vignette|Bas relief provenant de l'Arche de Marcus Aurelius présentant un sacrifice.
Les indigitationsVoir Feriae Sementivae et indigitations de Cérès et Tellus, pour un emploi au sens propre du mot., plus connues sous leur nom latin d’indigitamenta sont, au sens propre du mot des invocations ou des incantationsGeorg Wissowa, De dis Romanorum indigetibus et novensidibus disputatio, 1892« Indigitamenta », in Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Hachette, 1919.. C'est le titre donné à un recueil de prières de la religion de la Rome antique, un rituel pontifical où figuraient les invocations propres aux diverses circonstances de la vie ; ils contiennent des indications, soit dans le texte des formules, soit dans des explications à la suite, et définissent l'office propre attribué à chaque auxiliaire divin. Par extension de sens, elles désignent les divinités ainsi invoquées.
Sources
La liste des indigitamenta est dressée par Varron. De cet ouvrage de Varron, nous ne savons rien qui ne nous soit transmis par des auteurs chrétiens, au premier rang (chronologique) desquels vient TertullienTertullien, Ad Nationes, « Aux Nations » livre I, II. (vers 150 - vers 230) suivi d’ArnobeArnobe, Adversus nationes, « Contre les Nations », Livre I, II, III, IV, V, VI, VII (vers 250 - 327), et d’Augustin d'HipponeAugustin d'Hippone, De civitate Dei, « La Cité de Dieu ». (354-430), qui y puisent pour railler la religion païenne et avancer leur propre programme de propagande religieuse en affirmant - le fait est loin d’être certain - que Varron a dressé une liste de divinités. Leur emboite le pas MacrobeMacrobe, Les Saturnales, Livre I, Livre II. (vers 370 - après 430) et quelques autres scoliastes.
Augustin d'Hippone affirme que le livre de Varron traitait des dii certi, les « dieux certains ». Par conséquent, se pose la question embarrassante, insoluble même, de déterminer ce qui, dans les débris des Antiquités divines, doit être restitué à Varron ou ce qui relève des auteurs chrétiens. Le tri essayé par les érudits modernes reste toujours arbitraire.
Le fait est que nous ne connaissons les indigitamenta attribuées à Varron que par les auteurs chrétiens de la basse Antiquité qui y puisent en fonction de leur propre œuvre de propagande religieuse.
Indigitamenta
Indigitamenta de l’enfance
fonctionAvec l’ajout de la première colonne et une reclassification substantielle, ce tableau est tiré de « Indigitamenta », in Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Hachette, 1919, page 474. Tertullien Augustin sources diverses fécondation Consevius*Par substantivation de l'attribut de Janus et changement de fonction : « qui préside aux relations du mariage. » chez les Classiques : Janus Consivius* fertilité (menstrues) Fluvionia*Par substantivation de l’attribut de Junon « purificatrice » et changement de fonction : « qui nourrit le germe dans l'utérus. » Mena* chez les Classique Junon Fluonia, Februalis* ou Februata* : « purificatrice »chez Pline Genita Mana* : « bonne mère », version féminine des Mânes éveil à la vieaux sens Vitumnus* Vitumnus*Sentinus* vie intra-utérine Alemona qui met au jour LucinaDiespiter* LucinaDiespater* Chez les Classiques : Junon Lucina, « déesse de Lumière » et Jupiter, « dieu du Ciel, dieu de Lumière » accouchement Partula* chez les Classiques : les Parques (voir section étymologique de Parca*) assistent à l'accouchement Levana*Candelifera*Prosa* DeverraIntercidona*Pilumnus destin Fata Scribunda* chez les Classiques : Fatum et Fatae*, Fatua* et Fatuus* « baptême » Nundina vagissement Farinus* Vaticanus peut-être une parodie de Aius Locutius berceau Cunina Cunina*Chez Nonius Marcellus.Cuba allaitement Rumina Rumina et RuminusEn tant qu’attribut (facétieux ? outrageant ?) de Jupiter, « allaitant » : , La Cité de Dieu, livre VII boisson & nourriture Edula* et Potina* Educa* et Potina* Victa Potua* chez Arnobe, parodie de la Vica Pota*, « victoire puissante » des Romains croissance des enfants CarnaOssipagina* premiers pas Statina* Statulinus* ou Statanus* voyage Adéona (arrivée)Abéona (départ) Adéona (arrivée)Abéona (départ) retour à la maison Domiduca* Domiduca*Iterduca* Pensée Mens Mens chez les Classiques : Minerve volonté Volumnus*Voleta* Volumnus*Volumna* « père fouettard » Paventina* Paventia* plaisir charnel Volupia* Volupia*Lubentina* Vénus Lubentina* ou Libentina* de la libido Lubentina* chez les Classiques : Vénus Lubentia*, « aimante » du cloaque Cluacina* chez les Classiques : Vénus Cloacina, « purificatrice » supériorité sur les rivaux Praestitia* activité physique Peragenor* Agenoria*Stimula* paresse Murcia* Murcida* ; chez les Classiques Vénus Murcia ou Myrtea, « aux myrtes » bonne santé Strenia* contre la fatigue Fessona* pour apprendre à compter Numeria* qui apprend à chanter Camena* chez les Classiques : Camènes, nymphes prophétiques qui donne des conseils Consus Consus chez les Classiques : dieu agricole ruse Catius* qui donne des sentiments Sentinus* Sentinus*Sentia* Jeunesse Juventa* Juventas qui fait pousser la barbe Fortuna Barbata* Fortuna Barbata* chez les Classiques : Fortuna Muliebris, vénérée en mémoire de l'épouse de CoriolanTite-Live, 2, 40.
Indigitamenta de la nuptialité
fonction Tertullien Augustin sources diverses cadeaux de noces Afferenda* conjugalité Jugatinus chez les Classiques : Junon Juga « du mariage ». qui amène la promise à la maison du marié Domiducus*Junon Domiduca* ou Iterduca* qui attache les femmes aux maris Domitius*Manturna* chez les Classiques : Junon Cinxia* hymen/virginité Virginensis* hymen/défloration Pertunda* Pertunda* Pertunda* et Perfica* virilité Mutunus*Tutunus* Mutunus*Tutunus* Mutinus*Tutunus*Chez les classiques : Priape nuit de noces Subigus*Prema*
Indigitamenta de la mort
fonction Tertullien Augustin sources diverses qui vide le corps de l’âme Viduus* qui ferme les yeux Caeculus* qui fait périr la semence Orbana* Mort personnifiée Dea Mortis la Parque Morta* Oraisons funèbres « déifiées » NéniesPar divination abusive ad Neniam deam ; Augustin, De civitate Dei, VI
Indigitamenta de la vie agricole
fonction Tertullien Augustin sources diverses Monts et vallée RusinaJugatinusCollatinaVallonia Montinus* Terre passive et fécondéSol actif producteur de semence Tellumo*Tellurus* Chez les classiques : Tellus fumier Sterculius* Stercutius Stercenius* ou Stercutus* fruits de la Terre Fructesea* chez les Classiques : Pomone moissons ou semailles Messia, Orbana* (Ad Nationes, II) ; soit une variante de Orbona, déesse tutélaire des orphelins avec changement d’attributs et rapprochement avec orbita (« sillon »). Segetia*, Seia* Seia* et Semonia*chez les classiques Cérès nœuds dans la tige des épis Nodutus enveloppe des épis Volutina* ouverture [des fleurs, des épis] Patelena* Patellana, PatellaPatelana de patere, s’ouvrir. Suivant Arnobe (Contre les gentils, IV.124), on invoquait Patella pour les choses ouvertes et Patellina pour les choses à ouvrir., Panda, Pantica, etc. égalité les épis Hostilina* contre la nielle Robigo* Robigus* sarclage Runcina* lactescence des épis Lacturnus* tutelle [des moissons] Tutilina* Tutilina* bœufs Bubona* miel Mellona* Mellonia*
Indigamenta de la vie domestique
fonction Tertullien Augustin sources diverses porte Forculus Forculus chez les Classiques : Janus, dieu du « passage », du temps qui passe, du passé et du futur gonds Cardea Cardea idem seuil Limentinus Limentinus Lima ; idem foyer Lateranus*Chez Arnobe, de later, « brique » (le foyer est recouvert de briques) ; chez les Classiques : Lares, Pénates, Vesta richesse, argent Pecunia*Aescolanus*Argentinus* coffre-fort Arculus* divinité tutélaire Tutanus*Selon Nonius qui, se référant à Varron, dit qu’il aurait aidé à repousser HannibalRediculus* chasser les ennemis Pellonia* Pellonia* ; chez les Classiques : Vica Pota* se protéger du pillage Populonia* Populonia* se protéger des éclairs Fulgora*
Héritage problématique
Au deuxième siècle de notre ère, apparaissent dans les écrits d’auteurs chrétiens, toute une série de dieux que les Romains n’ont jamais mentionnés. Auguste Bouché-LeclercqRédacteur de l’article Indigitamenta dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Hachette, 1919, écarte l’identité entre les indigitamenta et les di indigetes, les « dieux indigètes » : Pour lui, il est
J.A. AmbroschL’un des premiers historiens modernes de la religion romaine avec J. A. Hartung et Rudolph H. Klausen., qui s'est emparé le premier du sujet, pensait que les Indigitamenta pontificaux contenaient les noms de tous les dieux de la religion nationale, de celle dont Numa avait été le législateur. Il allègue comme preuve le fait qu'Arnobe cite les Indigitamenta de Numa, en constatant qu'Apollon, introduit depuis dans la cité, n'y figure pas. Seulement, comme Apollon était « indigité » par les Vestales, et que les dieux Aescolanus et Argentinus (celui-ci créé au plus tôt en 217 avant Jésus-Christ, avec la monnaie d'argent) avaient leur place dans les listes varroniennes, Ambrosch concluait de là que les pontifes avaient ajouté au vieux fonds de notables suppléments. Ils l'avaient grossi par un travail d'analyse, qui décomposait l'essence des dieux en aspects multiples, et aussi par l'apport du dehors, en enregistrant les noms des dieux étrangers devenus romains. Puis, ils avaient ordonné ce chaos, classé les noms et les formules qui servaient à les « invoquer d'une façon sacerdotale » (indigitare) en catégories, par res (« chose ») et personae (« personnes »), et en séries inscrites sur des tablettes à leur usage, celles-ci appelées proprement Indigitamenta.
De ces archives secrètes, Varron aurait extrait ce que les pontifes voulaient bien laisser porter à la connaissance du public, c'est-à-dire les dieux dont l'intervention était utile aux individus, le reste demeurant le secret de l'État ou des diverses corporations sacerdotales. Dans ce système, Varron est un vulgarisateur, et ses dii certi une infime portion des entités découpées dans la substance des grands dieux par la méticuleuse dissection des pontifes.
Auguste Bouché-Leclercq note que
Sur la foi de saint Augustin, certains historiens croient aux « énormes volumes » des Indigitamenta varronniens et à la fertilité d'invention qu'il attribue aux pontifes et la subtilité de leur analyse. Saint Augustin écarte sans le discuter, comme ne se rapportant pas aux Indigitamenta, le témoignage de Cicéron, qui prétend connaître les livres pontificaux et ne trouve pas considérable le nombre des noms divins qu'on y rencontrait. Ni Censorinus, qui vise expressément les Indigitamenta, ni Servius, qui consulte Varron à tout propos, ne parlent d'une « multitude », d'une « tourbe » de petits dieux ; à plus forte raison, d' « énormes volumes à peine suffisants pour contenir leurs noms ». Les polémistes chrétiens, voulant tourner en ridicule le polythéisme, ont soin d'étaler les plus bizarres d'entre ses superstitions, et il ne faut pas les croire sur parole quand ils disent qu'ils en passent beaucoup sous silence.
Au dire de Servius, les Romains donnaient, avec les noms des divinités, les « raisons des noms eux-mêmes ». Ils expliquaient et défiguraient à loisir le nom de leurs divinités. C'est ainsi que se seraient trouvé modifié, dans toute sa puérilité archaïque, ce legs théogonique issu des vieux âges.
Piste numidienne
Tous les auteurs chrétiens qui puisent dans Varron sont originaires de Numidie. Nonius Marcellus, le seul dont les ouvrages ne soient pas liés à la propagande religieuse puise intensément dans le Varron des Indigitamenta ; Arnobe, Tertullien, Augustin, Macrobe, tous ceux qui citent les Indigitamenta de Varron sont originaires de cette province de l'Empire. Cela dit, aucun spécialiste de l'Antiquité romaine n’a avancé une théorie du complot, d’un mystérieux manuscrit varronnien accessible d’eux et d’eux seuls et malencontreusement ou opportunément disparu, une fois largement cité.
Analyse lexicologique