Laurent Tailhade, né à Tarbes le et mort à Combs-la-Ville le Son acte de décès (n° 60) dans le registre des actes d'état civil de Combs-la-Ville pour l'année 1919., est un polémiste, poète, conférencier pamphlétaire libertaire. et franc-maçonThierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Albin Michel, 1990, page 222. français.

Il use de nombreux pseudonymes : Azède, El Cachetero, Dom Junipérien, Lorenzaccio, Patte-Pelue, Renzi, Tybalt..

Il est inhumé au cimetière du Montparnasse, division 27 (petit). vignette|tombe de Laurent TAILHADE, division 27, petit cimetière du Montparnasse, n°66.

Biographie Le poète satirique et libertaire Laurent Tailhade est issu d'une vieille famille de magistrats et d'officiers ministériels, lesquels, pour l'empêcher de s'adonner à la vie de bohème littéraire, l'obligent à faire un mariage bourgeois et à se confiner dans l'ennui de la vie de province. Il est le fils du magistrat Félix Tailhade..

« Libéré » le à la mort de sa femme Marie Agathe Eugénie de Gourcuff, âgée de , Tailhade peut gagner la capitale et dilapider en quelques années tout son bien, en s'adonnant à la vie qu'il désirait mener depuis toujours. Devenu l'ami de Verlaine, Jean Moréas, Albert Samain, Sacha Guitry et Aristide BruantLéo Campion, Le Drapeau noir, l'Équerre et le Compas : les Maillons libertaires de la Chaîne d'Union, Éditions Alternative libertaire, 2002, ., Tailhade, tout en écrivant des vers influencés par les Parnassiens, développe sa fibre anarchiste et anticléricale dans des poèmes et des textes polémiques et d'une vigueur injurieuse peu commune.

Œil crevé dans un attentat vignette|Tailhade caricaturé par Charles Léandre pour le du périodique Les Hommes d'aujourd'hui (1891). Son nom devient populaire à partir de , lorsqu'il clame son admiration pour l'attentat anarchiste d'Auguste Vaillant avec une phrase fameuse : Par une étrange ironie du sort, Tailhade est lui-même victime d'un attentat anarchiste quelques mois plus tard, alors qu'il dînait au restaurant FoyotL. Bloy, Lettre à Guérin du 15 avril 94 midi in L. Bloy, Journal inédit, vol. 1, p. 682, L'Âge d'homme, 1996., où il a un œil crevé ; mais il ne se renie nullement et continue à afficher son anarchisme de manière encore plus déterminée. C'est un habitué des duels (plus de trente à son actif), et il est blessé plusieurs fois par ses adversaires, notamment par Maurice Barrès.

En 1892, il noue une relation avec Edward SansotQuelques Lettres de Laurent Tailhade, Revue de l’Époque, octobre 1921.. et plus tard avec Anne Osmont..

En 1902, lors des obsèques d'Émile Zola, il prononce son panégyrique (lui-même, comme Zola, était dreyfusard) ; il est reconnaissant que ce dernier soit venu le défendre, au nom de la défense de la liberté de la presse, à la barre du tribunal l'année précédente lorsqu'il était poursuivi pour avoir écrit dans Le Libertaire un article incendiaire constituant un véritable appel au meurtre à l'encontre du tsar Nicolas II qui faisait en 1901 sa seconde visite en France. Il est pour cela condamné à un an de prison ferme et séjourne environ six mois à la prison de la Santé entre et L'Éphéméride anarchiste : notice biographique.. Jean-Paul Dubray est à cette époque son secrétaire Catalogue de la Librairie de l'amateur, Strasbourg, automne 2022, , item 79 — sur Archive.org..

Provocateur Laurent Tailhade prend l'habitude de passer la saison estivale à Camaret : d'opinion libertaire, de mœurs libres (il y fait scandale en partageant sa chambre à l'Hôtel de France à la fois avec sa femme et un ami peintre), il est volontiers provocateur, écrivant des articles très violents dans différents journaux, entre autres L'Action, souvent très durs à l'encontre des Bretons dont il critique à la fois l'ivrognerie et la soumission à la religionCes articles finissent par être connus à Camaret car certains sont repris par Louis Coudurier dans La Dépêche de Brest et de l'Ouest, le journal local. (même s'il aimait les paysages bretons, se promenant beaucoup à pied dans la presqu'île de Crozon). vignette|droite|Tribune de Laurent-Tailhade contre Paul Déroulède dans le journal Les Échos, sans date.

Le scandale du est resté longtemps célèbre à Camaret : le est traditionnellement le jour de la Fête de la bénédiction de la mer et des bateaux : après la messe, la procession part de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, suit le « Sillon » et longe les quais du port avant de faire demi-tour et, de retour à la chapelle, est suivie des vêpres ; des couronnes de fleurs sont jetées à la mer et les bateaux sont bénis par le curé de la paroisse tout au long du parcours de la procession. Lorsque celle-ci se trouve à hauteur de l'Hôtel de France, Laurent Tailhade, dans un geste de provocation, verse le contenu d'un vase de nuit par la fenêtre de sa chambre, située au premier étage. Le , font le siège de l'Hôtel de France, menaçant d'enfoncer la porte d'entrée, criant , et menacent de jeter Tailhade dans la vase du port.

L'intervention des gendarmes de Châteaulin dans la nuit suivante suffit à peine à calmer les manifestants et, le , l'écrivain est contraint de quitter Camaret, suivi par des manifestants qui l'accompagnent jusqu'à la limite de la commune. Il se réfugie à Morgat et se venge, notamment en publiant dans la revue satirique L'Assiette au beurre du un pamphlet intitulé « Le peuple noir » où il critique violemment les Bretons et leurs prêtres. Un procès lui est par ailleurs intenté par le recteur (curé) de Camaret devant la cour d'assises de Quimper. La chanson paillarde Les Filles de Camaret a d'ailleurs probablement aussi été écrite anonymement par Laurent Tailhade pour se venger des Camarétois. Le nom tailhade est devenu pendant une bonne partie du dans le parler local un nom commun synonyme de « personnage grossier, mal élevé », même si ce mot est désormais tombé en désuétudeMarcel Burel, « Sur les pas de Laurent Tailhade dans la presqu’île de Crozon », revue Avel Gornog , 2011..

vignette|droite|Portrait de Laurent Tailhadepar Félix Vallottonparu dans Le Livre des masquesde Remy de Gourmont (1896).

Ses recueils les plus célèbres, Au Pays du mufle (1891) ou encore Imbéciles et gredins (1900), se caractérisent par une veine rageuse, insultante, et d'une verve qui lie l'argot des faubourgs et la richesse d'une langue d'une vaste culture.

Il a habité 47 rue du Ranelagh ( de Paris)Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, Les Éditions de minuit, septième édition, 1963, (« L-Z »), « Rue du Ranelagh », ..

Sa fille épouse en 1927 le journaliste Pierre Châtelain-Tailhade, qui travaillera notamment au Canard enchaîné.

« Appel aux conscrits »

En , une affiche de l’Association internationale antimilitariste (AIA) intitulée « Appel aux conscrits » est placardée sur les murs de Paris. Le texte, violemment antimilitariste et antipatriote, appelle les conscrits à tourner leurs fusils vers les « soudards galonnés » plutôt que vers les grévistes, et appelle à la « grève immédiate » et à l’« insurrection » au jour d’une éventuelle déclaration de guerre.

L’affiche est signée de dont Miguel Almereyda, Victor Camus, Amilcare Cipriani, Émile Coulais, Charles Desplanques, Auguste Garnery, Louis Grandidier, Jules Le Guéry, Eugène Merle, Félicie Numietska, Émile Pataud, Louis Perceau, Lazare Rogeon, Han Ryner, Roger Sadrin, Laurent Tailhade et Georges Yvetot.

Vingt-huit des signataires sont inculpés, Han Ryner, Lefèvre et Laurent Tailhade ne sont pas poursuivis.

À l'issue du procès qui se déroule du 26 au , deux prévenus sont acquittés et les condamnés chacun à d’amende et à des peines de prison allant de à de prison..

Engagement dans la franc-maçonnerie

Le , il est initié en franc-maçonnerie à la loge L'Indépendance Française du Grand Orient de France à Toulouse. En 1892, il est admis à la loge parisienne Les Amis Inséparables dont il devient secrétaire l'année suivanteGilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre, Maisonneuve et Larose, 2001, lire en ligne.. Il s'affilie ensuite à la loge La Philosophie Positive à Paris. Il quitte la franc-maçonnerie le .

L'engagement patriotique

Une fois la guerre avec l'Allemagne déclarée en 1914, le premier mouvement de Laurent Tailhade est patriotique. Réfugié dans sa région natale, il y fait des conférences et écrit même au ministère de la Guerre une lettre où il se propose de s'engager (alors qu'il a soixante ans)Cf. Courrier républicain de l'arrondissement de Bagnères-de-Bigorre des 11 octobre et 22 novembre 1914, Avenir des Hautes-Pyrénées des 23 août, 4 et 25 octobre 1914..

Il revient au pacifisme vers la fin de la guerre et salue la Révolution russe dans le journal La Vérité.

L'écrivain et sa postérité

Tailhade est avant tout un écrivain. Pamphlétaire de premier ordre, il se moque par exemple du et de ses célébrations dans Les Commérages de Tybalt). Tailhade est aussi poète connu, qui exploite à fond, pour servir sa verve argotique et rageuse, les potentialités du langage, tant du point de vue des registres, que du ton et du lexique. Il laisse un certain nombre de témoignages sur les poètes contemporains qu'il a croisés, parmi lesquels deux notices critiques sur Paul Verlaine et Charles Cros. Après la Première Guerre mondiale, Tailhade exercera une influence notable sur la nouvelle génération dada et surréaliste, qui verra en lui un précurseur de la révolution surréaliste, notamment sur Robert Desnos, qui le mentionne et lui rend hommage dans un certain nombre de textes, comme dédicataire ou comme figure tutélaire, aux côtés de Guillaume Apollinaire.

Elles sont mortes les abeilles

Elles sont mortes les abeilles au cimetière des Lilas si vous voulez du chocolat Mettez deux sous dans l'appareil

Il est mort notre Apollinaire et mort aussi Laurent Tailhade Cinq abeilles volent dans l'air et les sirènes de naguère pour moi s'abattent dans la rade

Robert Desnos, dans « Prospectus », 1919.

Selon Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française,

Œuvres Le Jardin des rêves : poésies, Paris, A. Lemerre, 1880. Préface de Théodore de Banville. Au pays du mufle, 1891. Préface d'Armand Silvestre. Vitraux, Léon Vanier, 1891; réédité chez A. Lemerre en 1894 puis au Mercure de France en 1907 Terre latine, Paris, A. Lemerre, 1898 À travers les Grouins, Stock, 1899 Imbéciles et gredins, 1900 L'Ennemi du peuple par Henrik Ibsen. Societe libre d'édition des gens de lettres, 1900 La Touffe de sauge, Éditions de la Plume, 1901 Son importance Auguste Pluchon avec Raoul Ralph [Offenstadt], pastiche d’Émile Zola, Paris, Offenstadt, 1902, avec 26 illustrations de Florane La Gynnécocratie, ou La Domination de la femme, précédé d'une étude sur le masochisme dans l'histoire et les traditions, avec la coll. de Jacques Desroix, Charles Carrington, 1902 Discours civiques : (4 nivôse, an 109 - 19 brumaire, an 110), Stock, 1902 « Der kaiser Guillaume II », in L'Assiette au beurre du illustré par Georges d'Ostoya Lettres familières, Collection rationaliste, Librairie de 'La raison', 1904 Poèmes Aristophanesques, Mercure de France, 1904 Omar Khayyam et les poisons de l'intelligence, Paris, C. Carrington, 1905 La « Noire Idole », étude sur la morphinomanie, Leon Vanier, Editeur ; A. Messein, Succr., 1907 Poèmes élégiaques, Mercure de France, 1907 Le Troupeau d'Aristée, Sansot, 1908 La Farce de la marmite, Messein, 1909 La Feuille à l'envers - Revue en un Acte, Messein, 1909 Pour la paix, Lettre aux conscrits, Messein, 1909 Un monde qui finit. La Dévotion à la croix. Don Quichote. Appendice, Messein, 1910 De Célimène à Diafoirus. Essai consacré à Molière et à son époque. « Misanthropie et misanthropes - la pharmacopée au temps de Molière - notes », Messein, 1911 Pages choisies. Vers et proses, Messein, 1912