thumb|Civelles de l'anguille d'Amérique (Anguilla rostrata). thumb|Lorsqu'elle passe de l'océan à l'eau saumâtre et douce, la peau de la civelle est encore transparente. Les branchies, très oxygénées sont rouges et le cœur est visible. Civelle et pibale (de son nom occitan pibala) sont des noms régionaux désignant l'alevin de l'anguille d'Europe lorsqu'il pénètre dans les fleuves.

Avec un maximum de par kilogramme, la larve de l'anguille mesure lorsqu'elle quitte la mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales, où elle devient adulte en douze mois.

Migration

L'anguille d'Europe effectue dans sa vie deux très longues migrations (plus longues que celles de ses cousines américaines et japonaises) ;

thumb|Cartographie de la répartition des larves de l'anguille d'Amérique (par taille) lors de leur migration vers l'Amérique. thumb|right|Les différents stades du développement du léptocéphale à la civelle. La migration « aller » durant laquelle la toute jeune larve planctonique (leptocéphale) subira ses premières métamorphoses et deviendra peu à peu civelle. La larve se laisse d'abord porter par le Gulf Stream. Durant ce long voyage, la larve ne semble pas ou très peu s'alimenter. Après et près d'un an passé en mer, le courant l'a conduite devant les côtes de l’Europe (France et Espagne pour la plupart des civelles). Désormais, son but est de s'engager dans un estuaire et de remonter un fleuve afin de rejoindre l'eau douce et remonter les rivières pour y vivre, ou rejoindre les mares, étangs et fossés où elle grandira. Poussées par leur instinct, les civelles sont capables d'escalader des parois presque verticales (murs, barrages) pourvu qu'elles soient humides, ou de se faufiler dans les interstices entre les pierres de construction des vieux seuils pour les franchir. Cependant des marches verticales lisses peuvent constituer un obstacle infranchissable. Elles peuvent aussi contourner des obstacles de faible hauteur en passant par les berges enherbées ou rugueuses par temps de pluie. Les anguilles adultes peuvent serpenter sur plusieurs kilomètres sur le sol humide, en respirant par la peau, les branchies et une ébauche de poumons, pour gagner des mares et étangs isolés. Elle y grandit pour atteindre le stade adulte (anguille jaune) et achever sa quatrième et dernière métamorphose qui l’amène à se transformer en anguille argentée. Elle a alors 5 à (les femelles maturent plus tard que les mâles) et est alors presque prête à se reproduire.

La seconde migration se fait en sens inverse, au stade adulte, quand la maturité sexuelle approche (elle nécessite le passage en mer et à grande profondeur). L'anguille descend le cours d’eau qu’elle avait si laborieusement remonté : c'est la dévalaison ou avalaison (migration sens amont vers aval). Elle effectue ensuite son long retour à la mer des Sargasses, en profondeur, vers les lieux de fraie, dans les profondeurs de la mer des Caraïbes, là où cette espèce se reproduit depuis d'années. Elle meurt après s'être reproduite. Le cycle est alors achevé et une autre génération le recommence.

Une grande partie des civelles franchissaient autrefois les milliers de vannages et petits barrages des moulins à eau, dont certains existent depuis le Moyen Âge et qui bénéficiaient de l'ouverture des vannages le dimanche (chômage dominical) et lors des hautes eaux, ce qui facilitait le passage des poissons et l'entretien des biefs. Mais l'abandon de l'usage de nombreux seuils de moulins et la transformation de certains pour l'hydroélectricité a réduit les périodes d'ouverture des vannages (pour ceux en service, ouverture seulement en périodes de crues) et induit des mortalités dans les turbines lors de la dévalaison. L'anguille est particulièrement touchée du fait de la grande longueur et de sa capacité à se faufiler entre les barreaux des grilles de protection. De plus, la construction des grands barrages modernes a totalement bloqué de nombreux axes de migration, comme toute la Loire en amont de Roanne. Ces ouvrages ont aussi localement transformé les méthodes de pêche et facilité le braconnage. Les civelles bloquées devant ces ouvrages sont plus accessibles aux pêcheurs ou braconniers qui viennent les traquer, ainsi qu'aux prédateurs.

Éthologie La civelle a un comportement nettement lucifuge (elle fuit la lumière)Bardonnet, A., Dasse, S., Parade, M., & Heland, M. (2003). Influence de l’alternance jour/nuit sur les déplacements de civelles en fluvarium. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (368), 9-20 sauf quand elle n'a pas d'autres choix que de s'exposer, comme lors du franchissement d'obstacles naturels ou artificiels. La densité et la disponibilité en abris influe donc sur son comportement migratoire et de reposBardonnet, A., Rigaud, C., & Labonne, J. (2005). Etude expérimentale des comportements de civelles d’Anguilla anguilla L. influence de la densité et de la disponibilité en abris. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (378-379), 47-65.. La nuit elle tend à remonter vers la surface (et également dans une eau très trouble comme on en trouve en période de crue, dans certains cours d'eau ou dans le bouchon vaseux des estuairesDe Casamajor, M. N., Bru, N., & Prouzet, P. (1999). Influence de la luminosité nocturne et de la turbidité sur le comportement vertical de migration de la civelle d'anguille (Anguilla anguilla L.) dans l'estuaire de l'Adour. Bulletin Français de la Pêche et de la Pisciculture, (355), 327-347 (résumé).).

Son comportement varie aussi selon la densité de civellesRigaud, C., & Bardonnet, A. (2003). Dynamique de colonisation des hydrosystèmes continentaux par l'anguille européenne (Anguilla anguilla): Approches expérimentales de l'influence de la densité d'individus sur le comportement des civelles (résumé)..

Détermination du sexe

Dans les premières étapes, on ne connait pas le sexe des anguilles. C'est au cours de leur croissance, au stade « anguille jaune » que des changements hormonaux induisent la différenciation sexuelle. Elles sont incolores (transparentes) et possèdent une taille de 5 à . Les civelles qui survivent dans les rivières deviennent des anguilles qui changeront de couleur : l'anguille jaune a le dos couleur café, passe au vert puis devient finalement argentée. thumb|Une civelle. thumb|Natation de la civelle, filmée in situ. thumb|Civelle, prenant une couleur foncée, ici dans la partie aval (saumâtre) d'un ruisseau côtier de Bretagne (début août 2018).

La civelle de l'anguille d'Europe Lors de son périlleux voyage, la civelle de l'anguille d'Europe rencontre de nombreux obstacles avant de devenir une anguille argentée, contributrice au stock de géniteurs pour accomplir un nouveau cycle biologique. Différents facteurs de mortalité d'origine marine ou continentale sont à l'origine du déclin de l'espèce.

Jusque dans les , la pêche des civelles était surtout une activité secondaire destinée à compléter l’alimentation des habitants, agriculteurs ou riverains des cours d'eau pour la plupart. Le « plat du pauvre » était fréquemment au menu, en France, jusque dans les cantines scolaires où les civelles étaient servies froides, sous forme de pain. Lorsqu’elles étaient trop abondantes, les poules s’en régalaient volontiers. À cette époque, l’anguille étant considérée comme un nuisible, la pêche de ces alevins n’avait guère de limites. Peu à peu, un marché s'est organisé et l’activité s’est professionnalisée, augmentant ainsi fortement les quantités pêchées. La demande étant croissante, les quantités pêchées l'ont aussi été, atteignant /an dans les , contre seulement en 2010, année où les exportations hors de l'UE ont été interdites.

Les acheteurs légaux ou non de cette denrée, autrefois locale, sont désormais des pays tels que l’Espagne, le Mexique, la Russie et le marché noir asiatique.

Les pays asiatiques exercent une forte demande de civelles vivantes pour l’élevage. En effet, il a jusqu’alors été impossible de faire se reproduire des anguilles en captivité et la seule solution connue est de prélever des alevins. Les civelles sont élevées principalement en Chine et revendues adultes au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan où leur chair est très appréciée.

Les prix de vente oscillent entre 150 et 200 euros le kilogramme ; on relève même le prix record de en 2025.

Sachant qu’il faut environ pour obtenir un kilogramme, les pêcheurs prélèvent un nombre important de civelles qui n’atteindront jamais l’âge adulte et n’iront donc pas se reproduire dans la mer des Sargasses. De ce fait, s’est rapidement posée la question de la menace exercée par le braconnage pour l'espèce provoquant la diminution de la ressource voire la disparition de l’anguille. Plusieurs solutions ont été mises en place pour tenter d’y remédier, sous l'égide de la police de l'environnement, notamment exercée par l'Office national de la biodiversité.

A titre d'exemple, en 2017, un trafic de millions de civelles vivantes envoyées de l'Espagne via le Royaume-Uni vers Hong Kong (export illégal de de civelles, soit et une valeur estimé à d'euros sur la période 2015 - 2017) a été stoppé par un tribunal de Londres et l'agence de lutte contre le crime organisé (NCA). Gilbert Khoo, vendeur de fruits de mer et principal prévenu a été jugé en 2020France Info (2020) Royaume-Uni : un vendeur de fruits de mer reconnu coupable de trafic d'anguilles pour 62 millions d'euros, publié le 07/02/2020.

Règlementation

, depuis le (Cf Article R436-65-3 du Code de l'environnent, Décret n°2010-1110 du - art-1), la pêche à la civelle est sévèrement réglementée en France.

L'Article R436-65-3 précise en son alinéa 1 que la pêche de la civelle de moins de 12 cm est interdite en tous lieux aux pêcheurs de loisir.

De plus (alinéa 2) elle est interdite à tout pêcheur, tant professionnel que de loisir, sur l'ensemble des cours d'eau (affluents, sous-affluents compris) et les canaux dont l'embouchure est située sur la façade méditerranéenne, ainsi que dans les lagunes et étangs salés avec accès sur la mer Méditerranée.

Seuls les pêcheurs munis d’une licence sont autorisés à pratiquer cette activité sur les autres facades (facade atlantique, la Manche et la mer du Nord), limitée dans le temps sur cinq mois, généralement de novembre à mars. Les modalités (temps, quotas) sont fixées par un arrêté conjoint du ministre chargé de la pêche en eau douce et du ministre chargé de la pêche maritime (alinéa 3).

Les bateaux ne doivent pas dépasser une longueur de , une puissance de et une vitesse de . Leurs tamis à mailles très fines (diamètre de maximum) sont munis d’un long manche quand les civelles nagent en profondeur ou d’un manche plus court lorsqu’elles se trouvent à la surface. Les heures de pêche sont elles-mêmes réglementées. Excepté en Charente Maritime : deux fois d'ouverture et .

On estime à moins de 20 % la pression exercée par la pêche sur l'espèce. Les seules données disponibles en France sont fournies par des pêcheurs professionnels, mobilisés sur le PGA (Plan de Gestion de l'Anguille, de 2010) qui est une déclinaison du règlement européen de CE 1100/2007 qui institue des mesures de reconstitution du stock d'anguilles européennes. Le PGA français approuvé par l'Europe en 2010 vise à agir sur cinq axes : lutter contre le braconnage, améliorer la continuité écologique, réduire la pression par pêche, diminuer les pollutions, et mettre en place le repeuplement. Rien n'est repris en revanche dans ce plan national concernant les prédateurs de l'espèce, notamment le silure (super-prédateur des milieux aquatiques français, et considéré par le MNHN comme espèce introduite envahissante).

La France au sein de l'Europe a une responsabilité particulière, pour cette espèce, dans la mesure où l'on considère que 80 % des recrutements de civelles pour l'anguille européenne se font sur la façade maritime française.