Song Ci ou Sung Tzu () (1186–1249) est un juge et expert chinois actif durant la fin de la dynastie Song. Il est l'auteur d'un célèbre traité, le Xi Yuan Ji Lu (De la réparation des injustices), consacré à l'examen des cadavres et morts suspectes.
L'ouvrage a la réputation d'être le premier traité au monde de médecine légale. Il est utilisé comme référence officielle en Chine jusqu'au début du .
Contexte La Chine des Song est un empire centralisé, mais entouré de puissants états hostiles. Les dirigeants chinois visent à maintenir un état de non-belligérance tout en conservant des forces armées permanentes, ce qui représente un lourd fardeau économique.
La société chinoise connait de profonds changements : tout à la fois une croissance urbaine avec spécialisation des professions, des innovations techniques (poudre à canon, xylographie…) et un développement agricole. Une réorganisation sociale s'effectue selon deux directions apparemment contraires : une tendance centralisée visant à réduire les pouvoirs locaux et régionaux, donc à s'intéresser à tous les détails, et le sentiment d'une interdépendance mutuelle de toutes les parties de l'empire.
Dans ce contexte, le confucianisme en tant que doctrine sociale traditionnelle de synthèse, s'enrichit d'une approche analytique des phénomènes naturels (reémergence du taoïsme) constituant le néoconfucianisme.
La société chinoise des Song est dirigée par une « bureaucratie céleste » ou un « féodalisme bureaucratique » constituant une méritocratie issue d'examens ou de concours basés sur la connaissance de textes classiques dans tous les domaines, y compris médicaux.
Les médecins praticiens professionnels ont un statut social relativement moins élevé, leur expertise concerne les soins aux malades et la restauration de la santé, ils ne s'intéressent pas à l'examen des cadavres, et on ne fait guère appel à eux pour régler des cas médico-légaux.
Dans le système chinois, la loi civile est peu développée (contrairement au droit romain). La loi est généralement pensée comme loi criminelle, mais sans distinction entre système juridique et système administratif.
Dès lors, un juge fonctionnaire de la chine médiévale, n'est pas seulement juge, mais en même temps procureur, avocat de la défense, juge d'instruction, officier de police chargé de l'enquête, et « expert médicolégal » . Ceci conformément à la tradition confucéenne selon laquelle les rapports sociaux devraient se calquer sur les rapports familiaux. Dans une affaire criminelle, le juge chinois médiéval est le « père » (pouvoir patriarcal) de tous les protagonistes.
Contrairement à l'Occident médiéval, le système éthique chinois ne prend pas en compte des causes surnaturelles ou les sanctions divines, il repose sur des « impératifs moraux » confucéens. Il s'agit d'abord d'épargner l'innocent, de conforter la veuve et l'orphelin, et ce d'autant plus que les sanctions pénales sont violentes et cruelles. Tout ceci pourrait expliquer pourquoi une expertise médico-légale est apparue en Chine, en se développant plus tôt que partout ailleurs dans le monde.
Biographie Song Ci nait en 1186 à Jianyang ( province de Fujian ou Fukien) d'une famille confucianiste de fonctionnaires (son père était juge). En 1205, il entre à l'Université impériale pour des études littéraires. En 1217, il réussit aux examens impériaux (concours des fonctionnaires de l'administration chinoise).
Sa carrière est brillante, d'abord sous-préfet dans le Zhejiang, il est nommé dans le Jiangxi où il se fait connaître en réprimant une révolte paysanne tout en mettant fin à ses causes, en distribuant la nourriture des greniers gouvernementaux. En 1238, il est envoyé à Dongguan où sévissait une famine. Il découvre que les plus riches détiennent de grandes quantités de riz. Il divise alors la population en cinq groupes selon leurs réserves, prenant l'excès de riz des plus riches pour le distribuer aux plus pauvres.
Il est nommé à son premier poste judiciaire en 1239, où il s'occupe des prisons de Guangdong. Il résout près de 200 cas de meurtres, suicides et morts accidentelles, et libère de nombreux prisonniers innocents. En 1241, il est juge à Zhangzhou, dont il devient l'administrateur militaire et le préfet en 1245. En 1247, il est appelé dans le Hunan pour résoudre des affaires criminelles, et c'est là qu'il termine son œuvre majeure, le Xi Yuan Ji Lu (De la réparation des injustices).
En 1249, il est nommé juge itinérant d'affaires criminelles sur quatre provinces, dont celle de Canton où il est administrateur en chef, et c'est à ce poste qu'il meurt à l'âge de 64 ans.
Song Ci apparait comme un fonctionnaire d'excellence, combinant la compassion avec le calme et le sang-froid, utilisant toutes les ressources logiques et techniques à sa disposition pour traiter les problèmes médico-légaux auxquels il s'intéressait tout particulièrement.
De la réparation des injustices
Transmission La préface rédigée par Song Ci du Xi Yuan Ji Lu indique que l'ouvrage est terminé et xylographié en 1247. La plus ancienne version connue est datée de 1308 (sous la dynastie Yuan). L'ouvrage connait de nombreuses éditions chinoises jusqu'au , il sert de modèle à des manuels du même genre, tout au long de l'histoire chinoise. Il est toujours utilisé comme référence officielle jusqu'au début du .
Le Xi Yuan Ji Lu est transmis (joint à deux autres textes chinois de médecine légale) en Corée à partir de 1384, puis au Japon au (deux éditions japonaises connues au ), ainsi qu'au Viêt Nam.
En Occident, une première traduction abrégée est faite en français par le jésuite Pierre-Martial Cibot en 1779. Des traductions françaises plus complètes sont celles de Martin (1886) et de Litolf (1909, à partir d'une version vietnamienne).
La première traduction complète occidentale est la traduction en néerlandais par de Grijs en 1863, rendue en allemand par Heinrich Breitenstein (1908). La traduction anglaise de Herbert Giles (première édition en 1874, à partir d'une version chinoise de 1843) est longtemps restée la traduction de référence, jusqu'à celle de Brian E. McKnight (1981, à partir de la version dynastie Yuan). Il existerait une traduction russe qui n'a pas été retrouvée.
Contenu L'ouvrage est surtout un ensemble de recommandations sur l'examen des cadavres. Mais on y trouve aussi de nombreuses observations d'ordre médical portant sur l'anatomie, la physiologie, la pathologie, la pharmacologie et la toxicologie, ce qui en fait un ouvrage important en histoire de la médecine.
Préface Dans sa préface, Song Ci débute par l'importance du sujet : il n'est pas de bien plus précieux que la vie, et il n'est pas de punition plus grande que la mort, les juges et ses assistants doivent se conformer scrupuleusement aux lois écrites. Il déplore que de grandes affaires criminelles soient confiées à de jeunes juges (voire des officiers de l'armée) inexpérimentés, des assistants incompétents pour examiner les faits et des clercs corrompus pour rédiger les rapports. vignette|Nomenclature des os humains selon le Xi Yuan Ji Lu, édition de 1843. Dans l'exercice de ses fonctions, Song Ci examine personnellement la scène du crime, il ne répugne pas à s'approcher d'un cadavre, même décomposé, pour l'étudier soigneusement, en commençant par le sommet du crâne, la tête et le cou, les orifices naturels, puis l'ensemble du corps.
L'enquête se poursuit par l'interrogatoire des membres de la famille, des voisins et des principaux suspects, dont on prend la déposition de chacun par écrit. Si les faits amènent à une conclusion évidente, il ne reste plus qu'à démasquer la tromperie du coupable, mais si l'affaire reste peu claire, alors il faut éviter de se presser et tout reprendre à partir du début.
Il insiste sur le fait que la plupart des erreurs en justice criminelle proviennent de mauvaises décisions prises au tout début de l'enquête, et que ces fautes initiales proviennent de l'inexpérience des premiers enquêteurs. En rédigeant le Xi Yuan Ji Lu, il souhaite fournir un manuel complet à visée pédagogique, comparable à un traité d'acupuncture. Comme l'acupuncteur, le juge-enquêteur doit avoir la compréhension d'un savoir préalable, à partir duquel il devient possible d'insérer des aiguilles en des points précis et exacts (démontrer à partir d'éléments de preuves). Ce faisant, par ce parallèle entre deux disciplines, Song Ci fonde ce qui sera appelé médecine légale.
Song Ci déclare avoir consulté tous les anciens textes (études de cas) d'affaires criminellesLes plus anciens textes chinois, relatant des cas de médecine légale sont les datés du (dynastie Qin). Rédigés sur lamelles de bambou, ils ont été découverts en 1975 dans des tombes de Shuihidi, près de Yunmeng (Lu 1988, op. cit., p.364-366). et demandé l'avis de collègues pour rédiger un traité complet synthétique et de mise en ordre, enrichi de son expérience et observations personnelles.
Sommaire
L'ouvrage est constitué de 53 sections titrées, organisées en 5 chapitres dans les versions les plus anciennes ou réarrangées en 4 ou 6 chapitres dans les versions plus récentes , d'où l'utilisation de titres différents pour les distinguer : le Xi Yuan Ji Lu pour les plus anciennes et Xi Yuan Lu pour les plus récentes.
Le chapitre I traite des lois et de questions générales sur les enquêtes à mener, notamment dans les cas difficiles.
Le chapitre II traite de l'examen des cadavres d'homme, de femme, d'enfant et de fœtus. L'auteur prend en compte la découverte d'un corps selon les saisons ; abandonnés à l'air libre ; enterrés ou déposés dans un cercueil. Il traite de la décomposition des cadavres et de ceux qui sont morts de soif ou de faim.
Le chapitre III traite de l'examen des os, des vaisseaux sanguins et des points vitaux du corps (où un coup porté peut être mortel). Il présente ensuite la mort par asphyxie : strangulation, pendaison, noyade dont la chute dans un puits.
Le chapitre IV traite de l'étude des meurtres à mains nues ; par armes blanches et autres ; de la mort par brûlure par le feu, par liquide bouillant ; par empoisonnements ; par accident médical (acupuncture, moxibustion).
Le chapitre V traite des morts survenus en prison ou au cours de punitions corporelles. Sont ensuite examinées de façon systématique la mort par chute de grande hauteur ; par écrasement (chute d'arbre, écroulement d'habitation, sous les roues d'un chariot) ; par suffocation ; par cause animale (piétinement par cheval ou buffle, par morsure de tigre, serpents et insectes) ce qui est distingué des lésions infligées après la mort (par insectes, rats et chiens) ; mort par excès alimentaire, de boisson, sexuel ; mort par éclair de foudre. Il termine par des considérations sur l'ouverture des tombes, les méthodes de réanimation et de premiers secours, et la rédaction des rapports officiels.
Quelques exemples Par l'examen du cadavre dans son environnement, et par interrogatoire de l'entourage, Song Ci cherche à déterminer les circonstances du décès, surtout à distinguer les cas d'homicides, des cas de suicides, et des morts accidentelles. Par exemple, il note que dans les suicides par arme blanche, la victime reste bien coiffée et que le coup mortel est situé dans une zone accessible à son bras dominant, alors que dans les meurtres la victime porte des traces de lutte avec chevelure ébouriffée.
Il s'attache particulièrement à distinguer les crimes maquillés en suicide et inversement, à déterminer si le décès est survenu avant ou pendant une circonstance apparente (un cadavre immergé peut être une noyade accidentelle, un suicide, ou une victime déjà morte jetée à l'eau ; un cadavre dans une maison incendiée peut être la victime d'un incendie accidentel, ou l'incendie un moyen provoqué pour dissimuler un crime).