Tyrocinium chymicum est constitué d'une série de cours de chimie publiée en latin par Jean Béguin en 1610..

En ce début du , l'apothicaire Jean Béguin, protégé du roi Henri IV, donna les premiers cours de ce qu'il appela « chimie » mais était en fait, un état intermédiaire entre l'alchimie et ce qui allait devenir la science chimique. Sous l'impulsion donnée par le médecin germanophone Paracelse, la partie de l'alchimie non orientée vers la recherche de la pierre philosophale était en train de se transformer en science chimique autonome. À cette époque, les termes dalchimie et de chimie étaient interchangeables, aussi Didier Kahn a proposé de désigner la doctrine de cet entre-deux par le terme d'« (al)chimie ».

Les cours de Béguin furent fréquentés par la noblesse de robe et d'épée et même par des médecins, tous attirés par la nouveauté de l'entreprise. Il y eut en 1610 une édition pirate. Jean Béguin décida d'y remédier en publiant une version correcte de ses cours sous le titre de Tyrocinium chymicium à savoir « L'apprentissage de la chimie ».

En 1615, parait une traduction en français sous le titre de Les Elemens de chymie.

Cet ouvrage connut d'innombrables rééditions, une cinquantaine d'éditions en tout, en latin et en français entre 1610 et 1690., avec d'importantes augmentations qui ne sont pas toutes de la main de Béguin. Son œuvre continua à se développer après sa mort (en 1620), passant de 70 pages pour la première édition latine à 290 pages pour la première édition française et à plus de 500 pages pour la dernière, par ajout de nouvelles recettes.

Il est écrit dans une langue claire, sans aucune obscurité, ce qui était rare à l'époque pour les ouvrages d'(al)chimie.

Il marqua l'essor d'un genre littéraire nouveau, dit « des cours de chimie ». Il sera suivi en France, par les cours de W. Davidson en 1635, d'Étienne de Clave en 1646, Arnaud en 1656, de Barlet en 1657, de Nicaise Le Febvre en 1660, Christophe Glaser en 1663, Jacques Thibaut le Lorrain en 1667, Malbec de Tressel en 1671, jusqu'au célèbre Cours de chymie de Nicolas Lemery publié en 1675. Malgré ces nouveaux ouvrages, celui de Béguin demeura le guide classique du praticien.

Contexte historique En ce début du , la « chimie » n'avait pas encore complètement rompu ses liens avec l'alchimie et la médecine thérapeutique. Car c'est en ce siècle que va s’opérer un double mouvement consistant d'une part en la séparation irrévocable entre la chimie et l'alchimie, et d'autre part, l'infléchissement de la médecine, jusque-là fidèle à la tradition galéniste, vers une médecine de plus en plus chimique et expérimentale. Ce n'est qu'à partir de 1660 que la chimie se séparera ouvertement de l'alchimie transmutatoire. Par contre l'émancipation de la médecine de l'orthodoxie hippocrato-galénique se fera beaucoup plus progressivement, ponctuée par l'impulsion spectaculaire donnée par le médecin (al)chimiste suisse Paracelse (1493-1541).

Jean Béguin est un apothicaire lorrain, formé à l'école de médecine de Paris, le fief des partisans d'une médecine fidèle à la tradition galéniste. La fin du avait été marquée par de vifs affrontements entre partisans et adversaires de la médecine paracelsienne, souvent représentés respectivement par des représentants de la faculté de médecine de Paris et par ceux de Montpellier. Au-delà des polémiques, une réflexion de fond se développa, donnant l'occasion aux médecins gascon Joseph du Chesne et saxon Libavius, de tenter une conciliation des deux camps. Jean Béguin se place dans la filiation de ces tentatives de faire bénéficier la médecine orthodoxe galéniste des nouvelles médications (al)chimiques.

Au Moyen Âge, l'alchimie pouvait être évoquée dans certains commentaires d'Aristote, mais son enseignement n'avait jamais été intégré au savoir universitaire.

Les premiers cours d'(al)chimie furent donnés vers 1604 à Paris, dans l'école de pharmacie fondée par Jean Béguin avec l'aide de Jean Ribit, médecin du roi Henri IV. Ce travail s'appuyait sur ses expériences de laboratoire. Il marqua l'évolution de la doctrine spagyrique de Paracelse, très imprégnée d'hermétisme, vers une discipline chimique, débarrassée de toute considération théologique et métaphysique. Mais il faudra attendre encore quelques années, pour que le premier ouvrage de « chimie », présentée comme une discipline autonome, dédiée à la seule connaissance du monde matériel, paraisse. C'est celui de Guy de La Brosse, De la nature, vertu & utilité des plantes, paru en 1628.

Contenu de l'œuvre Le Tyrocinium chymicum est composé de deux livres. Le premier expose les principes chimiques et les opérations chimiques réalisées en laboratoire. Bases théoriques Jean Béguin indique dès l'introduction de Tyrocinium chymicum, que c'est un ouvrage destiné aux médecins afin qu'ils apprennent tous les avantages qu'ils peuvent tirer des remèdes chimiques, sur lesquels un préjugé absurde avait jeté le discrédit.

Si Jean Béguin défend avec conviction l'efficacité des médicaments chimiques, il ne faut pas en conclure qu'il soit un pur paracelsien pour autant, car prévient-il au contraire « je proteste d'être leur ennemi juré et comme étant nourriçon de l'école de Médecine de Paris, je serais très aisé de leur pouvoir donner la chasse, comme profanes & indignes d'être admis aux mystères de la Chymie » (Préface p.iiij). Il fait partie de ces médecins humanistes, qui après les confrontations virulentes entre galénistes et paracelsiens dans les années 1560-1580, cherchèrent une voie de conciliation. Fidèles à Hippocrate et Galien, ils cherchaient à enrichir la médecine orthodoxe avec quelques apports bien choisis de la médecine de Paracelse. Nombreux étaient ceux qui reconnaissaient l'efficacité de ses remèdes spagyriques (chimiques) extraits de minéraux et métaux, à condition de les utiliser dans des dosages précis.

Dès le premier chapitre, Jean Béguin définit la chimie ainsi: {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|La chymie est un art qui enseigne à dissoudre les corps mixtes naturels et les coaguler, étant dissous, pour faire des médicaments plus agréables, salubres et assurés. (Element de chymie, chap. I, ) |} La chimie est donc une technique (un art) de préparation de remèdes. Mais aussitôt, il précise qu'on peut l'appeler aussi bien alchimie, spagyrie ou art hermétique. Parlant de la chimie, il indique: {| style="border:1px solid #7ba05b;" cellspacing="2" cellpadding="2" align="center"

|Si quelqu'un la veut nommer Alchymie, à l'imitation des Arabes, par ce mot il désigne son excellence; si Spagyrie, il marque ses principales opérations, qui sont séparer et conjoindre; si art Hermetic, il témoigne de son antiquité. (Elem. de chymie, chap. I, ) |} (dans les citations, nous respectons partiellement l'orthographe du français du , sans accent)

La chimie est une science expérimentale, clairement séparée de la recherche alchimique du grand œuvre. Elle vise à produire des remèdes efficaces, agréables au goût et moins dangereux.

Un même corps peut être analysé sous plusieurs angles, un médecin le considérera du point de vue de ses qualités (froid, chaud, sec, humide) pour reconnaitre ses vertus thérapeutiques et un chimiste, le regardera du point de vue de ses principes, « le mercure, le soufre et le sel,...les principes qui rendent le corps mixte soluble et coagulable » (chap. II ). La chimie de Béguin adopte donc l'idée de Paracelse que toute chose se compose de mercure, soufre et sel, nommés les Trois Principes. Les propriétés des corps peuvent être réduites à des propriétés substantielles portées par les Tria Prima principiels.

La chimie de Béguin retient aussi l'idée paracelsienne de proposer des techniques d'analyse des substances, pour en connaitre les vertus et éventuellement les modifier pour les rendre plus efficaces.

Les trois Principes, derniers termes de la décomposition naturelle, sont présentés plutôt comme symbole d'une classe de corps, que comme corps toujours et partout semblables. On peut par l'expérience oculaire découvrir ces trois Principes. Si on brule du bois vert, « sortira d'abord une vapeur aqueuse qui ne se peut enflammer » mais qui se condense en eau et qui représente le Mercure. « Après sort une autre vapeur oléagineuse et facilement inflammable, laquelle retenue se change en huile et s'appelle le Soufre » (chap. II, ). Enfin reste les cendres, d'où on peut extraire un Sel. Toutefois, une des difficultés rencontrées est que le mercure, le soufre et le sel, obtenus en résolvant un mixte en ses principes, ne sont jamais purs, car « le Mercure contient une substance sulfurée et une saline. Le Soufre une substance saline et mercurielle & le Sel une substance sulfurée et mercurielle » (chap. II, ). Il faut remarquer aussi que la résolution spagyrique conduit éventuellement à d'autres corps, comme le « phlegme insipide et sans odeur qui a seulement vertu d'humecter » et la tête morte qui n'a que la vertu desséchanteSi on calcine les résidus restés au fond de la cucurbite, qu’on y ajoute de l’eau et qu’on filtre, les sels solubles passent à travers le filtre et la matière terreuse qui adhère au filtre est appelée Tête morte ou Terre.. Ils ne peuvent être considérés comme des Principes car ils ne possèdent aucune propriétés actives.

Béguin use de toute son habileté rhétorique pour convaincre les médecins galénistes que ses propositions sont compatibles avec les grands principes d'Aristote et Galien. Il développe soigneusement une batterie d'arguments rationnels pour apaiser les craintes des médecins orthodoxes. L'exposé clair et précis, tranche franchement avec les mystères, les obscurités volontaires des textes alchimiques. Le ton toujours très posé, très respectueux, tranche vivement avec le ton injurieux, colérique, voire désobligeant de Paracelse. La discussion est bien circonscrite au domaine de la chimie, sans jamais mêler des arguments théologiques. Enfin, quand il introduit un nouvel objet, il en donne une définition soigneuse.

Opérations chimiques Une fois posés ces principes théoriques, Béguin passe en revue dans les chapitres suivants du livre premier, les opérations chimiques et les instruments utilisés. Les expériences très simples se réduisaient à des calcinations, des distillations, dissolutions et des coagulations.

La « calcination est une réduction du mixte en chaux » (chap. III, ). Étant entendu que par chaux, « les Chymiques [chimistes] entendent toute poudre très subtile, faite par dissipation de l'humidité [...] Et quand la poudre ou chaux est rendue impalpable, comme farine très subtile, ils l'appellent Alcool, duquel mot ils se servent aussi pour exprimer l'esprit de vin très subtil et plusieurs fois rectifié, lequel ils nomment Alcool de vin » (chap. III, , c'est nous qui soulignons en gras). Voici donc donné (une des premières fois en français) l'usage du mot « » dans le sens eau-de-vie qui fut donné pour la première fois par Paracelse (dans Von Offenen Schaden., en allemand donc). Avant cette nouvelle acception, le terme signifiait « poudre très fine, sorte de collyre ». (Ambroise Paré) c'est-à-dire le khôl, par un emprunt à l'arabe كُحْل [kuḥl]. La nouvelle acception d'eau-de-vie reviendra dans les dictionnaires arabes sous la forme كُحول [kuḥūl].