Le cinéma abstrait est, d'abord, une catégorie du cinéma d'avant-garde, puis du cinéma expérimental, qui s'est formalisée, en 1912, en Italie, au sein du futurisme, première avant-garde artistique du .

Les prémices

Le cinéma abstrait vise à être un cinéma purement graphique. Le but principal de l'abstraction, apparue en peinture vers 1910, était de libérer cette dernière du sujet et de sa représentation au profit de l'expression directe par la couleur et le geste créateur.

Le peintre Bruno Corra et son frère Arnaldo Ginna, des artistes futuristes, veulent concrétiser (mais en dehors des exigences étroites de ce mouvement) ce qu'ils appellent la musique chromatique en mettant au point une échelle de notes qu'ils pensent exécuter avec une sorte de piano chromatique. Se heurtant à d'insurmontables difficultés, ils se tournent vers le cinéma et réalisent, en 1912, en peignant directement sur la pellicule, deux courtes bandes : L'Arc-en-ciel et La DanseGiovanni Lista, Le cinéma futuriste (Paris expérimental, 2008).

En 1913, Léopold Survage expose sa conception du « rythme coloré » : Il préconise la stylisation et la simplification des éléments utilisés. Une séquence de douze esquisses est déposée à la Cinémathèque française.

Les pionniers

Mais c’est en Allemagne, dans les années 1920, que se développe le premier courant de films abstraits (encore visibles aujourd’hui) autour de Walter Ruttmann, Hans Richter (Rhythmus, 21, 1921-1924), Viking Eggeling (Symphonie diagonale, 1923-1925) et Oskar Fischinger. C’est le , à Berlin, qu’est projeté Opus 1, de Walter Ruttmann, le premier film abstrait, d’une durée de treize minutes (reconstitué par Arte)— phénomène plutôt inhabituel, puisque les autres films du genre ne dépassent pas les cinq minutes— , à être présenté en public. Oskar Fischinger est présent à la projection et est fasciné.

Oskar Fischinger sera le seul des « quatre mousquetaires » à continuer dans la voie du cinéma abstrait jusqu’à sa mort en 1967. Il vit et travaille aux États-Unis à partir de 1936. Eggeling mourra en 1925 après n'avoir pu réaliser qu'un seul film. Ruttmann se tournera vers le documentaire, et Richter réalisera des films de plus en plus proches de l’orthodoxie surréaliste. Il émigre sur le Nouveau continent en 1940 et occupe, à partir de 1942, le poste de directeur du Film Institute of the City College de New York (Maya Deren et Jonas Mekas, entre autres promoteurs du cinéma expérimental contemporain, suivront ses cours) et, à ce titre, deviendra un passeur entre la première avant-garde européenne et la nouvelle garde américaine en gestation.

Évolutions diverses

Le cinéma abstrait ne devient pas un genre à part entière. Il est, suivant les époques, annexé au cinéma expérimental ou au cinéma d'animation (ou les deux).

Les deux figures majeures qui dominent les années 1930, Le Néo-Zélandais Len Lye et le Canadien Norman McLaren seront les archétypes d’une création originale et multiforme qui passe et repasse, souvent, par les données du film abstrait.

Pionniers du film sans caméra (après les essais perdus et inachevés de Ginna et Corra), ils font leurs premières tentatives de cinéma directement peint sur pellicule au début des années 1930 : Hand Painted Abstraction (McLaren, 1933) et Color Box (Len Lye, 1935) — ce dernier film connaît une grande diffusion et deviendra un modèle du genre (les motifs des films des pionniers allemands étaient d'abord dessinés ou peints sur divers supports, papiers, cartons, plaques de verre, et filmés ensuite d'après les techniques du cinéma d'animation). Lye et McLaren travailleront tous les deux, en Angleterre, au (une unité de films documentaires initiée par John Grierson), dans les années 1930. Destinés à vanter les mérites de la poste, leurs films britanniques mélangent abstraction, animation de dessins et d’objets à des éléments figuratifs : Love on the Wing de McLaren (1938) en est un bon exemple. Grierson part en 1939 au Canada où il crée l’ONF (L’Office national du film du Canada), il y fera venir plus tard McLaren qui aura la chance unique d’être subventionné toute sa vie pour faire des expériences par le film.

On note, dans ces mêmes années, des tentatives dispersées de films abstraits : en Suisse au sein du groupe musicaliste (musicalisme), il y a les courts métrages de Charles Blanc-Gatti et en Italie ceux de Luigi Veronesi.

L’abstraction n’est pas une donnée essentielle pour le cinéma comme il l’est en peinture. Cette notion se dilue, dès les années 1950, dans les divers courants du cinéma expérimental. On la trouve dans le travail des frères James et qui, dès cette époque, utilisent l’ordinateur analogique pour réaliser des films qui ne sont ni filmés, ni dessinés, mais « calculés » ; de ce fait, les motifs qui en sortent relèvent forcément de l’abstraction. L’abstraction se retrouve, aussi, à des niveaux divers, dans certains films structurels de Paul Sharits (N :O :T :H :I :N :G, 1968) ou post-structurels de Christian Lebrat (Trama, 1978-1980). Ou dans des films réalisés par des laboratoires indépendantsListe de laboratoires (page consultée le 22 septembre 2010).

Raphaël Bassan trouve, lui, que le cinéma structurel serait l'équivalent, purement filmique, de l'abstraction picturale :

Aujourd'hui, les hybridations et les influences très variées, dans le domaine, problématisent et transforment (mais sous d'autres appellations) la pratique du cinéma abstrait peint (comme aux origines), filmé (comme chez certains cinéastes structurels) ou calculé par ordinateur. Souvent, c'est un mélange de toutes ces pratiques. Le cinéma abstrait fait partie du champ du cinéma expérimental, mais aussi de celui des nouveaux médias.

Comme l’écrit, également, Emmanuel Lefrant, un des meilleurs cinéastes français contemporains à repenser, dans son œuvre, les paramètres de l’abstraction filmique :

Toutefois, des expériences radicales resplendissantes, qui ont lieu, ponctuellement, nous prouvent que la pratique et la réflexion sur le cinéma abstrait ne se sont pas éteintes. Le basque espagnol, , a réalisé, entre autres, un long métrage de soixante-quinze minutes entièrement peint la main ... era erera baleibu izik subua aruaren... (1968-1970), devenu, depuis, un véritable film-culte.

Il y a eu, aussi, jadis, en France, jusqu’aux années 1980, Le Festival du Film abstrait de Montpellier. Aujourd’hui, Abstracta cinema abstracta cinema (page consultée le 22 septembre 2010), relance le débat sur cette pratique par des projections, des textes et des conférences. En France, les artistes numériques Hugo Verlinde (venu du cinéma expérimental) ou Jacques Perconte contribuent à la recherche de nouvelles formes d'abstraction par l'image.

Notes et références

Annexes Articles connexes Art abstrait Cinéma expérimental Histoire du cinéma Chronologie du cinéma Technique et grammaire cinématographique Glossaire du cinéma

Liens externes Texte d’Americo Sbardella, Cinéma abstrait et histoire des avant-gardes sur le site d’Abstracta Cinema Bruno Corra : Abstract Cinema—Chromatic Music – Texte traduit en français dans Cinéma, théories, lectures (op.cit.), pages 269 à 274 Raphaël Bassan : Cinema and abstraction, paru dans Senses of Cinema, numéro 61 Les Rythmes colorés de Léopold Survage Luigi Veronesi Le site de Christian Lebrat Une page sur Joost Rekveld Page d’Emmanuel Lefrant sur le site de Light Cone José Antonio Sistiaga Sistiaga sur le site de Light Cone Le blog de Jacques Perconte

Catégorie:Genre cinématographique Catégorie:Cinéma expérimental Catégorie:Art abstrait