Jörg Friedrich, pseudonyme de Friedrich Wilhelm Krabbe.. (né en 1944 à Kitzbühel) est un auteur et historien allemand. Ses centres d’intérêt sont la période nationale-socialiste et la Seconde Guerre mondiale, et le processus de mise au clair de ce passé (en allemand : AufarbeitungLe verbe aufarbeiten signifie remettre à neuf, mettre à jour, mais aussi assimiler, réviser, refaçonner, régénérer.) pendant l’après-guerre. Il a en outre traité, à travers de nombreuses publications parues dans la presse, du thème des crimes d’État et de gouvernement.

Mais Friedrich s’est surtout rendu célèbre par son livre Der Brand (2002 ; trad fr. l’Incendie), consacré aux bombardements alliés sur les villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale ; la thèse que défend le livre, et qui suscita la controverse, est que ces bombardements visant des cibles civiles étaient disproportionnés par rapport aux objectifs à atteindre, et constituent un meurtre de masse, et également un crime de guerre, exécuté avec des méthodes qui tendent à faire un rapprochement avec celles utilisées lors de l'Holocauste (par exemple : une planification administrative, etc.).

Vie et carrière Né à Kitzbühel en 1944, il passa cependant son enfance à Essen. Pendant ses années d’étudiant, il adhéra au trotskisme et fut un opposant à la guerre du Viêt Nam. Il travailla ensuite comme historien indépendant, faisant des recherches sur la justice allemande d’après-guerre et sur les procès de Nuremberg, et publiant les résultats de ses travaux dans des ouvrages pour la plupart controversés et dont quelques-uns, traduits en français, anglais, portugais, espagnol etc., se sont vendus à des centaines de milliers d’exemplaires. Il entretient des relations avec les milieux politiques et militaires allemands, et s’est lié d’amitié avec l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl. Il a publié des entretiens avec Rudolf Bahro et Raul Hilberg, à l’occasion de la parution de leurs livres.

Outre la publication de livres, Friedrich déploie également une activité journalistique, sur différents plans, et ne se prive pas de prendre position sur des questions actuelles liées au droit de la guerre, notamment à propos des guerres dans les Balkans des années 1990. De même, à la fin des années 1990, Friedrich fut un de ceux qui critiquèrent les expositions itinérantes, connues sous le nom de Wehrmachtsausstellungen, tenues entre 1995 et 1999 et consacrées aux crimes de la Wehrmacht. Il réalisa de nombreuses émissions de radio, en particulier pour le compte de la station berlinoise SFB, et, en collaboration avec l’écrivain, journaliste, cinéaste et historien Alexander Kluge, plusieurs émissions de télévision traitant de questions liées à la Seconde Guerre mondiale, au droit de la guerre, aux crimes nazis et aux bombardements aériens contre l’Allemagne.

Son ouvrage Das Gesetz des Krieges valut à Friedrich de se voir décerner un doctorat honoris causa de l’université d’Amsterdam.

Friedrich vit aujourd'hui comme auteur indépendant à Berlin.

Ouvrages Jörg Friedrich se fit connaître par ses livres Freispruch für die Nazi-Justiz (litt. Acquittement pour la justice nazie) et Die Kalte Amnestie (lit. la Froide Amnistie), qui mettaient en lumière l’échec de la dénazification des élites judiciaires en Allemagne et critiquaient l’insuffisance des poursuites pénales engagées en République fédérale contre les crimes nazis, en particulier ceux commis dans le camp de concentration de Majdanek. Auparavant, il avait collaboré, à la maison d’édition Olle & Wolter, à la première édition en langue allemande de l’ouvrage de Raul Hilberg, la Destruction des Juifs d’Europe, et réalisé plusieurs émissions de radio sur et avec Hilberg.

Freispruch für die Nazi-Justiz (1982) Dans ce premier ouvrage, paru en 1982, considéré désormais comme le livre de référence sur la juridiction nazie, ainsi que dans le suivant, publié en 1984 sous le titre de Kalte Amnestie, Friedrich s’est penché sur le traitement judiciaire dont ont fait l’objet les crimes nazis en Allemagne fédérale, en particulier à la lumière du procès sur le camp de Majdanek. Dans ces deux livres, il adopte une attitude assez critique envers la manière, à ses yeux insuffisante, dont les crimes nazis ont été poursuivis. L’amorce de la réflexion de Friedrich est un questionnement ainsi formulé : Lorsque l’on va de plus en plus loin, finit-on par se heurter à une limite où le droit cesse et où commence à régner le crime ? La réponse de l’auteur se laisse appréhender par l’extrait suivant tiré de l’édition mise à jour et augmentée de , à la page 642 et suivantes :

Das Gesetz des Krieges (1993) En 1993 parut l’ouvrage Das Gesetz des Krieges (litt. la Loi de la guerre), dans lequel Friedrich a entrepris d’examiner, en s’appuyant sur les actes du procès instruit contre le haut commandement de la Wehrmacht, la question de la responsabilité de l’armée allemande lors de la campagne de Russie. Il y montre que le haut commandement de la Wehrmacht était non seulement au courant du massacre des Juifs d’Union soviétique, mais qu’il y prenait également part, de multiples manières, pas uniquement en raison de la veulerie ou de l’aveuglement idéologique de tel ou tel général, mais de manière systématique, à travers la « chaîne de commandement » : les Einsatzgruppen étaient logistiquement rattachés à la Wehrmacht et faisaient à celle-ci régulièrement rapport sur leurs activités. Friedrich ne s’est pas tant appliqué à apporter la preuve de cet état de choses que de savoir pourquoi le haut commandement de la Wehrmacht a pu tolérer et appuyer ces massacres et pourquoi des généraux qui passaient pour détester les nazis ne se sont pas à cet égard comportés mieux que ceux des généraux qui étaient des nazis déclarés. Sa réponse est : il est inexact de dire que les militaires auraient, par pur délire racial, relégué à l’arrière-plan les nécessités militaires ; ils jugeaient au contraire utile le massacre des Juifs, par-delà leur idéologie personnelle.

Les réflexions de Friedrich à propos de la genèse et des motivations des crimes de guerre dépassent le cas de la seule Wehrmacht et de la Seconde Guerre mondiale ; elles cherchent aussi à cerner les dilemmes fondamentaux dont se trouve grevé tout effort de subordonner la guerre au droit.

Cet ouvrage fut critiqué dans les comptes rendus de presse en raison d’imprécisions, de faiblesses méthodologiques ainsi que de particularités de langage et de pensée. Mieux vaut sans doute le prendre comme un essai débordant de ses limites génériques que comme un ouvrage d’historiographie ordinaire, attendu que le propos n’en est pas tant d’exposer et de démontrer des faits que de tenter de les pénétrer intellectuellement.

Pour ce livre, l’auteur se vit décerner un doctorat honoris causa de l’université d’Amsterdam de même que le prix annuel de l’année 1995 de la Fondation pour la recherche sur le génocide de l’université de Leyde..

Der Brand (2002) / Brandstätten (édition illustrée, 2003) Dans son livre suivant, Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945 (trad. Fr. l’Incendie. L’Allemagne sous les bombes, 1940-1945), Friedrich prit pour sujet les bombardements alliés contre l’Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir consacré un ensemble de chapitres à l'évolution et au perfectionnement des bombes incendiaires, aux stratégies mises en œuvre pour maximiser leur action destructrice au sol (en particulier, les efforts soutenus du haut-commandement pour trouver le mélange d’explosifs et de matières incendiaires le plus propre à créer un champ d’incendie continu, et d’obtenir ainsi un effet de souffle plus dévastateur et plus meurtrier encore), l'expérience traumatisante vécue par la population réfugiée dans les bunkers et les caves, la mort provoquée par l'élévation subite de la température et par les gaz incendiaires, mais aussi la disparition irrévocable d'un héritage culturel d'une incommensurable richesse et d’une partie de la mémoire allemande consignée dans les archives, Friedrich dresse un inventaire implacable des plus de et villages bombardés, les évoquant un à un, et donnant pour chacun un historique des attaques aériennes subies, le nombre des victimes et le taux de destruction.

La stratégie de la terreur pratiquée par les Alliés tua au total plus d’un demi-million de civils, dont enfants. Ces attaques procédaient, affirme Friedrich, d’une doctrine militaire ne faisant aucun cas de la personne humaine. Le cas précis du bombardement de la ville de Kiel, dans le nord de l’Allemagne, par l’aviation américaine en , prouve sans doute mieux que tous les autres que les bombardements visant des civils étaient prémédités ; cette ville en effet, bâtie de part et d’autre d’un estuaire (Kieler Förde), lequel était aisément visible d’avion, même de nuit, comprenait à l’est dudit estuaire une zone de chantiers navals et d’industries, et à l’ouest la ville ancienne et des zones strictement résidentielles ; or c’est la zone résidentielle qui fut la proie des bombes incendiaires en Der Brand, et ss.. Dès lors qu’un des objectifs des bombardements était d’abréger la guerre en mettant à genoux la population allemande, l’incitant ainsi à se rebeller contre ses dirigeants, la population civile allemande tout entière pouvait alors faire figure d’objectif militaire. Du reste, selon l'auteur, les bombardements de villes allemandes étaient devenus, au plus tard à l’automne 1944, dénués de toute utilité militaire.

Les souffrances endurées par les populations allemandes étant le point aveugle de la mémoire du , l’auteur estime avoir comblé, avec ce livre, une lacune de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale ; il se voit, ainsi qu’il le déclara au quotidien britannique The Guardian en , comme un révisionniste de l’Histoire..

Si Friedrich reconnaît que l’Allemagne fut la première à bombarder des civils, à savoir par ses attaques aériennes sur Londres, il laisse entendre cependant que cette première attaque fut « accidentelle », pointant ainsi de fait la Grande-Bretagne comme le premier pays ayant « délibérément » bombardé des cibles non militairesDer Brand, . Friedrich fait même remonter le concept de bombardement stratégique à Churchill lui-même, lorsque celui-ci était ministre de la Défense, en 1919 (Der Brand, ).. Cependant, Friedrich laisse opportunément hors considération certains bombardements allemands, moins connus certes, comme celui de la ville polonaise de Wieluń, dans les toutes premières heures de la guerre et antérieur à toute attaque contre l’Allemagne, par air ou par terre. Mais Friedrich souligne que la technique visant à provoquer des tempêtes de feu, technique faisant se succéder bombes explosives et incendiaires, fut conçue et mise au point par les Allemands et mise en œuvre pour la première fois lors de bombardements de villes anglaises, tels que le Blitz de Coventry le et le deuxième grand incendie de Londres dans la nuit du 29 au .

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