La Culture du Narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances est un livre écrit par l'historien américain Christopher Lasch (1932–1994). Sa première parution date de 1979. L'ouvrage explore les racines et les ramifications d'une normalisation de la pathologie narcissique dans la culture américaine du en se basant sur des analyses à la fois psychologiques, culturelles, artistiques et historiques.

La première traduction française du livre date de 1981, dans une collection dirigée par Emmanuel Todd et Georges Liébert sous le titre Le Complexe de NarcisseEmmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard, 2008, p. 90 .. La préface à l'édition française de 2006 est signée du philosophe français Jean-Claude MichéaMICHÉA Jean-Claude, « Pour en finir avec le - Préface à l’édition française de The Culture of Narcissism de Christopher Lasch », in Transatanlica, revue d'études américaines, 2002, mis en ligne le ..

Contexte d’écriture de l’essai

Christopher Lasch travaille depuis l’automne 1970 au département d’Histoire de l’université de Rochester qu’il a rejoint sur l’invitation de Eugene GenoveseJeremy Beer, « On Christopher Lasch », in Modern Age, volume 47, n° 4 Fall 2005, Intercollegiate Studies Institute, .. Influencé par Marx, Freud, l’École de Francfort (Herbert Marcuse, T. W. Adorno, Max Horkheimer etc.) ainsi que par Jacques Ellul ou Guy Debord, ses recherches et sa vie personnelle le conduisent à se pencher sur les mutations des formes de la vie familiale et leurs conséquences sur la structure de la personnalitéLe seul et vrai paradis, ouvrage traduit par Fredéric Joly, Champs-Flammarion, 2006, .. Il publie en 1977 son cinquième livre Haven in a Heartless World: The Family BesiegedNew York : Basic Books, 1977, 230 p. où il constate un déclin de la famille depuis un siècle sous l’influence d’un contrôle à la fois social, médical et étatique. L’ouvrage est accueilli par des critiques particulièrement cinglantes de la part de ses lecteurs de gaucheJeremy Beer, « On Christopher Lasch », op. cit. .. C’est sur les bases de ce précédent livre que La Culture du narcissisme est construit. Le livre appliquant et prolongeant les idées de Haven in a Heartless World au contexte du malaise de la culture américaine des années de la présidence de Jimmy Carter. Le ton du livre jugé souvent pessimiste semble très lié au désespoir et au désenchantement qui caractérisaient la situation des États-Unis à l’époque.

Synthèse de l'ouvrage Des bases psychanalytiques

Le concept de narcissisme sur lequel Christopher Lasch se base est issu de la théorie psychanalytique. Au début du livre, l’auteur rappelle dans une note (37)Les citations et références paginées de la synthèse de l'ouvrage sont tirées de LASCH Christopher, La culture du narcissisme, Champs-Flammarion, trad. Michel Landa, 2006, 332 p. la définition des différentes instances de la seconde topique de l’appareil psychique de Freud telles que définies par Jean-Bertrand Pontalis et Jean LaplancheVocabulaire de la psychanalyse, PUF, 51 édition revue, 1976, , 184, 241, 471.. Le Ça est le siège des pulsions inconscientes pour une part héréditaires et innées, pour l’autre refoulées et acquises. Le Moi possède une autonomie toute relative. Il dépend du Ça, du Surmoi et des exigences de la réalité tout en jouant un rôle de médiateur ou un facteur de liaisons avec ces autres instances. Le Moi met en jeu des mécanismes de défenses motivés par la perception d’un affect déplaisant (signal d’angoisse). Le Surmoi s’érige en juge ou en censeur à l’égard du moi. Il se constitue par intériorisation des exigences et interdits parentaux. C’est dans le Surmoi que se forment également les idéaux. L’Idéal du Moi résulte de la convergence du narcissisme (idéalisation du moi) et des identifications aux parents ou à leurs substituts. Il constitue un modèle auquel le sujet cherche à se conformer.

Des études psychiatriques sur les « cas limites » au narcissisme en tant que personnalité courante de notre culture

Lasch assoit son analyse sur des études cliniques de cas psychiatriques (68-73)Lasch s’appuie notamment sur deux ouvrages : Otto F. Kernberg, Borderline Conditions and Pathological Narcissism, New York, Jason Aronson, 1979 et Heinz Kohut, The Analysis of the Self : a Systematic Approach to the Psychanalytic Treatment of Narcissic Personality Disorders, New York, Random House, 1974.. Il note une évolution dans les diagnostics. Les psychiatres ne sont plus confrontés aux symptômes classiques décrits par Freud (hystéries, névroses obsessionnelles) qui résultaient du contexte des premiers stades de développement du capitalisme marqués par une forte répression sexuelle, le culte de l’effort et du profit. Aujourd’hui les psychiatres ont de plus en plus affaire à des cas limites ou pré-schizophrènes, mêlant psychose, névrose et désordre narcissique (73). Lasch cite un psychiatre américain (Joel Kovel) qui analyse ainsi ces cas limites : alors qu’autrefois la pulsion infantile était réprimée par l’autorité patriarcale, la pulsion est désormais stimulée et pervertie mais aucun objet convenable n’est donné pour la satisfaire, ni des moyens cohérents de contrôle. Le complexe, se manifestant dans un environnement aliéné mais non répressif, perd la forme classique du symptôme et donc l’occasion d’appliquer la thérapie qui consiste à rétablir la conscience d’une pulsion (75). Les cas limites se caractérisent par un sentiment d’insatisfaction et de vide dépressif, une difficulté à s’entendre avec autrui, une dépréciation des autres, une crainte de la dépendance, de violentes oscillations dans l’estime de soi, (69). La psychanalyse établit un continuum entre les états pathologiques et les états dits normaux (83). Le symptôme n’est qu’un trait exacerbé de la personnalité existante à l’état non pathologique. Lasch voit ainsi dans la multiplication des études sur les cas limites dans la psychiatrie le reflet de l’émergence d’une personnalité narcissique à l’échelle non plus seulement du pathologique mais de la culture tout entière.

Un culte du moi, une culture de l'instant et du bien-être

Lasch constate également un déclin du sens de la « continuité historique ». , écrit-il et nous perdons la notion d’appartenir à une (31). La condition des personnes âgées est aggravée dans une société narcissique où il n’est plus possible de transmettre une certaine forme de sagesse née de sa propre expérience de vie à ses enfants. La tristesse de devoir disparaître est souvent atténuée par l’idée de pouvoir se prolonger à travers sa descendance mais l’ancienne génération ne peut plus rien enseigner à la jeune puisque tout intérêt pour l’avenir a disparuVoir chapitre 9 « L'avenir condamné : la peur de vieillir », op. cit.. Seul compte de pouvoir prolonger sa propre jeunesse, de paraître jeune et l’on s’efface souvent avec répugnance devant la nouvelle génération. Mais il s’agit plus d’un culte du moi que d’un culte de la jeunesse (269).

Dans cette culture du présent, sans passé ni avenir, la satisfaction des besoins immédiats matériels ou affectifs, la recherche d’un bien-être ou tout du moins d’une impression de bien-être sont la priorité. Il en découle une civilisation thérapeutique centrée sur le moi, négligeant tout ce qui s’en éloigne, tout ce qui pourrait encourager au désintéressement personnel, à l’amour ou à l’altruisme. Dès lors se déploie une stratégie de survie - parfois déguisée en hédonisme - ainsi qu’un sentiment de danger, d’incertitude, d’inauthenticité, de vide intérieur, de solitude, dans un climat de « guerre morale » ou de guerre de « tous contre tous ».

Le narcissisme : une lutte de pouvoir, une défense contre des pulsions agressives

L’intellectuel américain estime que , les changements des modes de vie familiaux et sociaux tendent à faire surgir les traits narcissiques présents à divers degrés en chacun de nous, parce qu’une telle modification semble être la meilleure façon de supporter les tensions et anxiétés de la vie moderne (83). Mais le narcissisme en se révélant comme est plus proche de la haine que de l’admiration de soi (63). Aussi le philosophe ne tient pas à ce qu’on interprète sa thèse comme une dénonciation moralisante de l’individualisme ou de l’égoïsme. précise-t-il (63-64).

Concernant plus particulièrement l’individualisme, Lasch confirme l’idée de David Riesman auteur en 1950 de « The Lonely Crowd », traduit en France une quinzaine d'années plus tardDavid Riesman, La foule solitaire, B. Arthaud, 1964, 283 p., selon laquelle un hédonisme de l’instant s’est substitué au sens de la satisfaction dans un avenir lointain. Mais selon lui cet hédonisme masque une lutte pour le pouvoir. On n’assiste pas à un regain de la sociabilité et de la coopération mais a une plus grande habileté dans l’art d’exploiter les relations interpersonnelles à son avantage : (102) Pour étayer son propos, Lasch s’intéresse au langage : les termes évoquant les relations sexuelles sont aussi ceux qu’on emploie pour exprimer que l’on a vaincu, abusé ou imposé sa volonté à quelqu’un par ruse ou force. Notre société s’apparenterait de plus en plus à l’utopie de Sade : un ensemble d’êtres humains anonymes et interchangeables, réduits à leurs organes sexuels, où chacun a le droit de posséder n’importe qui, hommes et femmes n’étant qu’objets d’échange (105-106). Le plaisir, l’obligation de jouir et de faire jouir devient la seule activité vitale, un plaisir qui se confond avec le viol et le meurtre. Ainsi la glorification et la défense par le capitalisme de la sphère privée et de l’individualisme aboutissent à leur négation. Traitant du déclin de l’esprit sportifVoir chapitre 5 « Déclin de l'esprit sportif », , op. cit. dans un chapitre entier, le philosophe évoque une peur de la compétition qu’il explique en ces termes : . (157). Lasch s’en prend ainsi aux critiques de gauche du sport qui voudraient abolir la compétition et faire du sport un « exercice salubre » et plus coopératif bref une thérapie sociale et personnelle. Il oppose à ces critiques l’honnêteté du simple admirateur sportif qui vouant un respect authentique au sport, constate avec une « colère angoissée » sa dégradation par l’industrie du divertissement. (163). Le développement de la violence sportive provient pour Lasch d’un non-respect des conventions qui s’appliquent aux spectateurs et aux joueurs. Le jeu et ses règles ne sont en quelque sorte plus pris au sérieux.

Culture narcissique et société du spectacle