Phocas de Sinope ou plutôt Phocas le Jardinier (en grec Φωκᾶς ὁ κηπουρός) est un saint martyr reconnu par l'Église catholique romaine et l'Église orthodoxe, qui le fêtent le . Bien que l'on ignore l'année et même l'époque de sa mort, il est d'une historicité relativement sûre, au contraire de son probable doublet Phocas évêque de Sinope, lequel aurait été martyrisé sous Trajan en 117 et pour lequel un hagiographe forgea une Vie avant le martyre fort romanesque (BHG 1535y)Ce récit (BHG 1535y), édité par Ch. Van de Vorst dans Analecta Bollandiana, 30 (1911), p. 272-279, raconte les vingt premières années d'un martyr Phocas qui n'est plus jardinier mais pas encore évêque : il est le fils d'un constructeur de bateaux d'Héraclée du Pont nommé Pamphylos, multiplie les miracles en faveur des gens de mer, se rend à Amisos, est transporté divinement à Amasée et là, après avoir fait revivre des morts et avoir libéré des possédés, reçoit d'une colombe l'annonce de son martyre futur. Quant à l'état définitif de la légende « syncrétiste » (fusionnant en un seul tous les Phocas liés à Sinope, mais en gommant le métier de jardinier et l'hospitalité menant au martyre, autrement dit la substance de l'homélie d'Astérios), il est donné par la notice du Synaxaire de Constantinople (éd. Delehaye, 1902, col. 68, ligne 50 – 69, ligne 30), codex Messanensis 103, à la date du 22 septembre), où le fils de l'armateur d'Héraclée, après être passé par Amasée et Amisos, regagne sa patrie, y est élu évêque et finit en martyr sous Trajan. Quant aux Passions BHG 1536 et 1536c, qui mettent en scène le Phocas évêque martyrisé sous Trajan, elles commencent par la comparution devant le préfet Africanos et passent totalement sous silence la jeunesse du saint. Tout cela est présenté clairement par Van de Vorst (1911), p. 261-262. La Passion grecque de Phocas a été traduite en arménien (BHO 990 et 991), peut-être à partir d'une version syriaque intermédiaire ; la seconde de ces deux versions arméniennes, éditée en 1874 par les Pères Méchitaristes de Venise (Vitae et passiones sanctorum selectae ex Eclogariis, II, p. 485-490), a été adaptée en latin par Van de Vorst (1911), p. 291-295. ; un troisième saint homonyme est le douteux Phocas d'Antioche, fêté le et censé avoir été martyrisé vers 320, mais ignoré de l'hagiographie grecque et connu seulement par sa mention chez Grégoire de Tours et dans les martyrologes occidentauxGrégoire de Tours, In gloria martyrum, 98 (= très brève Laudatio BHL 6837). La notice de Grégoire de Tours a son écho dans le Martyrologe Hiéronymien, au 5 mars : Henri Quentin & Hippolyte Delehaye, Acta sanctorum novembris (...). Tomi II pars posterior (...). Bruxelles, 1931, p. 128. Voir aussi, par ex. Bède, Martyrologe, au 5 mars, éd. J. Dubois & G. Renaud, 1976, p. 45..
Données bio-hagiographiques La première mention du nom de Phocas se trouve, avec le récit de son martyre, dans une homélie panégyrique grecque (BHG 1538) de l'évêque Astérios d'Amasée (vers 400)Édition : Cornelis Datema, Asterius of Amasea. Homilies I-XIV. Text, introduction, and notes. Leiden, Brill, 1970, Homily IX, p. 115-127.. Le récit du martyre n'y occupe que la partie médiane du texte (chap. 5-8), soit moins d'un tiers de l'ensemble. L'auteur n'y use que modérément de l'effet d'attente et de tension propre au thème narratif (présent dans d'autres récits hagiographiques antiques) de l'identification à retardement dans l'arrestation du saintVoir Pascal Boulhol, Ἀναγνωρισμός. La scène de reconnaissance dans l'hagiographie antique et médiévale. Aix-en-Provence, 1996, Appendice IV, p. 181-186. En voici le résumé.
Phocas était un jardinier vivant à Sinope, au bord de la mer Noire, dans une cabane proche de la porte de la ville. Ce chrétien, quoique fort pauvre, était un modèle d'hospitalité (philoxenia). Il hébergeait volontiers les voyageurs et nourrissait les indigents avec les fruits et légumes de son jardin. Au cours de la persécution des chrétiens ordonnée par l'empereur (non nommé dans le texte), quand des soldats – plus exactement des exécuteurs ou bourreaux, des δήμιοι comme les appelle Astérios –, chargés de le trouver et de le mettre à mort séance tenante, arrivèrent près de chez lui, il les invita à dîner sans savoir encore le motif de leur venue. Les exécuteurs l'ayant mis au courant de leur mission pendant le repas, il leur propose de les aider dans leur traque en leur faisant connaître, le lendemain, le nommé Phocas. Ignorant son identité, les sicaires acceptent d'être hébergés. Pendant la nuit, Phocas creuse sa propre tombe et prie pour lui-même. Au réveil de ses hôtes, il leur dit qu'il est l'homme qu'ils cherchent. Stupeur des sbires. Voyant leur trouble et leur hésitation, Phocas les exhorte à faire leur office et présente son cou pour être décapité. Il est enterré dans la fosse qu'il a creusée lui-même.
Édification versus historicité L'histoire contée par Astérios est-elle trop belle pour être vraie ? Difficile d'imaginer trame plus édifiante. Phocas le jardinier martyr est un parfait saint christique, pratiquant l'amour des ennemis (cf. Mt 5, 44 / Lc 6, 27) jusqu'au sacrifice de soi. Mais si l'on devait tenir pour fictifs tous les saints dont la conduite rappelle celle de Jésus, le martyrologe presque entier se viderait. Il est indéniable que l'hospitalité « auto-sacrificielle » de Phocas rappelle celle d'autres martyrs (le grand Polycarpe de Smyrne [BHG 1556-1560] et ses épigones plus ou moins romanesques Mamas de Césarée de Cappadoce [BHG 1019 a-b ], Anthime de Nicomédie [BHG 134 y], Athénogène de Pédachtoé [BHG 197 b], Léonce de Tripoli [BHG 986 et 986 a]), et l'on a pu parler à ce propos d'un commun « schéma diégétique »P. Boulhol, Ἀναγνωρισμός (1996), p. 181., sinon d'un topos hagiographique. Mais le caractère convenu ou topique d'un élément narratif n'exclut nullement la réalité historique du fait racontéVoir, pour l'hagiographie, les remarques de Friedrich Prinz, « Topos und Realität in hagiographischen Quellen (eine Erwiderung) », dans Zeitschrift für bayerische Landesgeschichte, 37 (1974), p. 162-166.. Les commandements de Jésus étaient appliquée autant que possible par les chrétiens, dont les plus ardents (les « saints », en particulier les martyrs ou confesseurs) mirent le plus de rigueur dans cette application, en exerçant l'imitatio Christi dans leur vie et par leur mort. L'intention symbolique et exemplaire ne conduisait donc pas nécessairement les hagiographes à fabriquer de toutes pièces des modèles : on préférait, du moins pendant les premiers siècles du christianisme, puiser dans les rangs des saints réels, des martyrs enregistrés par la tradition locale, et dont l'histoire comportait toujours quelques traits d'imitation du Christ, des traits que la narration pieuse devait évidemment mettre en valeur, enjoliver ou amplifier. C'est pourquoi il y aurait de l'imprudence à nier péremptoirement l'existence d'un martyr de Sinope nommé Phocas et ayant exercé l'humble profession de jardinier. Quant à savoir si ce personnage poussa vraiment la philoxénie et la charité jusqu'à creuser nuitamment sa propre fosse pour épargner cette peine à ses bourreaux, c'est une autre affaire. Mais à un jardinier de métier que coûtait-il de faire un trou de plus dans la terre ?
Ces prolégomènes étant posés, il faut bien admettre que certains détails du texte d'Astérios ont de quoi éveiller quelques soupçons. L'événement n'est pas daté, l'empereur persécuteur pas nommé (en vertu, certes, d'une « horreur des noms propres » tout à fait typique des homélies panégyriques)Voir Hippolyte Delehaye, Les Passions des martyrs et les genres littéraires. Deuxième édition, revue et corrigée. Bruxelles, Société des Bollandistes, 1966 (= Subsidia Hagiographica, n° 13 B), p. 150-152.. Mais c'est surtout l'exécution immédiate, sans autre forme de procès – on peut parler d'un assassinat commandé –, qui paraît peu vraisemblable tant cette irrégularité déroge aux procédures romaines et bafoue les conventions des persécutions officielles. Il se pourrait qu'Astérios eût suivi là une Passion de Phocas perdue, et plus ou moins suspecte, qui comportait déjà cette exécution sans jugement, et dont se serait souvenu l'hagiographe d'un autre saint jardinier, à savoir le martyr Conon de Magydos (BHG 361)Ch. Van de Vorst, « Saint Phocas », dans Analecta Bollandiana, 30 (1911), p. 252-295, spéc. p. 253-254..
La vieille théorie de la christianisation d'un dieu païen Le manque de précisions historiques de la tradition hagiographique relative au jardinier de Sinope et la présence, dans celle-ci, de traits apparemment folkloriques, furent une aubaine, au tournant du et du , pour les théoriciens des « saints successeurs des dieux » (principalement l'école allemande des religions comparées, ou « École de Bonn » : Hermann Usener, Gustav Anrich, Albrecht Wirth, Ernst Lucius, Ludwig Radermacher etc.). Radermacher (1904) proposa de voir en Phocas la métamorphose chrétienne d'un « démon » (ou génie) grec, qu'il identifia à l'ἀγαθὸς δαίμων ; il alla jusqu'à faire du jardin de Phocas un substitut de celui de Priape ; il suggéra que la ressemblance du nom du saint (Phocás, masculin) avec celui du phoque (phôkè, féminin) pourrait expliquer son patronage des marinsLudwig Radermacher, « St. Phokas », dans Archiv für Religionswissenschaft, 7 (1904), p. 445-452.. Kern (1907) fit du jardinier de Sinope un avatar de la divinité Phocos, dieu ou héros marin thessalien, gardien des phoques comme son pendant méridional le vieillard ProtéeOtto Kern, « Der Robbengott Phokos», dans Archiv für Religionswissenschaft, 10 (1907), p. 82-87.. Jaisle (1907) reprit la thèse (pourtant réfutée par Delehaye)Hippolyte Delehaye, dans Analecta Bollandiana, 23 (1904), p. 427 ; 26 (1907), p. 332 ; 29 (1910), p. 346-347. de Rendel Harris (1903)James Rendel Harris, The Dioscuri in the Christian Legends. London, C.J. Clay and Sons, 1903 (64 p.). qui réduisait de nombreux saints à des avatars de Castor et Pollux, et tenta d'ajouter Phocas au collège des saints dioscuriens Karl Jaisle, Die Dioskuren als Retter zur See bei Griechen und Römern und ihr Fortleben in christlichen Legenden. Tübingen, 1907 (XII-74 p.).. Ces constructions fragiles, ces rapprochements souvent futiles et ce systématisme réducteur ont été rejetés à la fois par DelehayeHippolyte Delehaye, voir supra, note 11. et Lübeck (1909)Karl Lübeck, « Der hl. Phokas von Sinope », dans Historisches Jahrbuch, 30 (1909), p. 743-761., lequel, tout en écartant l'idée que Phocas soit la christianisation d'un dieu païen, était séduit par le rapprochement avec le nom du phoque, jugé en revanche par Delehaye sinon impossible, du moins improbable et indémontréHippolyte Delehaye, dans Analecta Bollandiana, 29 (1910), p. 346. Enfin, la comparaison faite par Radermacher (1904) de Phocas avec le nordique ou germanique KlabautermannRadermacher, « St. Phokas » (1904), p. 445-447., qui déjà laissait dubitatif Lübeck (1909)Lübeck (1909), p. 759-760. et paraissait invraisemblable à Geffcken (1929)Johannes Geffcken, Das Ausgang des griechisch-römischen Heidentums. Heidelberg, 1929, réimpr. Boer Verlag, 2021, p. 252-253 (236/237), ressurgit encore, çà et là, à une époque plus récente, chez des chercheurs étrangers à l'hagiologie, comme un rappel des spéculations anciennes plutôt que comme une reprise argumentéePar exemple Reinhard J. Buss, The Klabautermann of the Northern seas : an analysis of the protective spirit of ships and sailors in the context of popular belief, Christian legend and the Indo-European mythology. Berkeley & Los Angeles, University of California Press, 1973 (= Folklore Studies, 25), p. 5-6 et 113. Voir aussi Kirby, David, and Merja-Liisa Hinkkanen (2000). The Baltic and the North Seas. London, Routledge, p. 48–49. ..
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