vignette|Usine de ND de Briançon en 1960.

La décentralisation industrielle ou déconcentration industrielle est une politique menée en France à partir des années 1960, qui consiste à délocaliser certaines activités industrielles des régions et villes les plus industrialisées vers les régions et villes les moins industrialisées dans un but d'aménagement du territoire. Avec la politique des métropoles d'équilibre, la décentralisation industrielle constitue l'un des deux leviers pour rééquilibrer le territoire et l'armature urbaine aux dépens de Paris.

La voie administrative a été utilisée pour limiter l'implantation de nouveaux établissements en région parisienne et pour inciter les entreprises parisiennes à transférer en province leurs unités de production. La procédure d'agrément a été mise en place en 1955L'exception territoriale : un atout pour la France rapport d'information, Sénat, lire en ligne.. Elle visait à soumettre à autorisation préalable la construction et l'occupation de locaux à usage professionnel et singulièrement de bureaux en région parisienne. Elle concernait aussi bien les services de l'État que le privé. Son objectif était de faire respecter les orientations de la politique d'aménagement du territoire, ainsi que de maintenir un équilibre entre les constructions de logements et de bureaux en Île-de-France.

Cette politique a permis le déplacement de certaines activités de l'Île-de-France principalement vers la Picardie, le Nord et l'Ouest de la FranceCédric Perrin, « PME et décentralisation industrielle dans le Nord », M-P. Chelini, J-F. Eck (dir.) PME et grandes entreprises en Europe du Nord-Ouest, Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2012.. Certaines activités industrielles ont également été créées ex nihilo, avec le soutien de l'État, dans l'Ouest et le Sud-Ouest du pays.

Motivations en France Déséquilibre démographique La région parisienne compte en 1960 près de 7,3 millions d’habitants (INSEE). En dépit de sa faible natalité et de son taux de mortalité en légère hausse, la population aurait augmenté de près de 100 % en cinquante ans, puisant les deux tiers de son renouveau familial sur le capital démographique provincial.

L’agglomération parisienne absorberait plus particulièrement adultes environ par an depuis une dizaine d'années, au détriment des campagnes qui souffrent de cet exode rural. En effet, ce déséquilibre entraînent par la suite des difficultés à entretenir la population inactive du reste de la France. Cette dernière représenterait généralement 40 % des habitants, dont 15 % ont dépassé l’âge d’une vie professionnelle.

Surcharge démographique et gestion L’un des objectifs d’une décentralisation industrielle est de remédier aux problèmes d’existences et d’organisations liées aux agglomérations surchargées.

Les villes-centres, malgré leur restriction spatial, sont surpeuplées et supportent de lourdes charges administratives et de gestion. Un besoin en services se ressent notamment dans les domaines des transports publics, de la police ou de la communication. Des emplois dans le secteur tertiaire voient le jour et attirent inexorablement les migrants sans qualifications. Les autorités doivent également modérer dans la mesure du possible le trafic automobile urbain. La circulation est de plus en plus saturée et le stationnement difficile, laissant présager pour les prochaines années des avenues bloquées.

La congestion de ces grandes zones urbaines entraînent dans un dernier temps ce qu’on appelle une « crise de la vie ». Le prix immobilier et les loyers augmentent tandis qu’un aménagement urbain coûteux devient indispensable : édification de nouveaux immeubles d'habitation et d'édifices de services comme les écoles ou les hôpitaux.

Déséquilibre économique L’une des raisons principales de la décentralisation industrielle vient du fait que la région parisienne concentrait la grande majorité des flux économiques au détriment des régions rurales. Forte de son ascendant démographique et de son noyau d’activités, elle produisait plus de la moitié des recettes budgétaires et maintenait un revenu moyen bien supérieur au reste de la France. En 1958, le revenu moyen d’un Parisien s’élevait à 310 000 anciens francs pour 170 000 dans le reste de la France. En outre en 1957, elle réalisait 47,5 % du chiffre d’affaires national, soit près de 18 700 milliards d’anciens francs.

L’influence de Paris s’étendait alors bien au-delà de sa région et empêchait les villes voisines de croître. s’exprime Jean-François Gravier. Seules quelques villes parvenaient encore à conserver une certaine autonomie en s’appuyant sur leurs activités traditionnelles, telles Lyon, Lille ou Grenoble mais reconnaissait le poids indéniable de la capitale. Le développement économique du reste de la France était jusque-là délaissé.

Choix de la décentralisation « industrielle » Tout d'abord, notons que les différentes entreprises industrielles, portant à la fois sur la métallurgie de transformation, la chimie, l'automobile, le textile et le vêtement... occupent plus de la moitié de la population active parisienne. Le déplacement de ces activités vers les périphéries permettrait donc d'aboutir à une répartition démographique plus équilibrée sur le territoire français tout en promouvant l'enrichissement de toutes les régions. Le but est donc de remédier aux problèmes d'une macrocéphalie parisienne en expansion.

En outre, si Paris se doit de conserver son prestige national intrinsèquement lié à certains secteurs (politique, financier, commercial, intellectuel, culturel…), les activités industrielles . En effet, les coûts de transports pour l’acheminement des matériaux et énergies ainsi que les livraisons des produits ne pèsent que peu dans la balance. Ils seront pondérés avec des prix de terrain plus abordables et une main d’œuvre moins chère.

Enfin, les pouvoirs publics ont la possibilité d’agir sur la congestion spatiale de l’industrie avec une politique visant à refuser les permis de construire de nouveaux bâtiments industriels. À la fois incisive et correctrice, elle se résume en deux choix : si une entreprise décide de s’installer en périphéries plutôt qu’en zone parisienne, elle pourra bénéficier d’indemnités de décentralisation industrielle portant sur des aides financières et des primes de l’État ; dans le cas contraire, elle devra s’établir dans des locaux industriels devenus vacants par cessation d’activité et pourvus d’infrastructures utilisables.

Processus Élaboration Étude préliminaire Les études entreprises par la Délégation Générale à l’Equipement National (D.G.E.N) sur les questions d’urbanisme et d’aménagement du territoire ne se limitent pas à l’établissement d’une pratique professionnelle de l’urbanisme et de son aménagement« Introduction à l’étude de la localisation et de l’industrie » (avant-propos Frédéric Surleau). En , comme le souhaitait Henri Giraud, Gabriel Dessus, qui était ingénieur à la compagnie parisienne de distribution d’électricité, envisage une étude qui déterminera les conséquences de la décentralisation industrielle sur l’ensemble du territoire. La décentralisation industrielle s’inscrit avant tout dans le registre de la défense de stratégie. Deux exemples peuvent ainsi l'illustrer : le projet de décentralisation des usines Renault de la région parisienne vers Le Mans et Saint-Michel de Maurienne, et la décentralisation de la manufacture d’armes de Châtellerault sur Angoulême.

Gabriel Dessus adresse une lettre à Henri Giraud le intitulée « La décentralisation industrielle ». Cette lettre a pour objectif de . Elle prend en compte la consultation de plusieurs personnalités, telles que Gaston Bardet (urbaniste) et Auguste Detœuf (industriel), notamment en ce qui concerne la création des cités-satellites.

Cette décongestion doit s’effectuer dans un cadre national et prendre en compte des retombées qui seront bénéfiques pour l’ensemble du territoire. En , Frédéric Surleau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, rédige l’avant-propos du fascicule Introduction à la localisation de l’industrie. Il donne les raisons qui ont incité la publication de série d’enquêtes réalisées depuis l’automne 1942 et explique la notion de . Cette décentralisation industrielle possède deux dimensions : .

Objectifs En , Gabriel Dessus ajoute au fascicule, un rapport intitulé Introduction à l’étude de la localisation et de l’industrie« Un cours à l’E.P.H.E, la géonomie de Maurice-François Rouge 1953-1964 », Les Annales de recherche urbaine, 1937, n° 37.. Ce rapport montre les objectifs et les méthodes définis par l’équipe au début de son enquête. Il est rappelé par Gabriel Dessus que le but est de lutter contre la congestion industrielle et urbaine par la décentralisation. Il s’agit donc de l’examen des conséquences entraînées par la décentralisation industrielle, considérées par quatre hypothèses théoriques (le desserrement, la décentralisation, la dispersion et la dissémination).

Durant cette présentation, Gabriel Dessus rappelle . Pour Maurice-François Rouge, qui remet en cause la capacité de la géographie à affronter les enjeux contemporains, , ce qu’il nomme aussi .

Mise en œuvre scenario de l'inacceptable, Jérôme Monod, 1971Le praticien et le général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle 1958-1969. Volume I de Eric Kocher-Marboeuf

Constat d'un pays déséquilibré À la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains aménagements du territoire français entrepris par le passé s’avèrent détruits. Les gouvernements qui se succèdent ensuite organisent de nouveau cet espace de façon à le moderniser cette fois. Après avoir rétabli les axes de communication essentiels que sont les routes, les ponts ou les gares, la question des déséquilibres liés au poids jugé excessif de la capitale se pose déjà. Dès 1947, Jean-François Gravier fait le constat d’une macrocéphalie parisienne dans un ouvrage intitulé : « Paris et le désert français ». La diagonale du vide y est évoquée, cette ligne traversant le pays du Havre à Marseille avec à l'est une concentration de l'industrie tandis que l’ouest de la France est délaissé par ce secteur. Certains espaces sont ainsi saturés alors que d’autres subissent une désertification.

Quelques années plus tard, le ministère de l’industrie sous le gouvernement Debré discute des lois de finances afin de favoriser la décentralisation industrielle. La direction de l’Expansion industrielle est par conséquent créée en et marque une nouvelle étape dans l’aménagement du territoire français.

centré|vignette|Michel Debré, 1960.

Un problème est alors soulevé, celui de la réticence des entreprises parisiennes à quitter la capitale étant donné que cela signifie aussi s’éloigner des grandes administrations. La décentralisation industrielle nécessite donc une autre forme de décentralisation administrative. Cette dernière étant mise en œuvre au fur et à mesure des lois votées sur le pouvoir accordé aux collectivités locales, les déménagements des activités industrielles sont eux aussi effectués au compte-goutte.

Moyens employés pour pallier ses déséquilibres Dans le but d’encourager les entreprises à se décentraliser, la loi du accorde une prime aux entreprises basées en région parisienne qui acceptent de se déplacer en provinceDe la décentralisation industrielle à l'aménagement du territoire rural, Pierre Coutin. Le gouvernement souhaite de cette façon développer plusieurs grands pôles de croissance industrielle en dehors de la capitale sans pour autant empêcher le développement d’entreprises locales et sans oublier que les industriels nouvellement installés sont contraints de s’adapter aux situations provinciales.