Anna de Noailles, née Anna Elisabeth Bassaraba de Brancovan, est une poétesse et une romancière française d'origines roumaine et grecque, née à Paris le et morte dans la même ville le .

Biographie Née au 22, boulevard de La Tour-Maubourg à Paris, dans une très riche famille de la noblesse roumaineBeaucoup de familles de boyards et de princes de l'aristocratie moldave et valaque, propriétaires d'immenses domaines agricoles, vivaient à l'époque à Paris, Londres, Nice, Florence ou Rome, laissant la gestion de leurs fortunes à des « arendaches » (affermeurs) dont ils n'attendaient qu'une chose : qu'ils envoient les rentes les plus élevées possible. Ce système qui appauvrissait à la fois des paysans petits propriétaires et des paysans sans terre, est en partie à l'origine de la grande insurrection rurale de 1907 qui fut réprimée, mais entraîna des réformes de l'économie agricole limitant les privilèges de la noblesse : Philip Gabriel Eidelberg & John R. Lampe, The Great Rumanian Peasant Revolt of 1907, Origins of a Modern Jacquerie, ed. E. J. Brill, Leyden 1974., Anna est la fille d'un expatrié roumain, ancien de Saint-CyrCf. Françoise Breuillaud-Sottas, Jean-Marc Hovasse & François Maillet, Goûter au paradis - Anna de Noailles sur les rives du Léman, catalogue de l'exposition du 13 avril au 3 novembre 2019 à la Maison Gribaldi d'Evian-les-Bains, Silvana Editoriale, Milan, avril 2019, p. 18., âgé de 50 ans, le boyard Grigore Bibescu Basarab BrâncoveanuFrancisé en Grégoire Bibesco Bessaraba de Brancovan sur son faire-part de décès à Paris., lui-même fils du prince valaque Gheorghe Bibescu et de la princesse Zoe Mavrocordato, héritière du prince Grégoire Bassaraba de Brancovan (Basarab-Brâncoveanu) issu de la dynastie des Craiovescu.

Sa mère, plus jeune de 21 ans que son mari, est née à Constantinople et a été élevée à Londres : Raluca, dite Rachel, Moussouros (d'une famille phanariote chrétienne orthodoxe d'origine grecque crétoise, dont les origines remontent au ). ; le père de celle-ci, Constantin Musurus, était ambassadeur de l'Empire ottoman auprès de la reine VictoriaCf. Françoise Breuillaud-Sottas, Jean-Marc Hovasse & François Maillet, Goûter au paradis - Anna de Noailles sur les rives du Léman, catalogue de l'exposition du 13 avril au 3 novembre 2019 à la Maison Gribaldi d'Evian-les-Bains, Silvana Editoriale, Milan, avril 2019, pp. 18-19.. La mère d'Anna était une remarquable pianiste, à qui Paderewski a dédié nombre de ses compositions.

Sa tante, la princesse Hélène Bibesco, a joué un rôle actif dans la vie artistique parisienne à la fin du jusqu'à sa mort en 1902. Anna est ainsi la cousine germaine des princes Emmanuel et surtout Antoine Bibesco, ami intime de Proust que celui-ci décrira sous les traits de Robert de Saint-Loup dans son roman À la recherche du temps perdu.

Avec son frère aîné Constantin (1875-1967) et sa sœur cadette Hélène (1878-1929) qui épousera Alexandre de Riquet, prince de Caraman-ChimayCf. Françoise Breuillaud-Sottas, Jean-Marc Hovasse & François Maillet, Goûter au paradis - Anna de Noailles sur les rives du Léman, catalogue de l'exposition du 13 avril au 3 novembre 2019 à la Maison Gribaldi d'Evian-les-Bains, Silvana Editoriale, Milan, avril 2019, pp. 19 et 38., Anna mène une vie privilégiée : elle a ses propres précepteurs et reçoit son instruction au foyer familial, parle l'anglais et l'allemand en plus du français, du roumain et du grec, et reçoit une éducation tournée vers les arts, particulièrement la musique et la poésie. La famille passe l'hiver à Paris et le reste de l'année dans sa propriété, la Villa Bessaraba à Amphion, près d'Évian sur la rive française du Léman.

La poésie d'Anna de Noailles portera plus tard témoignage de sa préférence pour la beauté tranquille et l'exubérance de la nature, alors encore sauvage, des bords du lac, contrastant avec l'environnement urbain dans lequel elle passera la suite de sa vie.

Un rare guéridon au piétement en bois sculpté d'un sphinx ailé (vers 1800) provenant de la collection Antocolsky dispersée en 1906, fut alors acquis par Anna pour sa maison d'Amphion, décorée par Emilio Terry : il fut exposé en 1988 par la galerie Camoin Demachy lors de la des Antiquaires de ParisConnaissance des Arts , , )..

Le Anne-Élisabeth, devient Anna de Noailles en épousant à l'âge de 19 ans le comte Mathieu de Noailles (1873-1942), quatrième fils du septième duc de Noailles. Le couple, qui fait partie de la haute société parisienne de l'époque, aura un fils, le comte Anne Jules (1900-1979), qui, d'Hélène de Wendel (fille de Guy de Wendel et de Catherine Argyropoulos) aura un fils unique, Gilles (1934-1979), mort sans postérité peu avant son père.

Anna de Noailles entretint une liaison avec Henri Franck, dont elle fut la muse. Normalien et poète patriote proche de Maurice Barrès, frère de Lisette de BrinonArchives juives et cousin d'Emmanuel Berl, il meurt de tuberculose en 1912Emmanuel Berl, dans Sylvia (Gallimard, 1952, p. 89 de la réédition de 1994).. vignette| Photographie (septembre 1899) prise à la villa Bessaraba (à Amphion, près d'Évian) montrant Edmond de Polignac (au dernier rang, à gauche, juste à côté de Bartholini), Léon Delafosse (debout, à droite), à côté de Jeanne Bartholini (debout) et d'Anna de Noailles (assise à droite). Joséphine de Monteynard (assise au deuxième rang à gauche). On aperçoit Proust au dernier rang. Au premier plan, assis, Hélène de Caraman-Chimay (sœur d'Anna de Noailles) et Abel HermantExposition Proust, un roman parisien, Paris, musée Carnavalet, 16 décembre 2021 - 10 avril 2022.. En 1909, le jeune Charles Demange tombe amoureux d'Anna de Noailles, qu'il a connue par son oncle Maurice Barrès. Mais Anna a des soucis de santé et part à l'été avec son fils et son personnel pour se faire soigner à Strasbourg par le docteur Pierre Bucher. À la demande d'Anna, Demange et elle se rencontrent brièvement à la gare de Nancy. Charles est persuadé qu'Anna a un amant et se suicide peu après, laissant plusieurs lettres dont une pour Anna. L'entourage de Demange la rend responsable de son suicide. Elle est calomniée dans un article anonyme du Ruy Blas intitulé « Les causes d’un suicide » qui la dépeint comme « une coquette doublée d’une détraquée »Frédéric Martinez, La fausse coupable, Anna de Noailles, Gallimard, Folio, 2018, p. 261.. Dans une lettre à Lucien Corpechot, elle se défend : « Je suis si malheureuse de l’indignité humaine ; je ne peux la supporter, l’ayant si peu, si peu vraiment méritée »Elisa Higonnet-Dugua, Anna de Noailles Coeur Innombrable, Actes Sud, Libris, 03/01/2001,  pp. 159, 165..

Au début du , son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, René Benjamin, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Léon Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l'abbé Mugnier ou encore Max Jacob, Robert Vallery-Radot et François Mauriac. C'est également une amie de Georges Clemenceau. vignette|gauche|redresse|, rue Scheffer, Paris : Anna de Noailles a vécu à cette adresse de 1910 à 1933.

Le , elle enregistre J'écris pour que le jour et Jeunesse aux Archives de la Parole, documents sonores conservés à la Bibliothèque nationale de France et écoutables sur Gallica.

Au printemps 1922, Albert Einstein est de passage à Paris. Anna de Noailles souhaite le rencontrer et Marguerite Borel organise un dîner en son honneur :

vignette|redresse=1.0|Repas en hommage à Albert Einstein, avec Paul Langevin, Albert Einstein, Anna de Noailles, Paul Painlevé (assis de gauche à droite) et Émile Borel (derrière Anna de Noailles), Paul Appell (derrière Albert Einstein), en 1922.

On peut la voir sur des clichésAnna de Noailles aux côtés d'Albert Einstein, Paul Langevin, Paul Painlevé, Thomas Barclay, Leo Strisower, Paul Appell, Emile Borel, et Henri Lichtenberger, Photo prise à l'occasion d'un déjeuner en l'honneur d'Albert Einstein, photo Henri Manuel, Paris,1922Anna de Noailles avec Albert Einstein, Paris, 1922, Collection Roger Viollet, Getty Images de la même époque aux côtés d'Albert Einstein, Paul Langevin, Paul Painlevé, Thomas Barclay, Leo Strisower, Paul Appell, Emile Borel, et Henri Lichtenberger, des grands noms du monde scientifique.

Dans les années 1925, elle fréquente le salon littéraire du docteur Henri Le Savoureux et de son épouse avec d'autres personnalités comme l'abbé Arthur Mugnier, prêtre catholique mondain confesseur du Tout-Paris, ainsi que la princesse et femme de lettres Marthe Bibesco, cousine d'Anna, Berenice Abbott, Henri de Régnier, Julien Benda, Édouard Herriot, Antoine de Saint-Exupéry, Jean Fautrier, Vladimir Jankélévitch, Paul Morand, Jean Paulhan, René Pleven, Francis Ponge, Jacques Audibert, Claude Sernet, Marc Bernard, Gaëtan Gatian de Clérambault, Paul Valéry, Jules Supervielle et Marc Chagall.

Elle meurt à 56 ans en 1933 dans son appartement du 40, rue Scheffer (avant 1910, elle habitait au 109, avenue Henri-Martin« Rue Scheffer », Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, Éditions de Minuit, septième édition, 1963, (« L-Z »), .« Avenue Henri-Martin », Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, Éditions de Minuit, septième édition, 1963, (« A-K »), .) et est inhumée à Paris au cimetière du Père-Lachaise (division 28), tandis que son cœur repose dans l'urne placée au centre du temple du parc de son ancien domaine d'Amphion-les-Bains.

Anna de Noailles est morte sans cause médicale attestée. Une de ses dernières paroles fut, selon la comtesse Murat :

Amitié avec Proust De leur rencontre en 1893 jusqu'à la mort de l'écrivain en 1922, Marcel Proust et Anna de Noailles entretiennent une longue correspondance portant essentiellement sur la poésie d'Anna de Noailles. Marcel Proust lui écrit avec abondance de longues lettres, Anna de Noailles écrit peu et assez rarementRoxana Verona, Anna de Noailles et Marcel Proust, une amitié par lettres, L'épistolaire au féminin, p. 109-119, Open Edition..

Ils s'écrivent plus qu’ils ne se fréquentent et Proust note dans une lettre adressée à Emmanuel Berl en 1916 : Je la connais depuis très longtemps, je l’ai connue jeune fille. Je n’admire aucun écrivain plus qu’elle, j’ai pour elle une profonde amitié […]. Pourtant […] depuis quinze ans, je n’ai pas essayé de la voir trois foisAnna de Noailles. Une amie de la Princesse de Polignac, Paris, Klincksieck, 1986, p. 301 ; n. 12, p. 418..

En 1919, Proust et Anna de Noailles reçoivent la Légion d'honneur en même temps que Colette.

En , à la mort de Proust, Anna de Noailles publie dans la revue L’Intransigeant un « Adieu à Marcel Proust » ainsi qu'un autre hommage dans le numéro spécial de la NRF du .

En 1931, elle publie la cinquantaine de lettres reçues de Proust et lui rend hommage comme mentor dans la préface de sa Correspondance générale : Sans Marcel Proust, sans ses hymnes du matin, ses angélus du soir, qui me parvenaient en des enveloppes surchargées de taxes supplémentaires […] je n’eusse pas écrit les poèmes que la prédilection de Marcel Proust réclamait. Son éblouissante amitié m’a influencée, modifiée, comme seul en est capable un noble amour du verbeM. Proust, Lettres à la Comtesse de Noailles, 1901-1919, in Correspondance générale, Paris, Plon (La Palatine), 1930-1936, 6 vol., t. II, 1931, p. 6-7.

Création du prix littéraire Vie Heureuse En 1904, avec d'autres femmes de lettres, parmi lesquelles Jane Dieulafoy, Julia Daudet, Daniel Lesueur (pseudonyme de plume de Jeanne Loiseau), Séverine et Judith Gautier, fille de Théophile Gautier, Anna de Noailles crée le prix , issu de la revue La Vie heureuse, qui deviendra en 1922 le prix Fémina, récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie.

Elle en est la présidente la première année, et laisse sa place l'année suivante à Jane Dieulafoy.