T4 désigne la campagne d'extermination par assassinat des adultes handicapés physiques et mentaux, allemands et autrichiens, menée par le régime nazi de 1939 à , qui a fait de .

T4 est le nom retenu après 1945 pour cette action conduite sous la direction du Bureau central T4 de la chancellerie du Führer. Même si cette action cessa officiellement en , l'extermination des handicapés se poursuivit tout au long de la Seconde Guerre mondiale. En outre, une grande partie de ses exécutants ont été recrutés pour l du programme de la destruction des Juifs d'Europe.

Fondée sur un terreau idéologique fertile prônant une politique eugéniste active, antérieure au nazisme mais exacerbée par celui-ciDILLING Horst, « Stigmatisation en Allemagne à l'époque du national-socialisme : les malades mentaux et les handicapés », L'information psychiatrique, 2007/10 (Volume 83), p. 827-830. , la politique d'extermination des personnes handicapées est préparée par une intense campagne de propagande en faveur de la stérilisation et de l'« euthanasie » des personnes dont la vie est considérée par le régime comme indigne d'être vécue, qui s'exprime par exemple avec le film Ich klage an de Wolfgang Liebeneiner sorti en 1941HUSSON Édouard, « L'extermination des malades et des handicapes par les nazis (« opération T 4 ») : un lieu de mémoire négligé », Revue d’Histoire de la Shoah, 2004/2 (N° 181), p. 165-175. .

L'extermination des handicapés est le fruit d'une décision personnelle d'Adolf Hitler ; celui-ci en confie l'exécution à la chancellerie du Führer, dirigée par Philipp Bouhler. Mise en œuvre par des médecins nazis convaincus par les thèses du régime, et du personnel issu de la SS, elle se traduit par des mises à mort à grande échelle au moyen de chambres à gaz spécialement construites à cet effet dans six centres dédiés à ces opérations. Bien que des efforts soient déployés pour garder l'opération secrète, celle-ci devient de plus en plus connue au fil des mois, ce qui suscite des protestations qui contribuent à son arrêt officiel, l'objectif exterminateur que les nazis s'étaient fixé ayant de toute manière été atteint.

Terminologie vignette|Monument en hommage aux victimes du programme T4 réalisé par Richard Serra à Berlin sur la Tiergartenstraße.|alt=Photographie en couleur d'une sculpture en acier. Le terme « Aktion T4 » apparaît après 1945 ; il est dérivé de l'adresse du bureau central de l'opération, situé dans une villa confisquée à ses propriétaires juifs fin 1938. au de la Tiergartenstrasse à Charlottenburg, un des quartiers résidentiels de Berlin. Dans les archives fédérales allemandes, les dossiers relatifs à cette campagne de meurtres sont répertoriés sous le titre de (Documents relatifs à l'euthanasie) ou (Archives centrales de crimes d'euthanasie). Les documents officiels nationaux-socialistes contemporains se référant à ce programme le désignent alternativement sous les termes Aktion, E-Aktion, ou Eu-Aktion, « E » et « Eu » consistant en l'abréviation du mot « Euthanasie ».

Dans son ordre écrit du à Karl Brandt et Philipp Bouhler, Adolf Hitler emploie le terme de , que l'on peut traduire par « mort miséricordieuse ».

Si le terme d'euthanasie est employé par les nazis pour désigner l' T4, divers historiens montrent la réalité qui se cache derrière l’emploi de ce terme. Ainsi Michael Tregenza, pour qui . Pour qualifier les six centres où sont exécutées les victimes, Tregenza préfère l'expression « centre de gazage » à celle « d'institution d'euthanasie ». Bien que Raul Hilberg emploie le terme « euthanasie », entre guillemets, il considère ce programme comme la préfiguration conceptuelle en même temps que technique et administrative de l'extermination des Juifs d'Europe, et le décrit en définitive comme un holocauste psychiatrique. Richard J. Evans place lui aussi le terme « euthanasie » entre guillemets pour désigner un programme d'euthanasie forcée. Quant à Ian Kershaw, il qualifie l'appellation du programme d'« action d'euthanasie » d'euphémisme.

Origines idéologiques vignette|redresse|De l'origine des espèces, 1859. Hitler et ses fidèles en font une lecture et une interprétation servant leurs objectifs criminels.|alt=page de couverture de l'ouvrage De l'origine des espèces

Contexte international Comme le souligne Ian Dowbiggin, les origines des mouvements en faveur de l'euthanasie aux États-Unis et en Europe sont antérieures au Troisième Reich et étroitement liées à l'histoire de l'eugénisme et du darwinisme social.. En 1883, Francis Galton forge le terme pour établir une science de l'amélioration biologique de l'espèce humaine. Les partisans de l'eugénisme appliquent les principes biologiques des théories cellulaires et de l'évolution aux sociétés modernes, bases du darwinisme social. Le mouvement eugénique tend à créer une hiérarchie de races ou de groupes sociaux, plus ou moins valables, plus ou moins susceptibles de dégénérer..

De telles idées se développent également en Grande-Bretagne et aux États-Unis où, dans les années 1920, il y a . En France, Alexis Carrel, dans son ouvrage L'Homme, cet inconnu, publié en 1935, estime que et que ..

Débat allemand Dès 1895, le juriste allemand Adolf Jost, dans son ouvrage Le Droit à la mort, plaide en faveur de , argumentant que le contrôle sur la mort des individus doit en fin de compte relever de l'État. Toujours en Allemagne, Alfred Ploetz, fondateur en 1905 de la Société pour l'hygiène de la race, estime qu'il faut arrêter les soins aux malades alcooliques, vénériens ou issus d'unions consanguines, car ils sont , en leur permettant de se reproduire et de maintenir ainsi des tares héréditaires dans le corps social. ; il conseille aux médecins de tuer les nouveau-nés chétifs et malformés.

En 1920, l'ouvrage (L'autorisation de l'annihilation de la vie dénuée de valeur) de Karl Binding et Alfred Hoche propage en Allemagne les concepts de « semi-humains », « esprits morts », « avariés » et « existences superflues ». Les deux auteurs, respectivement juriste et psychiatre, citant Platon et Friedrich Nietzsche.Dans La République, Platon parle de malade dont la vie n'a plus de valeur pour eux-mêmes comme pour n'importe qui d'autres. Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche écrit que le malade est un parasite de la société […] arrivé à un certain état, il est inconvenant de vivre plus longtemps ., réclament . Parmi les raisons invoquées, et par la suite reprises par les nazis, figurait la nécessité d'éviter de dépenser un argent qui pourrait servir autrement à des fins « productives ». Dans cet ouvrage crucial selon Lifton, les auteurs estiment que l'euthanasie forcée est une action compassionnelle et conforme à l'éthique médicale.

vignette|redresse|Eugen Fischer (au centre) en 1934.|alt=photographie en noir et blan de trois personnes, dont Eugen Fischer faisant le salut nazi

Lors de la publication de l'ouvrage, l'écrasante majorité des médecins allemands rejette l'euthanasie, mais l'idée de mettre à mort des malades se propage dans l'opinion : en 1922, une revue de droit pénal publie un projet de loi sur la suppression des malades mentaux, et en 1925, une enquête menée auprès de théologiens fait apparaître que certains d'entre eux estiment inutile d'aider médicalement les enfants attardés.

En Allemagne, Fritz Lenz plaide en 1923 pour un vaste programme de stérilisation et regrette que la république de Weimar ne dispose pas d'institutions de recherches eugéniques comparables à celles existant en Grande-Bretagne et aux États-Unis ; il regrette également que l'Allemagne soit dépourvue de lois empêchant le mariage entre des personnes souffrant d'épilepsie ou d'arriération mentale, ou de races différentes.

. Les nominations d'Eugen Fischer et d'Ernst Rüdin à l'Institut Kaiser-Wilhelm, respectivement comme directeur de l'institut d'anthropologie et directeur de l'institut de psychiatrie, .

L'Autriche a connu un mouvement similaire : lors de la fondation de l'Association viennoise pour l'hygiène raciale en 1924, son président déclare que .

Le mouvement eugéniste, avec son idéologie bio-médicale, avait une grande influence en Amérique et en Europe avant l'arrivée des nazis au pouvoir ; il a trouvé à ce moment en Allemagne des conditions favorables à la mise en œuvre de ses propositions les plus radicales.

Propagande et endoctrinement vignette|redresse|Photographie de propagande de 1934 avec la légende « Ce malade mental coûte annuellement à l'État ».|alt=photographie de propagande, en noir et blanc et de trois-quarts dos d'un handicapé mental

Annoncée dans , la volonté de Hitler de stériliser les patients atteints d'une maladie héréditaire se traduit, quelques mois après l'arrivée des nazis au pouvoir, par la loi allemande sur la stérilisation forcée du 14 juillet 1933. Si cette politique de stérilisation forcée n'est pas spécifique à l'Allemagne, elle y constitue, selon Robert Jay Lifton, le précurseur du meurtre de masse. Cette législation ne suscite pas d'autre opposition que celle de l'Église catholique, qui la juge contraire à l'encyclique Casti connubii ; elle évite toutefois toute confrontation directe et plaide pour que les magistrats et médecins catholiques ne soient pas obligés de participer à la mise en œuvre de la loi.

vignette|gauche|redresse|Cette affiche de 1938 indique :

À partir de 1933, une intense campagne de propagande utilisant films, livres, brochures et affiches est lancée sur le coût que représentent les malades mentaux : on affirme notamment qu'un patient hospitalisé dans un asile coûte par jour, cette somme suffisant aux besoins d'une famille avec trois enfants en bonne santé.

Entre 1935 et 1937, l'Office politique et racial national-socialiste () produit cinq films muets comportant . Réalisé en 1936, (Maladie héréditaire) est tellement apprécié par Hitler qu'il en commande une suite avec une bande son, (Victime du passé), diffusée en 1937 dans tous les cinémas allemandsCette version sonore utilise la technique alors inhabituelle de l'interview direct avec des patients, afin de mettre en relief leur confusion mentale .. Relèvent également de cette campagne de propagande, qui se poursuit jusqu'en 1941, Mission et Conscience, J'accuse ()Voir l'analyse de ce film dans . ou Une existence sans vie, qui se termine par la phrase .

L'enseignement est également mis à contribution. Le manuel de mathématiques destiné aux élèves des écoles primaires supérieures pour l'année scolaire 1936, pose le problème suivant : . La presse et le public sont encouragés à se rendre dans les asiles de leur région, où .

La loi sur la stérilisation forcée est suivie, en 1934, par d'autres législations eugénistes comme la loi contre les criminels irrécupérables et dangereux (), la loi d'organisation unifiée du système de santé () et la loi sur les examens prénuptiaux () ; l'adoption de ces textes est facilitée par l'Académie du droit allemand, créée le et présidée par Hans Frank. La communauté scientifique accueille favorablement les lois imposant la stérilisation des « êtres inférieurs »En 1933, la Conférence internationale d'hygiène mentale, tenue à Paris, se déclare unanimement favorable à toutes mesures empêchant la naissance « des anormaux et des tarés ». En juin 1933, Hitler assiste à une séance du Congrès annuel de la Société internationale de biologie criminelle, tenue à Hambourg, où sont présentés les bons résultats des lois de stérilisation au Danemark. Cette séance convainc Hitler d'appliquer de telles lois, mais renforcées et contraignantes, en Allemagne (loi du 14 juillet 1933). .

Décision Le programme d'extermination des personnes handicapées est envisagé par Hitler de longue date : il l'évoque en 1933 avec Karl Brandt et Hans Heinrich Lammers ; le projet est mis en veilleuse en temps de paix, avant d'être mis en œuvre lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de radicalisation idéologique.