Le massacre des Italiens d'Aigues-Mortes est une suite d'événements survenus les et , à Aigues-Mortes (Gard, France), au cours desquels des villageois et des ouvriers français tuent et blessent de nombreux travailleurs italiens des Salins du Midi. Le nombre des morts est alors estimé à 8 par la police française et à 150 par la presse italienne, et de nombreux Italiens sont victimes de lynchage., coups de bâton, noyade et coups de fusil.

Le procès qui s'ensuit et l'acquittement général par lequel il se conclut nourriront l'un des plus grands scandales judiciaires de l'époque.

Contexte

Présence étrangère en France

La deuxième moitié du , en France, est marquée par une forte progression de l'immigration, que ce soit des Belges dans le Nord ou des Italiens dans le Sud-Est. En réaction à cette situation nait au sein de la population un sentiment nationaliste, comme en témoigne l'apparition de ligues d'extrême droite dont la Ligue de la patrie française en .

Durant cette période, les antagonismes entre population locale et étrangère s'exacerbent, les immigrés étant alors parfois uniquement considérés comme des voleurs de travail ou des malfrats, comme en témoignent certains écrits.

L'apparition de surnoms à caractère péjoratif, comme « rital » pour les Italiens, montre l'évolution des mentalités. En corrélation avec cette montée de la méfiance et de la défiance envers les immigrés, des mesures sont mises en place par l'appareil étatique comme des quotas, ou l'obligation dès d'avoir une carte de séjour obligeant chaque étranger à se faire connaître auprès de la mairie du village où il réside, dans une logique de rationalisation et de régulation de l'immigration.

C'est donc dans ce contexte qu'éclate l'affaire d'Aigues-Mortes, alors que les relations entre nationaux et étrangers sont sensiblement tendues.

Compagnie des Salins du Midi Chaque année, la Compagnie des Salins du Midi attire des ouvriers français et étrangers dans la région pour le battage et le lavage du sel.

Au cours de l'été 1893, l'embauche est en réduction en raison de la crise économique que connaît l'Europe, alors que la perspective de trouver un emploi saisonnier a attiré cette année-là un plus grand nombre d'ouvriers. Les Italiens acceptent des tarifs plus bas que les autochtones, ce qui attise les tensions puisque cela mène des locaux au chômage : les tensions sont, à l'origine, plus dues aux écarts de salaire qu'à la xénophobie. Les ouvriers se partagent en trois catégories surnommées : les « Ardéchois », paysans, pas forcément originaires d'Ardèche, qui laissent leur terre le temps de la saison ; les « Piémontais », composés d'Italiens originaires de tout le nord de l'Italie et recrutés sur place par des chefs d'équipe, les « chefs de colle » ; les « trimards », composés en partie de vagabonds.

En raison du recrutement opéré par la Compagnie des Salins du Midi, les chefs de colle sont contraints de composer des équipes comprenant à la fois des Français et des Italiens. En effet, la Compagnie des Salins du Midi a recruté des saisonniers en plus. Cependant, dans ces équipes mixtes, les trimards ont de la peine à suivre le rythme des Piémontais, majoritaires. Ceci suscite des tensions, car les primes sont collectives et indexées sur le rendement.

Chronologie des événements

Dès le début de la matinée du , une rixe éclate entre les deux communautés qui se transforme rapidement en lutte d'honneur. Ce sont alors les Italiens qui ont le dessus et ils font plusieurs blessés parmi leurs adversaires. Malgré l'intervention du juge de paix et des gendarmes, la situation dégénère rapidement.vignette|redresse|Attaque des ouvriers italiens par les saliniers d'Aigues-Mortes. Certains trimards rejoignent Aigues-Mortes et y affirment que des Italiens ont tué des Aiguesmortaisgentilé des habitants d'Aigues-Mortes, ce qui fait grossir leurs rangs d'habitants et de personnes qui n'ont pas réussi à se faire embaucher.

Un groupe d'Italiens est alors attaqué et doit se réfugier dans une boulangerie que les émeutiers veulent incendier. Le préfet Gustave Le Mallier fait appel à la troupe vers du matin, mais elle n'arrive sur les lieux qu'à .

Les 400 Italiens qui travaillent aux salines sont attaqués par plusieurs milliers de Français armés de pierres, de barres de fer et de fusils de chasse. Des bagarres éclatent et sont suivies par des « chasses à l'Italien ».

Dès le début de la matinée, la situation s'envenime, les émeutiers se rendent dans les salins de Peccais où se trouve le plus grand nombre d'Italiens que le capitaine des gendarmes Cabley essaie de protéger en promettant aux émeutiers de les chasser une fois raccompagnés à la gare d'Aigues-Mortes. Le capitaine essaie alors de ramener les Italiens vers la ville. À , un habitant sonne le tambour au cri de . Ceci incite un certain nombre d'habitants à s'armer et à former un cortège. Celui-ci part à la rencontre des Italiens accompagnés par le capitaine et suivis par les trimards. La rencontre fut violente et deux Italiens moururent dans cette rixe, les premières victimes du massacre.

Pendant la journée, une traque aux Italiens se poursuit dans la ville. C'est dans ce cadre que mourront plusieurs autres personnes.

Le maire, pour tenter de contenir les débordements fait afficher deux avis assez ambigus qui semblent féliciter les émeutiers et appellent au calme.vignette|redresse|Arrivée de la troupe sur les lieux, à , après le drame. Un régiment d'infanterie gagne la ville à et finit de rétablir l'ordre. Deux heures plus tard, les Italiens survivants sont amenés à la gare pour prendre le train vers Nîmes et Marseille. Cette soirée ne permet pas de clore les violences qui se poursuivent encore quelques jours. Plusieurs Italiens sont alors renvoyés, les employeurs voulant éviter des violences sur leurs lieux de travail.

19 août : attaque de l'ambassade à Rome La nouvelle parvient à Rome le 18 août au soir. Le lendemain, les journaux du matin la communiquent. Le ministre italien des affaires étrangères met en place un système de sécurité, mais une foule de plusieurs milliers de personnes part de la place Colonna vers le siège de l'ambassade de France, en chantant l'hymne de Garibaldi et en criant des slogans contre les Français.

La foule envahit la place Farnèse et des jets de pierre cassent toutes les vitres de l'ambassade de France à Rome. L'armée rétablit l'ordre dans le secteur, mais d'autres manifestations ont lieu pendant la nuit ; le séminaire français est lui aussi attaqué et dégradé.

Le lendemain soir, les manifestants se regroupent à nouveau sur la place Farnèse et tentent d'incendier l'ambassade et d'en faire sauter la porte principale. Ils sont à novueau dispersés par l'armée.

Dans la journée du 21 août, le calme est revenu à Rome mais les manifestations continuent et s'étendent dans le reste du pays. À Messine, à Turin et à Naples, les magasins tenus par des Français sont attaqués et les manifestants sabotent les compagnies françaises de tramways. Partout, ils sont arrêtés par les autorités locales et les dégâts ne sont que matériels.

Bilan du massacre

Morts et blessés Selon les autorités françaises, il y eut officiellement . On connaît l'identité de sept d'entre eux : Carlo Tasso, d'Alexandrie (province d'Alexandrie, Piémont) ; Vittorio Caffaro, de Pignerol (province de Turin, Piémont) ; Bartolomeo Calori, de Turin (province de Turin, Piémont) ; Giuseppe Merlo, de Centallo (province de Coni, Piémont) ; Lorenzo Rolando, d'Altare (province de Savone, Ligurie) ; Paolo Zanetti, de Nese (province de Bergame, Lombardie) ; Giovanni Bonetto.

On ne retrouva jamais le cadavre d'un neuvième Italien, Secondo Torchio. De même, à la suite de ces événements, étaient trop gravement blessés pour pouvoir être évacués en train : l'un d'eux mourra du tétanos un mois plus tard.

Dégâts matériels

À Aigues-Mortes

En Italie

Procès Dès août, le gouvernement français décide de traduire les principaux responsables du massacre en justice.

Rapports Nadal, le procureur général, rédige un rapport qui insiste avant tout sur la concurrence entre les nationalités sur le marché du travail et sur la volonté de vengeance des Français après les violences du . Il accuse cependant l'armée qui serait donc arrivée trop tard. Un second rapport a été rédigé par Paillet qui insiste d'avantage sur la rixe du où auraient été attaqués par près de .

Conduite du procès Le procès fut difficile, car des témoins ont de la sympathie pour des coupables et retirent des témoignages portés contre certains habitants de la ville. En outre, il est instrumentalisé par des rivalités internes et privées, comme en témoignent les nombreuses lettres de dénonciation anonymes envoyés au tribunal. En outre, beaucoup de témoins, Italiens, ne parlent pas ou peu le Français. La responsabilité du massacre en incombe en effet à une foule anonyme, celle des trimards. Cependant, le gouvernement cherche à ce que le procès se déroule rapidement et que celui-ci en vienne à démontrer que ce sont les Italiens qui furent les premiers agresseurs.

Acquittement Sur les 39 individus qui furent arrêtés, 13 furent innocentés (dont 9 étaient Aiguesmortais). sont inculpées pour tentative de meurtre, dont un seul Aiguesmortais, Jean Rouet. sont accusées de complicité et une, Charles Brezun, pour avoir roulé le tambour, excitant la foule.

Cependant, le , les jurés de la cour d'assises d'Angoulême, sujets aux préjugés xénophobes, prononcent l'acquittement général. Alors que la culpabilité des seize inculpés français a été clairement établie par la justice, le jury populaire a en effet cédé aux pressions nationalistes.

Un règlement diplomatique est trouvé et les parties sont indemnisées : les ouvriers italiens d'une part, l'État français de l'autre pour les émeutes devant le palais Farnèse (ambassade de France à Rome). Le maire d'Aigues-Mortes, le nationaliste Marius Terras, dut démissionner.

En réponse à l'acquittement, des nouvelels manifestations ont lieu en Italie, surtout à Gênes, Catane et Turin.

Conséquences

Relations entre la France et l'Italie La presse italienne dramatise les évènements en accroissant le nombre de victimes ou accusant le directeur de l'hôpital de Marseille de ne pas avoir soigné les blessés italiens.

Des émeutes ont alors lieu en Italie. Celles-ci sont ouvertement anti-Françaises et se font aux cris de , énoncent leur sympathie avec l'Allemagne, réclament l'expulsion de travailleurs français.

Le consul italien à Marseille, Durando, affirme que le massacre d'Aigues-Mortes n'est pas une rixe, mais un assassinat, mettant directement en cause les autorités françaises. Le préfet et le questeur de Rome sont suspendus de leur fonction pour ne pas avoir suffisamment protégé l'ambassade le 19 août.

La révocation du maire est demandée pour apaiser l'opinion italienne : le ministre des Affaires étrangères le blâme publiquement . Le maire d'Aigues-Mortes est suspendu de ses fonctions immédiatement et donne sa démission, sous pression des autorités, le 27 août 1893.

Couverture médiatique Si les gouvernements travaillent à protéger la paix, la presse des deux pays s'engage dans une polémique extrêmement violente. Les journaux italiens d'opposition, dont la Riforma, la Gazzetta di Torino et la Tribuna, vont jusqu'à évoquer la possibilité d'une guerre contre la France. Les journaux plus modérés comme l'Opinione et la Perseveranza sont moins violents mais restent très sévères envers la France.