Les meurtres rituels de Toa Payoh sont une affaire criminelle survenue à Singapour en 1981. Le , le corps d'une fillette de neuf ans fut découvert près de l'ascenseur d'un immeuble résidentiel dans le district de Toa Payoh et, deux semaines plus tard, un garçon de dix ans fut retrouvé mort à proximité. Les deux enfants avaient été tués lors d'un rituel en l'honneur de la déesse hindoue Kali, dont le rôle traditionnel consiste à protéger les fidèles contre les démons et les calamités. Or, l'adoration de cette déesse ne s'accompagne pas de sacrifices. Les meurtres avaient été planifiés par Adrian Lim, un « médium » auto-proclamé qui avait convaincu plusieurs femmes qu'il détenait des pouvoirs surnaturels. Ses victimes lui offraient de l'argent et des services sexuels en échange de cures, de promesses de beauté et de chance. Deux de ces femmes devinrent des assistantes fidèles : Tan Mui Choo, que Lim épousa, et Hoe Kah Hong, qui devint l'une de ses . Lorsque la police enquêta sur une plainte pour viol déposée par l'une des victimes de Lim, celui-ci décida de tuer des enfants pour faire échouer l'enquête. À chaque fois, Hoe attirait un enfant dans la résidence de Lim, puis le trio le droguait avant de le tuer. En outre, Lim abusa sexuellement d'une petite fille avant de la tuer. Le trio fut arrêté lorsque la police découvrit une trace de sang qui menait à la résidence.
Le procès de 41 jours fut le plus long qui eut jamais lieu devant une cour de Singapour à l'époque. Aucun des avocats de la défense ne parvint à établir l'innocence de Lim et de ses comparses, mais ils tentèrent de leur éviter la peine capitale en exposant que leurs capacités étaient diminuées et en plaidant la maladie mentale, afin qu'ils ne puissent être entièrement tenus responsables des meurtres. Pour étayer leur défense, les avocats firent venir des médecins, des psychologues et des psychiatres, qui conclurent que les accusés montraient des symptômes de schizophrénie, de dépression psychotique et d'hypomanie. Cependant, l'expert du procureur réfuta ces conclusions et affirma que les accusés jouissaient de toutes leurs facultés lorsqu'ils avaient planifié et commis les meurtres. Les juges penchèrent en faveur du procureur et le trio fut condamné à la pendaison. Installées dans le couloir de la mort, les femmes firent appel au comité judiciaire du Conseil privé à Londres et demandèrent leur grâce au président de Singapour, en vain. Les trois furent pendus le . Lim, qui n'avait pas demandé de grâce, se dirigea vers la potence en souriant.
Ces meurtres choquèrent le public de Singapour : les gens furent surpris que de tels comportements puissent survenir dans leur société. Les rapports sur les activités du trio et les procédures judiciaires furent suivis avec attention. Les actions du trio furent régulièrement mentionnées dans les échanges publics pendant plusieurs années. À deux reprises, des studios de cinéma tentèrent de profiter de l'engouement causé par les meurtriers. Cependant, les critiques furent sévères, selon lesquels les films comportaient des scènes de violence et de sexe superflus, et ils firent piètre figure au box-office. Les actes et le comportement des trois tueurs furent étudiés par des spécialistes en criminologie, et les jugements rendus firent jurisprudence en cas de capacités diminuées.
La société de Singapour dans les années 1980
Au début du , des immigrants envahirent la Malaisie péninsulaire en colonisant les établissements des détroits, dont la future cité-État de Singapour. Les immigrants et les autochtones avaient des croyances distinctes, mais leurs différences s'estompèrent avec le temps. La majorité de la population autochtone croyait que la jungle était habitée par des esprits, des dieux et des démons capables de bienveillance comme de malveillance. Certaines personnes affirmaient pouvoir communiquer avec ces êtres surnaturels. Utilisant des danses et des chants, des chamans (des tang-kees et des bomohs) invitaient ces êtres à prendre possession de leurs corps et à transmettre aux fidèles leur sagesse, leurs bénédictions et leurs malédictions. Avec le temps, la « jungle urbaine » prenant de plus en plus de place sur l'île, ces pratiques chamaniques se déplacèrent de la forêt vers les communautés urbaines.
En 1980, 75 % des Singapouriens vivaient dans des logements sociaux. Les gratte-ciel construits par le gouvernement étaient surtout présents dans les régions populeuses : le district de Toa Payoh en était un exemple typique. La densité humaine y était élevée mais la plupart des résidents vaquaient à leurs affaires, préférant ignorer la vie du quartier. Singapour était devenue une société civile nettement plus calme qu'au début du siècle, quand les guerres de gangs y faisaient rage. Le faible taux de criminalité, conséquence d'un ensemble de lois strictes et de leur application systématique, avait donné aux gens un sentiment de sécurité. Cependant, le gouvernement mettait en garde contre l'autosatisfaction et lançait régulièrement des campagnes d'informations dont le thème était : . De fait, en 1981, trois Singapouriens commirent des meurtres qui choquèrent la population.
Viol et vengeance thumb|left|Le logement de Lim (en rouge) se situait dans le Block 12, Toa Payoh Lorong 7. À partir de 2008, les Blocks 10 et 11 voisins (au centre et à gauche) furent remplacés par des structures plus élevées.|alt=La photographie montre des immeubles d'habitation. Deux d'entre eux, au centre et à gauche, font 26 étages ; les autres sont plus petits. Un des appartements d'un immeuble sur la droite est coloré en rouge sur l'image pour être mis en avant. Pendant plusieurs années, un prétendu médium vivant dans le Block 12, Toa Payoh Lorong 7, avait accompli différents rituels bruyants pendant la nuit. Les voisins s'en étaient plaints à de nombreuses reprises aux forces de l'ordre, mais les rituels recommençaient toujours après un court laps de temps.
Fin 1980, Lim fut arrêté pour viol. Lucy Lau, une vendeuse itinérante de cosmétiques, l'avait rencontré alors qu'elle démarchait Tan. Le , Lim avait dit à Lau qu'un fantôme la hantait et qu'il pouvait l'exorciser à l'aide de rituels sexuels. Elle ne fut pas convaincue, mais le « médium » insista. Secrètement, il mélangea deux capsules de Dalmadorm, un sédatif, à un verre de lait et l'offrit à Lau, affirmant qu'il avait des propriétés saintes. Lau s'assoupit après l'avoir bu, et Lim en profita pour la violer. Pendant quelques semaines, il continua à abuser sexuellement d'elle à l'aide de drogues ou en la menaçant. En novembre, après que Lim eut prêté aux parents de Lau une somme d'argent plus petite que ce qu'ils lui avaient réclaméLorsque la somme en question est mentionnée dans les rapports de la police singapourienne, il est écrit « loans », c'est-à-dire un prêt., Lau alla voir la police pour porter plainte contre lui. Lim fut arrêté pour viol et Tan pour complicité. Libéré sous caution, Lim persuada Hoe de mentir en affirmant qu'elle était présente lors du prétendu viol et qu'elle n'avait observé aucun crime. La police continua cependant à enquêter : Lim et Tan durent ainsi prolonger leur liberté sous caution en se présentant au poste de police tous les soirs.
thumb|Kali la noire.|alt=La photographie montre la statuette d'une divinité. Elle possède quatre bras, a la peau noire et tire la langue. Elle porte une couronne massive dorée et tient dans une ses mains un sabre. Un cercle jaune entoure sa tête. Elle possède une robe rouge décorée avec le centre vert et or. Elle tient dans une autre main la tête coupée d'un homme. Furieux, Lim conçut un plan pour détourner l'attention de la police : il voulait sacrifier des enfants en l'honneur de la déesse Kali. Il prétendit être possédé par Kali et convainquit Tan et Hoe que la déesse voulait qu'ils tuent des enfants pour se venger de Lau. Il leur dit également que Phragann exigeait qu'il ait des relations sexuelles avec les victimes femelles.
Dans l'après-midi du 1981, Agnes Ng Siew Hock, âgée de 9 ans, disparut après un cours de religion à son église dans Toa Payoh. Quelques heures plus tard, son corps fut découvert dans un sac près d'un ascenseur du Block 11, à moins d'un kilomètre de l'église. La fillette avait été étouffée. L'enquête révéla qu'elle avait des blessures aux organes génitaux et qu'il y avait du sperme dans son rectum. Plus de 250 personnes demeurant près de la scène du crime furent interrogées, mais aucune ne fournit d'indice.
Le , Hoe avait porté son attention sur Agnes Ng qui circulait près de l'église et l'avait persuadée de la suivre à l'appartement. Le trio lui offrit avec insistance des aliments et des breuvages contenant du Dalmadorm. Lorsqu'elle fut inconsciente, Lim la viola. Aux environs de minuit, les trois adultes l'étouffèrent avec un oreiller et firent couler son sang, qu'ils burent et utilisèrent pour barbouiller un portrait de Kali. Ils lui plongèrent ensuite la tête dans un seau d'eau pour la noyer. De plus, Lim l'électrocuta pour s'assurer qu'elle était morte. Ils mirent ensuite son corps dans un sac qu'ils déposèrent près de l'ascenseur du Block 11.
Le , le corps de Ghazali bin Marzuki, un garçon âgé de 10 ans, fut à son tour découvert sous un arbre entre les Blocks 10 et 11. Il avait disparu la veille, après avoir été vu montant dans un taxi avec une femme. Les médecins légistes présents sur le lieu du crime affirmèrent que l'enfant était mort noyé, et découvrirent des marques de suffocation semblables à celles de la fillette de 9 ans. Il n'y avait aucun signe d'agression sexuelle, mais il y avait des brûlures dans son dos et un trou dans son bras. Des traces de sédatif furent découvertes plus tard dans son sang.
Au contraire d'Agnes Ng, Ghazali fut plus résistant face au sédatif et mit beaucoup plus de temps à s'endormir. Lim l'attacha par précaution mais il se réveilla et se débattit. Paniqués, les membres du trio lui assénèrent des coups du tranchant de la main au cou, ce qui l'assomma. Après avoir fait couler son sang, ils tentèrent de le noyer, mais Ghazali se débattit, vomissant et perdant le contrôle de ses intestins en mourant. Le sang continuait à couler de son nez après sa mort. Une fois leur forfait terminé, Tan resta dans l'appartement pour le nettoyer tandis que Lim et Hoe portèrent le corps à l'extérieur. Lim remarqua alors qu'une trace de sang menait à leur logement : lui et ses complices nettoyèrent donc du mieux qu'ils purent les taches avant le lever de soleil.
Rapidement, les policiers découvrirent des taches de sang qui menaient au septième étage du Block 12. En entrant dans un couloir du bâtiment, un inspecteur remarqua un ensemble hétéroclite de symboles religieux (une croix, un miroir et une lame de couteau) à l'entrée du logement 467F. Le propriétaire du logement, Adrian Lim, se présenta alors à l'inspecteur, l'informant qu'il y vivait avec sa femme, Tan Mui Choo, et une amie, Hoe Kah Hong. Lim ayant permis à l'inspecteur de fouiller son logement, celui-ci y découvrit des traces de sang. Dans un premier temps, Lim affirma qu'il s'agissait de gouttes de cire tombées d'une chandelle, mais, devant l'incrédulité du policier, il déclara que c'était du sang de poulet. Quand des policiers eurent trouvé des morceaux de papier contenant des informations sur les enfants morts, Lim tenta de détourner leurs soupçons en prétendant que le petit Ghazali était venu à son logement pour soigner un saignement de nez. Discrètement, Lim enleva des cheveux de sous un tapis et tenta de les faire disparaître dans les toilettes, mais un policier l'en empêcha. Plus tard, des médecins légistes déterminèrent que ceux-ci appartenaient à Agnes Ng.