hommes politiques et les partis, toutes appartenances confondues, mais essentiellement ceux au pouvoir, comme la Démocratie chrétienne (DC) et le Parti socialiste italien (PSI).

Au vu du contexte politique, en pleine campagne électorale, Antonio Di Pietro maintient sur les enquêtes un silence absolu. Toutefois, certaines formations, telles que la Ligue du Nord, exploitent l'indignation pour gagner des voix (notamment avec le slogan Roma Ladrona !, « Rome voleuse ! »). Pour sa part, la DC sous-évalue le poids politique de Mains propres. D'autres encore, comme Bettino Craxi, accusent directement le Parquet de Milan d'avoir un « objectif politique précis ».

Les élections d'avril sont marquées par l'augmentation de l'abstention et le mépris de la population pour une politique enfermée dans les mêmes schémas depuis l'après-guerre, incapable de se renouveler malgré les changements des dernières années. La DC voit ses intentions de vote chuter de 34,3 % à 29,6 %. Elle tombe ainsi pour la première fois de son histoire sous la barre des 30 %Finita l'epoca della diga anticomunista, la formula s'inceppa. Le PSI de Bettino Craxi perd 0,6 point (passant à 13,6 %), subissant sa première chute depuis 1979Il Gran Decisionista cade in piedi. Le Parti démocrate de la gauche (PDS) et le Parti de la refondation communiste (PRC), héritiers du défunt Parti communiste italien (PCI), perdent chacun un quart de leurs voix. Faisant de la moralisation et du renouveau politique son cheval de bataille, la Ligue du Nord sort comme le vainqueur de ces élections de 1992 et parvient à constituer son premier groupe parlementaire à la ChambreIl dato dovrebbe far riflettere chi sta a Roma.

Peu après les élections, beaucoup d'industriels et d'hommes politiques sont accusés de corruption. Le , deux anciens maires socialistes de Milan, Paolo Pillitteri, beau-frère de Bettino Craxi, et Carlo Tognoli, ministre en poste, sont informés de l'enquête qui les vise. Le 7, plusieurs conseillers municipaux milanais et le président démocrate-chrétien de l’agence municipale des transports, Maurizio Prada, sont arrêtés. Le 12, le secrétaire administratif national de la DC, Severino Citaristi, est inculpé pour violation de la loi sur le financement des partis. Le , l'entrepreneur de travaux publics Salvatore Ligresti, proche de Craxi, déjà impliqué dans les spéculations des années 1980, est incarcéré à la suite de quoi il implique Craxi sur lequel la justice ouvre une enquête en décembre.

Les enquêtes commencées à Milan se propagent rapidement à d'autres villes au fur et à mesure des confessions. A la source de cette contagion exponentielle des enquêtes, se trouve une tendance des dirigeants politiques à refuser leur soutien à des hommes politiques inculpés moins importants. Ces derniers, se sentant trahis, accusent d'autres hommes politiques qui, à leur tour, font de même.

Au Parlement, les quatre partis (DC, PSI, PSDI et PLI) conservent la majorité absolue en nombre de sièges au terme du scrutin d'avril, mais l'onde de choc des arrestations et des mises en demeure affaiblit fortement la majorité. Lorsque, en mai, les Chambres se réunissent pour élire le nouveau président de la République, le suffrage se tient dans un chaos total. Le juge antimafia Giovanni Falcone vient d'être assassiné à Palerme. La candidature d'Arnaldo Forlani (DC) est rejetée, de même que celle de Giulio Andreotti (DC). En définitive, Oscar Luigi Scalfaro (DC) est élu au Quirinal. Candidat des « moralisateurs », Scalfaro refuse la moindre concession vis-à-vis des hommes politiques soupçonnés. Bettino Craxi, qui comptait retourner à la présidence du Conseil, doit laisser la place à Giuliano Amato (PSI).

Le , une nouvelle tragédie secoue l'Italie : l'assassinat du magistrat antimafia Paolo Borsellino et de ses cinq gardes du corps. Aux funérailles des agents morts en service aux côtés de Borsellino, le président de la République Scalfaro et le président du Conseil Amato sont bousculés, sifflés, et accueillis aux cris de « Assassins », « Vous les avez tués vous-mêmes ! », « Démissionnez ! »|url=http://archiviostorico.corriere.it/1992/luglio/22/calci_insulti_Scalfaro_Amato_co_0_9207227708.shtml.

En août, Craxi attaque Di Pietro dans Avanti!, le journal de son parti : « Tout ce qui brille n'est pas de l'or. On découvrira bientôt que Di Pietro est tout sauf le héros dont on entend parler. Il y a bien trop d'aspects peu clairs dans Mains propres ».

Le , , membre du PSI, se suicide. Il laisse une lettre dans laquelle il se déclare coupable mais rappelle que les crimes qu'il a commis ne l'ont pas été pour son propre bénéfice mais pour celui de son parti. Bettino Craxi, secrétaire du PSI, très lié à Moroni, s'élève contre la presse et les magistrats, dénonçant un « climat infâme ». , la fille de Sergio Moroni, députée de 2001 à 2013 à la Chambre, est l'une des voix les plus critiques envers l'.

En septembre, une enquête du Parquet de Brescia est portée à la connaissance du public. Un ancien carabinier aurait parcouru l'Italie pour recueillir des informations compromettantes sur la vie privée du Procureur Di Pietro. Deux de ses amis auraient reçu de l'argent pour révéler que le magistrat se droguait. L'enquête est classée sans suite« Sintesi della storia di Tangentopoli con nomi e cognomi ».

Opinion publique right|thumb|Oscar Luigi Scalfaro.

L'opinion publique, après l'étonnement initial, se range massivement derrière les procureurs de Milan. La justification de la loi sur le financement public des partis politiques, est perçue comme scandaleuse. Pendant des années, les hommes politiques avaient insisté sur la nécessité de financer publiquement les partis politiques, et l'opinion découvre en 1992 que cela n'a pas empêché la corruption.

Des comités et des mouvements spontanés s'organisent pour montrer la solidarité avec les procureurs milanais du pool Mani Pulite. Sur les murs, appaissent des slogans comme W Di Pietro (Vive Di Pietro), Di Pietro non mollare (Di Pietro, ne faiblis pas), Di Pietro facci sognare (Di Pietro fais-nous rêver), ou encore Di Pietro tieni duro! (Di Pietro tiens le coup). Des slogans comme Tangente, tangente. E i diritti della gente? (Pots-de-vin, pots-de-vin et les droits des gens ?) ou Milano ladrona, Di Pietro non perdona! (Milan Voleuse, Di Pietro ne pardonne pas) ou encore Colombo, Di Pietro: non tornate indietro (Colombo, Di Pietro, ne faites pas marche arrière) sont repris dans toute l'Italie. On distribue des montres indiquant « l'heure légale ». Dans les sondages de l'époque, la popularité de Di Pietro et du pool atteint le seuil des 80 %, considéré en Italie comme le « seuil des héros ».

1993 : tentatives de résistance Nombreuses mises en examen Aux élections locales de , la crise des partis traditionnels se confirme : la Democrazia Cristiana (DC) et le Partito Socialista Italiano (PSI), perdent chacun la moitié de leur électorat.

Les enquêtes se poursuivent et s'étendent à toute l'Italie, dégageant un système de corruption diffusé à l'échelle nationale et dont aucune échelle de la politique (nationale ou locale) n'a été épargnée. Beaucoup d'hommes politiques et d'entrepreneurs de premier plan sont impliqués . Bettino Craxi doit démissionner en du secrétariat national du PSI. 72 procédures pénales (un record), sont intentées au trésorier de la DC, Severino Citaristi.

Tenant compte de la vague de colère nationale, le gouvernement Amato s'engage à demander la démission de chaque ministre mis en examen. Les enquêtes touchent de nombreux ministres, provoquant un taux de démission jamais atteint dans le gouvernement.