L’occupation française de MalteAnne-Marie Mesa, L'occupation française de Malte (1798-1800). Un essai manqué d'acclimatation des institutions révolutionnaires, Atelier national de reproduction des thèses, 1993. désigne la période où l'archipel maltais fut pris puis administré par la République française, de 1798 à 1800.
Historique En 1792, la Révolution française confisque les biens français des Hospitaliers, comme ceux de tous les autres ordres religieux. Le Grand prieuré de France est dissous cette même année. et l'Ordre perd alors les trois quarts de ses revenus en France. En 1793, Malte échappe de peu à une révolte fomentée par des espions de la Convention..
Le , Bonaparte en route pour la campagne d'Égypte, quitte Toulon avec le gros de la flotte française et parvient à échapper à la flotte britannique de Nelson. Il se présente devant La Valette en demandant de faire aiguade (remplir les barriques d'eau) et devant le refus du grand maître de laisser entrer dans le port plus de quatre bateaux à la fois, Bonaparte s'empare de Malte, les et , assurant ainsi ses communications ultérieures avec la métropole. Le , la flotte française met le cap sur Alexandrie, après avoir laissé une garnison de trois mille hommes sur place.
Face à l'occupation française, le peuple maltais cherche un appui auprès du roi de Naples et de l'ennemi du moment des Français, l'Angleterre. Celle-ci dépêche le capitaine Alexander Ball à la tête d'une flotte. Les Français sont bloqués sur la terre par les Maltais et sur la mer par les Anglais. Le , la garnison française fait reddition au capitaine Ball alors nommé gouverneur de l'archipel au nom de sa majesté le roi des Deux-Siciles.
Contexte historique
Malte va apparaitre aux yeux des nations comme un fruit mûr prêt à être cueilli en cette fin du .
Décadence de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem
L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem était né comme ordre hospitalier des pèlerinages en Terre sainte, s'était développé comme ordre militaire des croisades, avait sauvé son existence et son indépendance, à la différence des Templiers, en devenant souverain de l'île de Rhodes. Son installation à Malte, après son éviction de Rhodes, en avait fait la première puissance maritime de la Méditerranée. Mais année après année, les « caravanes » (les opérations contre les musulmans infidèles) se limitaient en raids contre les barbaresques d'Alger, de Tunis ou de Tripoli, puis de razzias sans gloire contre les berbères aux salines de Zuara ou dans les golfes de Tunis ou d'Hammamet, pour enfin se transformer en convoyage des « responsions » (les revenus des propriétés continentales)..
L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem justifiait de moins en moins son surnom de « La Religion ». Son grand maître avec son statut de cardinal était devenu prince de Malte. Les oppositions étaient régulières entre l'Ordre, l'Église et les inquisiteurs. Les chevaliers respectaient de moins en moins leurs vœux ; en dehors des caravanes, les chevaliers fréquentaient plus souvent les bars du port que l'auberge de la langue, ils pratiquaient plus les jeux de cartes et le billard que les offices religieux, ils fréquentaient plus régulièrement les femmes que les servants, quand ils ne se querellaient pas et se battaient en duel. Une loge maçonnique existait à Malte depuis 1785..
L'Ordre gardait toujours la meilleure réputation sanitaire et hospitalière. La sacrée infirmerie de La Valette, terminée en 1712, était certainement l'une des meilleures. La « quarantaine » était la plus courue de la Méditerranée, le commerce d'Orient préférait transiter par Malte où sa patente sanitaire était reconnue dans tous les ports d'Occident.
Mécontentement des Maltais Comme dans toute l'Europe, les Maltais s'ouvraient aux Lumières et les notables prenaient conscience du statut dans lequel l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem les maintenait. Les Jésuites avaient ouvert un collège en 1592 où ils instruisaient la bourgeoisie, les armateurs, les commerçants. Une fois ceux-ci chassés en 1768, une université dite des études avait été créée avec leurs revenus, et une vie intellectuelle existait dans les classes supérieures de la société maltaise. Un théâtre avait été construit à La Valette en 1731 et une bibliothèque est ouverte en 1761 avec le fond du chevalier de Tencin et l'imprimerie royale française envoie à la bibliothèque maltaise un exemplaire de chacune de ses publications.. Elle s'enrichit aussi avec les livres provenant des dépouillesLes dépouilles sont les successions des Chevaliers dont la majeure partie revenait à l'Ordre. des ChevaliersMoureau 1999 ..
L'évêque, l'inquisiteur et le clergé de Malte soutenaient les demandes des notables mais aussi du peuple. Les premiers reprochaient à l'Ordre de ne pas accepter qu'ils puissent servir comme chevaliers, les seconds que les prix des grains fixés par le grand maître étaient trop élevés ou que les services de milice étaient toujours aussi importants malgré la fin des razzias, et tous, que l'Ordre ne respectait pas les anciennes franchises et privilèges qu'il s'était pourtant engagé à respecter et demandaient le rétablissement du « Conseil populaire » disparu avec la prise de possession des îles par l'Ordre..
Déjà, l'Ordre avait dû faire face à deux insurrections populaires. En 1775, les chevaliers durent mater une tentative de coup-d'état menée par un prêtre, Gaetano Mannarino, comme une autre insurrection réprimée en 1784.. En 1797, au moment de l'élection du nouveau grand-maître, une nouvelle insurrection, très certainement inspirée par le Directoire, tente d'obtenir une réforme du gouvernement de l'île par l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Après l'élection de Hompesch, l'Ordre voulait marquer fortement un coup d'arrêt à ces dérives et fait de Mikiel Anton Vassalli, le père de la langue maltaise, le principal responsable. Il est enfermé au fort Ricasoli, puis exilé à Salerne, faisant un exemple et contraignant ainsi au silence tous les frères de l'Ordre tentés par l'aventure..
Convoitise des grandes puissances
Le royaume de Naples gardait toujours l'espoir de récupérer l'archipel en cas de départ de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, mais l'île de Malte, une puissante forteresse au cœur même de la Méditerranée, était aussi la convoitise de toutes les puissances méditerranéennes.
Le , la Couronne ottomane, vaisseau amiral, est prise aux Turcs par chrétiens révoltés qui le mènent à Malte. Sur demande de la France en 1761, le grand maître Pinto accepte de lui vendre le bâtiment pour que le roi de France puisse le rendre au Sultan. L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem n'a plus la même opposition intransigeante vis-à-vis des infidèles..
En 1770, Catherine II avait demandé, sans résultat, l'aide de l'Ordre dans son action contre les Turcs en mer Égée où elle avait détruit la flotte turque à Tchesmé. En 1773, c'est l'ordre qui a besoin de la Russie depuis que celle-ci était devenue maîtresse d'une partie de la Pologne et donc d'une partie des commanderies du grand prieuré de Pologne. C'est une des raisons qui est à l'origine de l'élection de Ferdinand von Hompesch zu Bolheim comme grand maître.
En 1783, l'Angleterre perd l'île de Minorque et sa base navale. Même si elle garde l'escale de Livourne et ses entrepôts commerciaux, la flotte anglaise fréquente plus souvent le port de La Valette. L'île prend donc de plus en plus de valeur, Horatio Nelson la considère comme plus sûre que Gibraltar quand en 1794, lord Grenville, ministre des affaires étrangères, prend connaissance d'un mémorandum soulignant l'importance de l'île de Malte
La France avait une place prépondérante dans les relations de puissance à puissance avec l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. En 1780, des bateaux relâchant à Malte battent pavillon français loin devant ceux de Raguse, Naples, Venise, l'Angleterre, Malte, la Grèce, la Suède, Gênes et la Russie.. La France avait au le monopole de l'importation des produits manufacturés à Malte. Les grands maîtres Pinto et Rohan ont fait construire de grands dépôts par où transite tout le commerce méditerranéen : Le , les députés déclaraient à la Constituante :
Confrontation avec la Révolution française
Les bonnes relations de la France avec l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem vont être mises à mal avec la Révolution. Dès les élections aux États généraux l'Ordre a dû prendre une position et le grand maître de Rohan fit valoir la souveraineté de l'Ordre pour ne pas siéger comme ordre religieux. Même si dans leur ensemble les frères de l'Ordre étaient plutôt opposés aux idées révolutionnaires certains seront élus députés comme les baillis Alexandre-Charles-Emmanuel de Crussol ou Jean-Baptiste Antoine de Flachslanden ou le chevalier Charles Marie Pierre Félix Masson d'Esclans..
Après la nuit du 4 août, l'ambassadeur de l'Ordre, le bailli de La Brillanne, demande à Louis XVI d'exclure l'Ordre de l'application des décrets, principalement la suppression des dîmes, mais il ne sera jamais donné suite à cette demande et le décret du lui est appliqué, malgré les protestations du chargé d'affaires, le chevalier d'Estournel, auprès du ministre des affaires étrangères le comte de Montmorin.. Pour la période 1780/89 les revenus de l'Ordre étaient en moyenne de par an dont environ provenaient du royaume de France. Dès les inquiétudes s'aggravent quand il fut question du séquestre des biens du clergé. Le nouvel ambassadeur de l'ordre, le bailli de Virieu, inonde le Roi, les ministres et les députés de mémoires faisant valoir les besoins militaires qui servaient aussi la France et le caractère souverain de l'Ordre qui ne participait pas aux assemblées générales du clergé. Il soulignait que ces mesures feraient perdre toute influence de la France à Malte principalement commerciale. Toutes les Chambres de Commerce des ports français appuyaient ces demandes et Michel Regnaud de Saint-Jean d'Angély obtient provisoirement la sauvegarde des biens de l'Ordre malgré l'opposition de Armand-Gaston Camus, un vieil adversaire des Hospitaliers. Sous la pression de Louis XVI, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem est alors considéré comme une puissance étrangère possessionnée en France. Tous les biens de l'Ordre sont alors soumis à toutes les contributions royales.
Mais l'Assemblée nationale n'abdique pas dans son opposition à l'Ordre. Ainsi le , c'est la suppression des ordres de chevalerie. Il est alors interdit à tout Français, sous peine de perdre ses droits et même sa qualité de citoyen, de faire partie d'un ordre établi en pays étranger. Enfin le , tous les biens de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem en France sont mis sous séquestre pour être vendus.. Le grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Emmanuel de Rohan-Polduc entame de longues négociations avec la Convention qui de son côté recherche la préservation des intérêts commerciaux maritimes de la France. Pendant ce temps les succès militaires de l'armée républicaine en Italie y permettent aussi la confiscation des biens de l'Ordre.. Si Rohan pense encore pouvoir préserver l'Ordre, les conventionnels envisagent maintenant la prise de l'archipel maltais en envoyant des agitateurs dès 1793. Avant, en , pendant la campagne d'Italie, une escadre aux ordres des amiraux Laurent Truguet et Latouche-Tréville, vient mouiller face à Malte, mais devant la mise en défense de la côte par le grand maître de Rohan, les bâtiments lèvent l'ancre sans autre action..