thumb|L'Épire, une région à cheval sur la Grèce et l'Albanie. Sur cette carte on peut voir l'extension approximative de l'Épire antique (en gris), de l'actuelle préfecture grecque d'Épire (en orange), de la partie habitée majoritairement par des « Grecs albanais » (en vert) et les limites de l'« Épire du Nord » en pointillés. Gjirokastër (Argyrókastro) et Korçë (Korytsá) sont les deux principales villes de l'Épire du Nord. L’histoire de l'Épire du Nord de 1913 à 1921 est marquée par la volonté d'énosis, autrement dit de réunion à l’État national grec, de la minorité grecque présente dans cette région du sud de l'Albanie et par le désir irrédentiste du royaume hellène de l'annexer.

Pendant la Première Guerre balkanique, l’Épire du Nord, qui abrite une importante communauté orthodoxe de langues hellène et/ou albanaise, est occupée en même temps que l'Épire du Sud par l’armée grecque, victorieuse sur les Ottomans. Athènes souhaite annexer ces territoires. Cependant, l’Italie et l’Autriche-Hongrie s’y opposent et le traité de Florence de 1913 confie l'Épire du Nord à la toute nouvelle principauté d’Albanie, de population majoritairement musulmane. L’armée grecque évacue donc la région mais les Épirotes chrétiens rejettent la décision internationale et décident de former, avec le soutien tacite de la Grèce, un gouvernement autonome à Argyrókastro (Gjirokastër).

Face à l’instabilité de l’Albanie, l’autonomie de l’Épire du Nord est finalement confirmée par les grandes puissances par la signature du protocole de Corfou du . L’accord reconnaît en effet les spécificités des Épirotes et leur droit d’avoir leur propre administration et leur propre gouvernement sous la souveraineté de l’Albanie. Malgré tout, l’accord n’est jamais réellement mis en œuvre parce que le gouvernement albanais s’effondre en août et que le prince Guillaume de Wied, élu souverain du pays en février, retourne en Allemagne en septembre.

Peu après l’éclatement de la Première Guerre mondiale, en , le royaume de Grèce réoccupe donc la région. Cependant, l’attitude ambiguë d’Athènes face aux puissances centrales durant la Grande guerre pousse la France et l’Italie à envahir à leur tour l’Épire en . À la fin du premier conflit mondial, cependant, l'accord Tittoni-Venizélos prévoit le rattachement de la région à la Grèce. Le changement de gouvernement à Rome et les difficultés militaires de la Grèce face à la Turquie de Mustafa Kemal profitent toutefois à l’Albanie, qui reçoit finalement la région le .

Population de la région

thumb|Carte ethnographique de l'Épire du Nord en 1913 présentée par la Grèce à la Conférence de paix de Paris (1919). Le dernier recensement organisé en Épire du Nord par les Ottomans en 1908 décompte sujets orthodoxes et autres musulmans. Parmi les chrétiens, à parlent exclusivement le grec moderne. Le reste de la communauté est bilingue. Sa langue vernaculaire est un dialecte albanais mais son alphabétisation s'est faite en grec, langue aussi utilisée dans les activités culturelles, commerciales et économiques. De plus, une partie des orthodoxes albanophones exprime un très fort sentiment national grec et ce sont eux qui soutiennent les premiers le mouvement autonomiste épirote.

Dans la région, l’opposition entre populations musulmanes et chrétiennes est traditionnelle. En septembre 1906, des nationalistes musulmans assassinent le métropolite orthodoxe Photios de Korytsá, en l'accusant d'être un agent du panhellénisme. En agissant ainsi, ils créent un malaise entre les communautés, auquel même les nationalistes chrétiens albanais de la diaspora n'ont pas échappé. Dans ce contexte, le soutien des Épirotes orthodoxes à un gouvernement albanais exclusivement dirigé par des leaders musulmans (d'ailleurs opposés les uns aux autres) est donc loin de faire l'unanimité en 1914.

L'Épire dans les Guerres balkaniques La Grèce envahit l'Épire

thumb|left|Caricature albanaise montrant le pays se défendant contre ses voisins. Le Monténégro est représenté sous les traits d’un singe, la Grèce sous ceux d’un léopard et la Serbie sous ceux d’un serpent. Le texte en albanais dit : « Éloignez-vous de moi ! Bêtes suceuses de sang ! ». En mars 1913, l’armée grecque, en guerre contre l’Empire ottoman dans le cadre du premier conflit balkanique, fait une brèche dans les fortifications turques d'Épire à la bataille de Bizani, puis conquiert la ville de Ioannina avant de se diriger plus au nord. Quelques mois auparavant, le , la ville d’Himara, sur la mer Ionienne, est passée sous domination grecque après qu’un natif de la région, l’officier de gendarmerie Spyros Spyromilios, y a débarqué et s’en est emparé après une courte bataille. À la fin de la guerre, les forces hellènes contrôlent la majeure partie de l’Épire historique, atteignant une ligne allant des montagnes cérauniennes, au-dessus d’Himara, jusqu’au lac Prespa, plus à l’est.

Dans le même temps, la nation albanaise se réveille. Le , l’homme politique Ismail Qemali proclame l’indépendance de l’Albanie à Vlora tandis qu’un gouvernement provisoire est formé. Celui-ci ne parvient cependant à s’imposer que dans la région de Vlora : à Durazzo (actuelle Durrës), le général ottoman Essad Pacha forme un « Sénat central albanais » et les chefs de tribus continuent à soutenir l’idée d’un gouvernement ottoman. En fait, la majeure partie de ce qui va former par la suite l’État albanais est occupée par la Grèce (au sud) et la Serbie (au nord).

Délimitation de la frontière gréco-albanaise

thumb|Le ministre italien Tommaso Tittoni, partisan d'une Épire du Nord albanaise. Après la Première Guerre balkanique, l’idée d’un État albanais indépendant est soutenue par les grandes puissances européennes, et surtout par l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Mais ces deux pays cherchent en réalité à contrôler l’Albanie qui, selon les mots du ministre des Affaires étrangères italien Tommaso Tittoni, donnerait à celui qui la possède une « incontestable suprématie sur l’Adriatique ». L’annexion de Shkodër par la Serbie et la possibilité que la frontière grecque passe à quelques kilomètres seulement de Vlora déplaisent donc fortement à ces puissances.

En , une commission internationale est mise en place afin de délimiter la frontière entre la Grèce et l’Albanie. Placée sous l'égide des grandes puissances, cette commission ne tarde pas à être divisée entre délégués italiens et austro-hongrois d’une part, et délégués de la Triple-Entente (France, Royaume-Uni et Russie) d’autre part. Les premiers considèrent en effet les habitants de la région comme albanais, tandis que les seconds objectent que même si, dans certains villages, les vieilles générations sont albanophones, l’intégralité de la jeune génération est grecque par sa culture, ses sentiments et ses aspirations. C’est finalement la vision italo-austro-hongroise qui finit par avoir gain de cause.

Protocole de Florence

thumb|left|Le Premier ministre grec Elefthérios Venizélos. Malgré les protestations officielles d'Athènes, le protocole de Florence du attribue la possession de l'intégralité de l’Épire du Nord à la principauté d’Albanie. Après la signature du texte, les représentants des grandes puissances délivrent donc une note au gouvernement grec lui demandant d'évacuer militairement la région. Le Premier ministre grec Elefthérios Venizélos accède alors à cette demande, dans l’espoir de se gagner les bonnes grâces des puissances et d’obtenir leur soutien dans la question de la souveraineté des îles du Nord de la mer Égée que lui conteste l'Empire ottoman.

Les conséquences du protocole de Florence L'Épire du Nord déclare son indépendance

La cession de l’Épire du Nord à l’Albanie se révèle rapidement très impopulaire parmi les chrétiens de la région. Les partisans de l’énosis (autrement dit de la réunion du territoire au royaume hellène) se sentent trahis par le gouvernement d’Elefthérios Venizélos, parce qu’il refuse de les soutenir par les armes. Bien plus, le retrait progressif de l’armée grecque de la région risque de permettre aux forces albanaises de prendre le contrôle de l’Épire du Nord. Afin d’éviter cette éventualité, les irrédentistes épirotes décident de mettre en avant leur propre identité et de créer un gouvernement autonomeBasil Kondis, Greece and Albania, 1908-1914, Institute for Balkan Studies, Thessalonique, 1976, 124..

thumb|Photographie prise lors de la déclaration d’indépendance officielle de l’Épire du Nord, le . Le président Geórgios Christákis-Zográfos, des membres du gouvernement, du clergé et du personnel militaire et civil local apparaissent au premier plan. Geórgios Christákis-Zográfos, un homme politique originaire de Lunxhëri et ancien ministre grec des Affaires étrangères, prend alors l'initiative et entreprend des pourparlers avec les représentants des populations de la région dans un « conseil pan-épirote ». Par la suite, une République autonome d’Épire du Nord est proclamée le à Argyrókastro et un gouvernement provisoire est formé pour soutenir les objectifs du nouvel ÉtatEdith Pierpont Stickney, op. cit., 42..

Geórgios Christákis-Zográfos devient alors lui-même président du gouvernement provisoire. Dans son discours du (date de l'indépendance officielle de l'Épire)Katrin Boeckh, Von den Balkankriegen zum Ersten Weltkrieg: Kleinstaatenpolitik und ethnische Selbstbestimmung auf dem Balkan, Wissenschaftsverlag, Oldenbourg, 1996, 114., il explique que les aspirations nationales des Épirotes ont été totalement ignorées et que les grandes puissances ont non seulement rejeté la possibilité d’une autonomie à l’intérieur de la principauté d’Albanie mais ont également refusé de donner à la population de la région des garanties pour ses droits les plus fondamentaux. Pourtant, l’homme politique conclut que les Épirotes refusent d'accepter le destin que leur ont imposé les puissances : Pyrrhus Ruches, Albanian historical folksongs, 1716-1943: a survey of oral epic poetry from southern Albania, with original texts, Argonaut, 1967, 106..

thumb|left|Timbre épirote arborant le drapeau national (1914). Le nouvel État ne tarde pas à se doter de symboles nationaux. Le drapeau qu’il se choisit est une variante de l'étendard grec : il est composé d’une croix blanche sur fond bleu frappée d’un aigle à deux têtes byzantin de couleur noire.

Les jours suivant la proclamation d’indépendance, Aléxandros Karapános, un neveu de Zográfos futur député d’Arta (en Grèce), est nommé ministre des Affaires étrangères de la république. Le colonel Dimítrios Doúlis, originaire de Nivice, démissionne de l’armée grecque pour devenir ministre des Affaires militaires en Épire. Très rapidement, il parvient à mobiliser une armée constituée de volontairesKatrin Boeckh, op. cit., 115.. L’évêque local, monseigneur Basil, prend en charge le ministère de la Religion et de la Justice. Une trentaine d’officiers grecs d’origine épirote ainsi que de simples soldats désertent l’armée hellène pour rejoindre les révolutionnaires. Bientôt, des groupes armés, comme le bataillon sacré de Spyros Spyromilios établi dans la région d’Himara, se mettent en place dans le but de repousser toute incursion dans le territoire de la république autonome. Les premiers districts à rejoindre le gouvernement épirote en dehors d’Argyrókastro sont ceux d’Himara, Aghioi Saranta et Përmet..

La Grèce évacue la région thumb|Le quartier général épirote à Aghioi Saranta (actuelle Saranda), en . Photographie parue dans L'Illustration.