Tristan Corbière, nom de plume d'Édouard-Joachim Corbière, né le à Ploujean (aujourd'hui à Morlaix), dans le Finistère, et mort le à Morlaix, est un poète français.
Tristan Corbière mène une vie marginale et miséreuse, nourrie de deux grands échecs dus à sa maladie osseuse et à sa « laideur » presque imaginaire qu'il se complaît à accuser : celui de sa vie sentimentale , et celui de sa passion pour la mer . Sa poésie porte en elle ces deux grandes blessures qui l'amèneront à adopter un style très cynique et incisif, envers lui-même autant qu'envers la vie et le monde qui l'entourent.
Ses vers teintés de symbolisme et aux idées proches du décadentisme rejettent et condamnent tous les courants littéraires de son époque, du romantismeCharles Cros, Tristan Corbière, Œuvres complètes, éd. Pierre-Olivier Walzer et Francis F. Burch pour Tristan Corbière, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1970, page 1261 au Parnasse, car leur créateur excentrique se veut selon les mots de Jules Laforgue « indéfinissable, incataloguable, pas être aimé, pas être haï ; bref, déclassé de toutes les latitudes »Jules Laforgue, une étude sur Corbière, notes posthumes, France Diplomatie. Son écriture poétique est caractérisée par l'abondance de ponctuation, le manque de polissage, et une anti-musicalité, le tout présentant un aspect heurté et brut, qui fut d'abord perçu comme une impuissance à mieux faireCharles Cros, Tristan Corbière, Œuvres complètes, éd. Pierre-Olivier Walzer et Francis F. Burch pour Corbière, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1970, , introduction (), avant d'être interprété plus tard comme une destructuration volontaire du vers (« cassant, concis, cinglant le vers à la cravache »).
À la publication en 1873 à compte d'auteur de son unique œuvre, Les Amours jaunes, il passe totalement inaperçu dans les milieux littéraires de l'époque, et il faudra attendre dix ans pour que Paul Verlaine le révèle au grand public dans son essai Les Poètes mauditsEssai de Paul Verlaine, Les Poètes maudits, 1884 : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé..
À la page 81 de son œuvre originelle, un texte intitulé Pauvre Garçon semble exprimer une relation amoureuse déçue avec un autre homme : Lui (...) Était plat près de moi (...) Ce héros qui n’a pas su trouver qu’il m’aimait.
Corbière fut aussi un illustrateur et un caricaturiste de talent, comme en témoigne l'album ffocsoR, retrouvé en 2010 par Benoît Houzé à GlasgowDossier inédit réuni et publié par Benoît Houzé : Tristan Corbière, ffocsoR. L’album Louis Noir, Paris / Huelgat, éditions Françoise Livinec, 2013, 39 p., illustrations en noir et en couleur., ainsi que les 24 caricatures relatives à la Commune de Paris, retrouvées en 2021 dans la bibliothèque de Bologne par Francesca RossiCet ensemble a été publié dans le des Cahiers Tristan Corbière, précédé d'une introduction de Benoît Houzé, intitulée Tristan et ses gens du peuple (cf. letelegramme.fr). Album en ligne sur dl.ficlit.unibo.it..
Il meurt peut-être tuberculeux, célibataire sans enfant et sans travail, retranché dans son vieux manoir breton, incompris de ses contemporains (« Sous un portrait de Corbière », vers 17, in : Charles Cros, Tristan Corbière, Œuvres complètes, éd. Pierre-Olivier Walzer et Francis F. Burch pour Corbière, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », , 1970.), et sa poésie novatrice ne sera reconnue que bien après sa mort.
Biographie Enfance et études
vignette|redresse|Tristan Corbière en uniforme de lycéen vers 1861-1862. Photographie anonyme. Édouard-Joachim Corbière nait le au manoir de Coat-Congar, à Ploujean, près de Morlaix (et en fait partie aujourd'hui), de l'union de Jean-Antoine-René-Édouard Corbière dit Édouard Corbière (1793-1875) et d'Angélique-Aspasie Puyo. Son père, alors déjà un célèbre marin, journaliste, et romancier maritime. Il avait épousé la mère du poète l'année précédente, fille de l'un de ses amis, alors qu'elle était âgée de 18 ans. Trente-trois ans séparent ses deux parents.
vignette|redresse|Photographie anonyme de Tristan Corbière, vers 1870.|alt=Photographie anonyme de Tristan Corbière vers 1873. vignette|redresse|Médaillon en hommage à Tristan Corbière sur une habitation à Roscoff. Il est mis en pension en 1859, à Pâques, au lycée impérial de Saint-Brieuc en classe de quatrième.
Tristan Corbière passe une enfance paisible dans la propriété, louée par ses parents, dite « Le Launay », à une centaine de mètres de Coat-Congar, à Morlaix. Sa sœur, Lucie, nait en 1850, puis son frère, Edmond, en 1855. Il est envoyé à Pâques 1859 en pension au lycée impérial de Saint-Brieuc, en classe de quatrième, après avoir suivi l'année précédente les cours du maître morlaisien . C'est un moment difficile pour lui, jusque-là élevé tranquillement près de ses parents. Mis à part en français et en latin, c'est un élève médiocre, qui a des relations difficiles avec ses professeurs comme avec ses camarades. La majeure partie de sa correspondance (50 lettres sur 60) date de cette époque, où il écrit en moyenne tous les trois jours à sa famille, et dans laquelle il raconte son quotidien d'élève, mais fait également part de ses sentiments, de l'amour qu'il porte à sa famille, et du manque de celle-ciVoir la fin de la lettre de Tristan Corbière à du (Saint-Brieuc, mardi matin) : .
C'est le jeudi, son jour de sortie, qu'il retrouve un peu du bonheur familial chez des amis de ses parents, les Bazin. C'est à cette époque qu'il commence à souffrir de rhumatismes articulaires, et d'engelures aux mains. Malgré ses mauvais résultats, il obtient à la distribution des prix du un de thème latin, sa matière de prédilection. L'année suivante, au pensionnat, naît sa vocation de poète et de caricaturiste : son premier poème connu « Ode au chapeau », datant de , est une satire sur le chapeau de son professeur d'histoire. Au palmarès du , il obtient trois prix : le de version latine, le de thème latin, et le de vers latins.
Son état de santé s'aggravant, il doit quitter Saint-Brieuc en août pour rejoindre son oncle médecin, Jules Chenantais établi à Nantes. Il entre le en seconde-lettres au lycée qui deviendra le lycée Georges-Clemenceau en qualité d'externe, étant logé chez son oncle. Le , il remporte le de narration et de thème latin. En 1862, à la suite d'une grave crise, il reste partiellement infirme, et voyage en Provence avec sa mère pendant les vacances d'été pour des raisons de santé. Malgré sa préférence de son nouveau lycée, l'aggravation de sa maladie l'empêche de passer le baccalauréat au terme de sa classe de rhétorique et logique.
Carrière
Sa vie de marginal commence lorsqu'il s'installe à Roscoff, en Bretagne, dans une maison que possèdent ses parents, où il lit les œuvres de son père, de Victor Hugo, de Charles Baudelaire et d'Alfred de Musset. Les habitants du village le surnomment l'« Ankou », c'est-à-dire le spectre de la mort, en raison de sa maigreur et de son allure disloquée. Il aime prendre la mer sur son bateau, Le Négrier (titre du plus célèbre roman de son père), et se livre à quelques excentricités. Il s'amuse un jour à se déguiser en forçat, en femme ou en mendiant, l'autre à se raser les sourcils ou bien encore, alors qu'il est en visite à Rome, à traîner un porc en laisse déguisé en évêque lors du carnaval auquel assiste le pape. C'est ainsi que s'écoulent ses jours, jusqu'à sa rencontre avec une petite actrice parisienne que Tristan Corbière se plaît à appeler Marcelle, de son vrai nom Armida Josefina Cuchiani ; elle devient sa muse.
Délaissant son prénom d'état-civil, Édouard-Joachim, pour prendre celui, plus évocateur, de Tristan , il fait paraître à compte d'auteur en 1873 son unique recueil de poèmes, Les Amours jaunes, qui passe inaperçu. Lui qui ne connut aucun succès de son vivant, il sera révélé de manière posthume par Paul Verlaine, qui lui consacre un chapitre de son essai Les Poètes maudits (1884). Le recueil se trouve également en bonne place dans la bibliothèque élitiste de Des Esseintes, le héros dÀ rebours : cette présence dans l'œuvre de Joris-Karl Huysmans contribuera à faire connaître le poète au public.
Le poète qui rêvait d'être marin ne put satisfaire son désir de courir les mers, malgré son amour passionné pour celle-ci.
En 1861, la maladie le contraint à interrompre ses études. En 1862, une crise de rhumatisme articulaire aiguë le rend presque infirme ; il séjourne à Cannes et à Luchon, avec sa mère, puis revient à Morlaix dans la nouvelle maison familiale, la « maison Bourboulon ».
En 1863, sur les conseils du docteur Chenantais, Tristan s’installe dans la maison de vacances de ses parents à Roscoff.
Avec le peintre Jean-Louis Hamon, en , il part pour l’Italie et y rencontre le peintre Jean Benner qui le caricature.
Il est l'auteur du recueil de poésie, Les Amours jaunes, publié à compte d’auteur et paru en 1873.
Il meurt à Morlaix le et est enterré au cimetière Saint-Augustin« Cimetière Saint-Augustin de Morlaix : Tombe de Tristan Corbière », sur le site landrucimetieres.fr, consulté le ..
Postérité Le nom des Amours jaunes, son unique recueil, a été donné à la bibliothèque publique ancienne de Morlaix.
Son poème « Litanie du sommeil » est inclus par André Breton dans lAnthologie de l'humour noir.
Sa poésie
vignette|redresse|Portrait de Tristan Corbière par Manuel Luque paru dans la seconde édition des Poètes maudits de Verlaine (1888), puis dans la revue La Plume en 1891.
Les sources de la poésie de Corbière sont multiples : le poète a été marqué par le romantisme. Son œuvre puise également, de différentes manières, dans le , dans la poésie du et, suivant la mode romantique pour le Moyen Âge, fait souvent référence à la figure de François Villon..
Corbière a également puisé l'inspiration de certains textes dans les légendes bretonnes ce qui lui a parfois valu de passer pour un écrivain régionaliste. Il s'est inspiré des gens qu'il côtoyait, peignant par exemple la foule se pressant aux pardons de Sainte-Anne-la-Palud. Un de ses textes évoque les conscrits bretons oubliés dans des conditions de grand dénuement dans le camp militaire de Conlie (Sarthe) en 1870.
Réception critique − Jules LaforgueFrance Diplomatie..
Peintre
Tristan Corbière a laissé une quarantaine de dessins, une trentaine de gouaches et une seule huile, le Marin aux volutes, peinte vers 1869 sur le bois de l'auberge Le Gad, à Roscoff..
Œuvres Les Amours jaunes (, Paris : Librairie du : Glady frères, 1873. VIII-348 p., 1 pl. Disponible en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k856525 et sur Wikisource.
Autres éditions Les Amours jaunes, Paris : L. Vanier, 1891. Disponible en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5742865. Les Amours jaunes, Paris : Vanier, 1903 (édition enrichie d'un portrait de Corbière, gravé d'après une photographie par Thomas Blanchet). Les Amours jaunes, Paris : Messein, 1912. préface de Charles Le Goffic. Les Amours jaunes, Paris : Georges Crès et , 1920 ; notice de René Martineau. Les Maîtres du livre ; frontispices dessinés et gravés sur bois par André Deslignères.- Paris : Georges Crès et , 1920 (cette édition comprend : a) quatre pièces posthumes : "Une Mort trop travaillée", "Paris nocturne", "Paris diurne", "Sous un portrait de Corbière" ; b) onze variantes : 'La Scie d'un sourd", "Vieux frère et sœur jumeaux", "Un Riche en Bretagne", "Vedere Napoli e morire I", "Au Vésuve", "La Pastorale de Conlie", "Veder Napoli poi mori", "Le Garde-côtes", "Aquarelle", "Sonnet", "Épitaphe"). Les Amours jaunes, Paris : Albert Messein, préface de Charles Le Goffic, 1920 (réimpression de l'édition de 1912 avec une pagination différente). En ligne sur Gallica. Les Amours jaunes, Paris, Albert Messein, préface de Charles Le Goffic, 1926 (idem). Les Amours jaunes, Paris: Albert Messein, préface de Charles Le Goffic, 1931 (cette édition comprend le fac-similé du poème manuscrit "La Cigale et le poète).