La Révolution libératrice (en espagnol Revolución Libertadora) est le nom par lequel se désignait elle-même la dictature civico-militaire qui gouverna l’Argentine après avoir, au moyen d’un coup d’État exécuté le , renversé le président constitutionnel Juan Perón, dissous le Congrès national et destitué les membres de la Cour suprême, et qui le , au terme de près de trois années de gouvernement, remit le pouvoir au président élu Arturo Frondizi, lequel sera à son tour renversé quatre ans plus tard, en 1962 ; cette dictature se verra aussi appliquer, en particulier par les secteurs péronistes, le sobriquet de Révolution fusillante (Revolución Fusiladora), en raison de l’exécution en 1956, sur ordre du dictateur Pedro Eugenio Aramburu, de plus d’une trentaine de militaires et civils dans le sillage du soulèvement péroniste avorté déclenché par le général Juan José Valle.
Le général de division Eduardo Lonardi, chef du coup d’État de 1955, qui s’empara du pouvoir le , en fut évincé le de la même année par le lieutenant-général Aramburu, à la faveur d’une révolution de palais. Tous deux gouverneront en tant qu’autorité suprême de l’État, en s’attribuant le titre de président de la Nation. Les périodes de pouvoir de ces deux dictateurs correspondent aussi à deux phases distinctes de la Révolution libératrice, où prédominèrent tour à tour les deux ailes antagonistes du pouvoir militaire : l’aile nationaliste catholique d’abord, dirigée par le général Lonardi lui-même, plus encline à négocier avec le péronisme et à pactiser avec les syndicats, et disposée à préserver la plupart des conquêtes sociales réalisées sous les gouvernements de Perón ; ensuite, après le , l’aile dite libérale emmenée par le vice-président, l’amiral Isaac Rojas, animée d’un antipéronisme radical, la phase de domination de laquelle sera marquée par la mise en œuvre d’une politique économique sous la direction des économistes les plus conservateurs, par des rapports houleux avec les syndicats (dont le gouvernement entendra nommer les dirigeants) et par l’adoption d’une ligne dure face au péronisme, le régime renonçant dès lors à sa précédente politique de conciliation exprimée par la devise « ni vainqueurs ni vaincus». La grève générale décrétée par la CGT au lendemain du coup d’État du fut énergiquement réprimée par le gouvernement militaire, qui fit incarcérer plus de dirigeants syndicaux.
En , dans le cadre de son entreprise de dépéronisation, le général Aramburu, en plus de rétablir symboliquement l’ancienne dénomination de lieux et établissements publics, peu avant baptisés d’appellations péronistes, annula par voie de proclamation la constitution argentine de 1949 et remit en vigueur celle de 1853, puis convoqua peu après, sous sa supervision et à l’issue d’élections restrictives, une assemblée constituante, laquelle entérina la décision prise antérieurement, mais fit à l’ancienne constitution deux adjonctions, notamment l’article 14bis, fixant les droits sociaux des travailleurs.
Néanmoins, Aramburu ne réussira pas en endiguer l’activité et la pression du mouvement justicialiste, c’est-à-dire ce qu’il est convenu d’appeler la Résistance péroniste ; au milieu d’une grave crise économique, de grèves générales à répétition, de la répression politique et d’un mécontentement croissant devant le manque de libertés civiques et politiques, Aramburu finit par convoquer des élections pour , qui virent la victoire du radical Arturo Frondizi.
Antécédents et préparatifs du coup d’État L’adoption en 1912 de la loi Sáenz Peña établissant le suffrage secret et obligatoire pour tous les citoyens masculins aboutit à l’élection de celui qui est considéré (lors même que les femmes n’ont pas pu prendre part au vote) comme le premier président démocratiquement élu de l’Argentine, Hipólito Yrigoyen, du parti Union civique radicale (UCR). Le , le gouvernement radical d’Yrigoyen fut renversé par un coup d’État civico-militaire, prélude à la Décennie infâme. Le , de nouvelles élections libres furent organisées, à l’issue desquelles Juan Perón sera proclamé président de la Nation argentine.
Perón se mit à la tête d’un ample mouvement politique appuyé sur le syndicalisme, se caractérisant par une forte empreinte sociale, et connu sous le nom de péronisme, ou encore de justicialisme, en raison de l’accent mis sur la justice sociale. Dans le même temps se constitua un mouvement contraire, appelé antipéronisme, composé des principales chambres patronales, de la plupart des autres partis politiques existants et des associations estudiantines, et coordonnée à l’origine par l’ambassade des États-Unis en Argentine.
La confrontation entre péronistes et antipéronistes marquera toute la durée des deux mandats présidentiels de Perón. Dès avant son investiture comme président, Perón avait été, en , destitué de son poste de vice-président et mis en détention, à la suite d’un coup de force, lequel cependant avorta par suite d'une vaste mobilisation ouvrière le 17 octobre 1945. Peu avant les élections de 1946, l’opposition avait encore fomenté un coup d’État, qui échoua à se mettre en marche.
Sous le gouvernement péroniste (1946-1955), l’affrontement entre péronistes et antipéronistes atteignit de hauts niveaux de violence. Chercheurs et universitaires tendent, selon leur proximité à l’un ou l’autre des deux camps en présence, à mettre en évidence tel fait plutôt que tel autre. En général, les péronistes signalent les conspirations putschistes et les actes terroristes des forces d’opposition, comme p.ex. le coup d’État de 1951, l’attentat de la place de Mai du 15 avril 1953, qui tua six manifestants péronistes et en blessa 90 autres, et le bombardement de la place de Mai en , lors duquel 308 personnes officiellement identifiées perdirent la vie, en plus d’un nombre indéterminé de victimes non identifiables par suite de leurs mutilations, et de centaines de blessés. Parmi les victimes figuraient 111 militants syndicaux, dont 23 étaient des femmes et six des mineurs d’âge.. Pour leur part, les antipéronistes insistent sur les mesures antidémocratiques prises par le gouvernement péroniste, telles que la limitation de la liberté d’expression, la détention d’opposants, l’usage de la torture par les forces de police, le culte de la personnalité de Juan et d’Eva Perón, le pouvoir excessif des syndicats, les affiliations forcées au Parti péroniste, et l’incendie d’églises, entre autres actions.
Le coup d’État
Le , le président constitutionnel Juan Perón fut destitué, le Congrès de la nation dissous et les gouverneurs de province suspendus par un coup d’État militaire. Le soulèvement, déclenché dans la province de Córdoba, était emmené par le général Eduardo Lonardi et se prolongea jusqu’au . Au cours de celui-ci, Perón démissionna et consentit à transférer le commandement à une junte militaire. Le putsch put compter par ailleurs sur le soutien actif des Commandos civils, d’un important secteur de l’Église catholique, du Royaume-Uni, et de quelques partis politiques, parmi lesquels l’Union civique radicale. Le mot de ralliement des conspirateurs était « Dios es justo » (Dieu est juste).
Le , le général Lonardi s’octroya la plus haute fonction de l’État. Le ruban présidentiel lui fut remis par le cardinal de Rosario, Antonio Caggiano, qui signa également l’acte de prise de pouvoir. Ses premières mesures consisteront à dissoudre le pouvoir législatif, à destituer les membres de la Cour suprême de justice ainsi que tous les gouverneurs et toutes les législatures provinciales, et à assumer les pouvoirs législatif et exécutif, en s’accordant le titre de « Président ». Dans les jours suivants, il nomma par décret les membres de la Cour suprême et les interventeurs dans les provinces.
Gouvernement d’Eduardo Lonardi vignette|200px|Le général de division Eduardo Lonardi en 1955.
Le général Eduardo Lonardi ne gouvernera que 52 jours, avant d’être à son tour renversé par la faction dite « libérale » des putschistes. De surcroît, il souffrait alors d’un cancer, dont les symptômes étaient déjà patents dès le début de l’insurrection et qui allait mettre fin à ses jours en mars de l’année suivanteEduardo Lonardi. Presidente de facto, article dans le journal País Global.. Il avait été le représentant d’une fraction des forces armées, à savoir de celle qui, d’orientation nationaliste catholique, avait certes pour objectif de renverser Perón et de l’exclure de la vie nationale, et voulait empêcher le péronisme de revenir au pouvoir ― du moins dans l’immédiat ―, mais qui voulait cependant éviter de recourir à une répression massive, et n’avait pas l’intention de suspendre la constitution de 1949 et les lois sociales mises en place par le gouvernement péroniste.
Après la victoire de la révolution, Lonardi se proposait de ne rester que peu de temps au pouvoir en raison de son état de santé. Il pensait convaincre la CGT d’accepter la nouvelle situation et envisageait de simplement rétablir l’ordre dans le pays pour que celui-ci pût se relever le plus vite possible de ce qu’il considérait comme une « tyrannie »Bonifacio del Carril, Crónica Interna de la Revolución Libertadora, : « Dans mon opinion, le gouvernement révolutionnaire devait être totalement apolitique. Afin d’achever l’œuvre de la Révolution, sa mission était d’établir dans le pays les conditions nécessaires pour que la politique pût se déployer libremente dans la rue. (...) La reconstruction ne devait d’aucune façon être dirigée. Pour qu’elle fût authentique et véritable, elle devait être libre et réalisée spontanément par le peuple. ». Ce dessein reçut sa traduction dans la consigne qu’il prononça à son accession au pouvoir : « ni vainqueurs, ni vaincus », locution empruntée à Justo José de UrquizaLa locution « sans vainqueurs ni vaincus » fut insérée par Justo José de Urquiza dans une clause du traité signé le 8 octobre 1851, à la suite de la reddition de Manuel Oribe, allié de Juan Manuel de Rosas, lors de la Grande Guerre uruguayenne, peu de jours après qu’Urquiza, en alliance avec le Brésil, eut lancé sa lutte armée contre Rosas, laquelle allait déboucher sur la chute de ce dernier l’année suivante., et qui deviendra l’une des formules politiques les plus fameuses de l’histoire de l’ArgentineFelipe Pigna, ¿Ni vencedores ni vencidos?, article dans le journal Clarín, ..
Lonardi mit en place un gouvernement composé des ministres suivants : Ministre de l’Aéronautique : le commodore Julio César Krause. Ministre de l’Agriculture et de l’Élevage : Alberto Mercier. Ministre de l’Assistance sociale : Ernesto Rottger. Ministre du Commerce : César Augusto Bunge. Ministre des Communications : Luis María Ygartúa. Ministre de l’Éducation : Atilio Dell'Oro Maini. Ministre de l’Armée : Justo León Bengoa (remplacé par Arturo Osorio Arana). Ministre des Finances : Julio Alizón García Ministre de l’Économie : Eugenio Folcini Ministre de l’Industrie : Horacio Morixe Ministre de l’Intérieur et de la Justice : Eduardo Busso Ministre de la Marine : le général Teodoro Hartung Ministre de Travaux publics : José Blas Paladino Ministre des Relations extérieures et du Culte : Mario Amadeo Ministre du Travail : Luis B. Cerruti Costa Ministre des Transports : Juan José Uranga
Vers la fin de son gouvernement, le général Eduardo Lonardi scinda en deux le ministère de l’Intérieur et de la Justice, le ministre Busso remettant alors sa démission ; le , Luis María de Pablo Pardo entra en fonction comme ministre de l’Intérieur et Julio Velar de Irigoyen comme ministre de la Justice.