Neşet Günal, né en 1923 et mort le , est un peintre turc francophone du qui a fait une carrière d'enseignant à l'Académie des beaux-arts de Constantinople. Son œuvre, composée principalement de dizaines d'huiles sur toile, célèbre avec finesse et optimisme la dignité des paysans pauvres et dénonce avec force et émotion leur condition de prisonniers d'une terre aride. Elle constitue une pièce majeure de la peinture figurative d'après-guerre par laquelle, parallèlement à un courant abstrait, la Turquie, musulmane et iconoclaste, a rompu avec la peinture traditionnelle ottomane et s'est inscrite dans le mouvement international de l'art moderne.
En jetant le regard sur la condition des paysans d'Anatolie, Neşet Günal sort dès les années 1960 l'acte artistique des jeux formels d'un cubismeK. Iskender, « Türk Resim Sanatı, dünü, bugünü ve geleceği. [L'art officiel turc, hier, aujourd'hui et demain.] », in , n° spécial, septembre 1988. de mode et, à l'opposé de la propagande du réalisme socialiste, repositionne l'artiste face aux réalités sociales. Cette façon, neuve dans la Turquie moderne et embourgeoisée des années 1970, d'exprimer dans l'art une subjectivité a été le prélude à l'émergence d'une génération d'artistes libérés.
Carrière 1940-1946 : Beaux-Arts Mimar-Sinan (lauréat). 1946-1947 : assistant décorateur de théâtre. 1948-1954 : Beaux-Arts de Paris. 1954-1955 : peintre décorateur. 1956-1962 : maître assistant aux Beaux-Arts d'Istamboul. 1963-1964 : formation aux Gobelins. 1965-1969 : maître de conférences aux Beaux-Arts. 1970-1974 : professeur titulaire aux Beaux-Arts. 1975-1980 : directeur de la chaire de peinture des Beaux-Arts. 1981-1983 : doyen de l'Académie des beaux-arts.
Biographie Formation (1923-1948) vignette|Vallon karstique des , exemple des paysages ruraux et ingrats qui ont marqué l'enfance du peintre. Neşet Günal nait de l'exode rural dans la pauvre, sèche et froide Cappadoce occidentale. Son père, Riza, et sa mère, Ayse Dagarsanet, sont des « Kiziltchins », ces habitants de Kiziltchin, village trois fois millénaire renommé en 1991, venus s'installer à la ville.
Après l'école primaire de Şereflikoçhisar, il poursuit des études secondaires à Nevşehir, où son professeur de dessin, Kemal Zeren, remarque son goût pour le dessin en le regardant reproduire des photographies et encourage son talent. Le succès aux examens lui vaut d'être primé, à l'âge de seize ans, d'une bourse municipale de treize livres puis d'être envoyé s'inscrire à l'université des beaux-arts Mimar-Sinan à Constantinople S. Tansuğ, Beş Gerçekçi Türk Ressamı : , , , Neşet Günal, . [Cinq peintres réalistes : ...], p. 134, Gelişim Yayınları [Éditions du développement], Istamboul, 1976. que dirige Léopold Lévy (1882-1966), peintre de l'École de Paris et initiateur d'une école d'art figuratif dans la nouvelle république de Turquie. Après une première année auprès de , il reçoit une formation de base de et se perfectionne auprès de ses aînés, , et dans l'atelier qu'anime E. Tanaltay, « Özleyeceğiz », in Sanat Çevresi [Autour de l'art], n° 291, pp. 37-38, Istamboul, janvier 2003..
Il obtient en 1946 le diplôme qui termine les six années du cursus en remportant le premier prix du concours de fin d'année qui lui promet un voyage d'étude en Italie, promesse égarée dans les tracasseries administratives. La mort prématurée de son père a fait du lauréat le seul soutien de sa mère et de sa sœur. Pour gagner sa vie, Neşet Günal travaille six mois comme assistant décorateur du théâtre La Voix d'Istanbul, où il fait les affiches, puis du Théâtre national, dans la nouvelle capitale Ankara, où il est chargé de la réalisation picturale des décors M. Ergüven, Neşet Günal, p. 222, Galerie Bilim, Istamboul, 1996..
Cette même année 47, il est sélectionné pour participer à l'Exposition internationale d'art qu'organise l'UNESCO. Il n'a pas les moyens de se rendre à Paris mais c'est la première fois qu'il est exposé. En 1948, la politique de formation à l'étranger initiée par le précédent sous secrétaire à l'Éducation nationale Hasan Âli Yücel se concrétise et il obtient enfin à vingt cinq ans une bourse pour partir à Paris avec deux camarades, et , sur les traces d' apprendre aux Beaux-arts les techniques de la fresque et de la peinture murale.
À l'école des surréalistes engagés (1949-1954). vignette|gauche|Une des cours de l'ENBA où Neşet Günal est inscrit dans l'atelier Lhote. À Paris, Neşet Günal suit initialement avec les cours d'André Lhote S. Tansuğ, « Neşet Günal’da Figür Güçleniyor », in Sanat Çevresi, n° 38, p. 16, Istamboul, décembre 1981., thuriféraire de l'Art déco et promoteur de la peinture murale. Une primo infection tuberculinique, maladie alors endémique dans son Anatolie natale comme elle l'est aujourd'hui dans l'Inde rurale par exemple, se réactive durant son séjour parisien. Celui ci s'en trouve prolongé de deux années. Elle le conduit, après une hospitalisation, à la post cure du 4 rue de Quatrefages, sorte de montagne magique que la FSEF met à disposition des étudiants et que gère l'Association Guy RenardGuy Renard..
Il y est accueilli par les membres de la cellule du Parti communiste qu'anime avec vigueur François Furet, noyau de l'UJRF. Étudiants étrangers et provinciaux y rencontrent leurs collègues féminines de l'UJFF et se retrouvent dans la chaleur des débats suscités par la théorie marxiste, qui fait, au sortir de la guerre, le nœud des préoccupations de toute l'intelligentsia du Quartier latin. C'est dans cette jeunesse cosmopolite peu encombrée des théorisations existentialistes d'un Jean-Paul Sartre, engagée pour la décolonisation et contre la guerre de Corée, en attente d'un nouveau monde où s'émanciperaient les peuples comme ceux de la Turquie mais aussi de la Tunisie, de l'Algérie, du Viet Nam, qu'il fait la rencontre, entre autres, de Fernand Léger (1881-1955). Celui-ci a adhéré au PCF à son retour des États-Unis en 1945, quelques mois après Pablo Picasso, et sa femme, Nadia, qu'il a épousée en secondes noces après deux ans de veuvage en 1952, milite aux côtés de Dominique Desanti, Elsa Triolet, Jeannette Vermeersch, ou Annie Kriegel, rédactrice du journal Clarté. vignette|redresse|À droite derrière l'arbre, la villa atelier Ozenfant en bas du square Montsouris, où Fernand Léger reçoit ses étudiants étrangers. Rebutés par le conformisme enseigné par André Lhote, les trois élèves turcs des Beaux Arts se réfugient dans l'atelier de Fernand Léger. Aménagé par Le Corbusier dans la maison d'Amédée Ozenfant, 53 avenue Reille, c'est un laboratoire du purisme ouvert aux artistes du monde entier depuis 1924. Il y apprend à rompre avec l'académisme et à jouer de l'équilibre de la composition des formes et des couleurs et de l'écart entre la réalité et sa représentation. De Léger, il conservera les déformations subjectives des proportions, comme l'illustre Joie de vivre ou les Quatre Grâces M. Ergüven, Neşet Günal, p. 32, Galerie Bilim, Istanbul, 1996.. De Matisse, il retient que la couleur n'est elle-même qu'une forme et tirera de cette leçon, en renonçant à devenir un coloriste réaliste, des atmosphères dorées ou bleutées, voire grisées, qui renvoient par un effet de distanciation le spectateur à une interprétation subjective et interrogent le parti pris, sinon l'engagement politique, du regard porté sur la scène F. Büyükünal, « Neşet Günal », in Sanatsal Mozaik, n° 4, p. 62, Istanboul, décembre 1995..
Pendant les vacances, le jeune homme parcourt les musées de France, d'Espagne et d'Italie, séjours recommandés par les médecins.
Entre engagement et exil (1955-1964). Contrairement à son condisciple et compatriote Remzi Rasa qui décide de rester dans l'« École turque de Paris », Neşet Günal souhaite contribuer au développement de l'art moderne en Turquie même et y retourne à la fin de son contrat, en 1954. Il est soutenu par la commande d'une première fresque de trois mètres carrés et demi qu'il réalise en deux exemplaires légèrement différents, à la manière de Fernand Léger, pour l' d'Ankara et qu'il dédie aux enfants malades « Aynı ressam aynı tablo iki farklı müzede », in Hürriyet, Istanbul, 19 juillet 2000.. L'œuvre sera déposée à la suite d'un incendie. Dans la capitale, la galerie de la société Helikon lui offre sa première exposition solo.
Un poste de maître assistant à l'Académie des beaux-arts le ramène en 1956 à Istanboul, où il a pour élève . La faculté d'ingénierie de l'université lui commande une seconde peinture murale, de deux mètres carrés. Le consulat de France l'intègre à une exposition consacrée à l'École de Paris et il expose Nos racines de à la biennale 56 de Venise.
Dès 1960, le régime militaire mis en place par le coup d'état du 12 mai rend le climat défavorable à l'épanouissement de l'art moderne en Turquie même. Neşet Günal participe entre 1960 et 1964 à l'Exposition d'art contemporain turc que le gouvernement précédent a organisé sous l'égide de l'UNESCO, à Paris, Bruxelles, Berlin, Vienne, Rome. En 1962, il expose encore une fois à l'étranger, à Sao Paulo.
En 1963, une bourse accordée par l'état français lui permet de revenir à Paris étudier au sein de la manufacture des Gobelins la technique picturale employée dans la réalisation de vitraux et de tapisseries. En 1964, il est exposé par le Musée d'art moderne à Paris, Bruxelles, Vienne, Berlin, Rome dans une revue itinérante parmi soixante dix autres artistes turcs, Art turc d'aujourd'huiListe des expositions de 1944 à 2013, MAM, Paris, avril 2013..
Professeur dans la tourmente politique (1965-1979). vignette|L'Académie Mimar-Sinan à Beyoğlu sur le Bosphore, où Neşet Günal a fait ses études puis enseigné. De retour à Istanbul, il est nommé maître de conférences à l'Académie des beaux-arts et il est de nouveau exposé, à la galerie I. L'année suivante, son université présente certaines de ses œuvres aux côtés de collègues, exposition qui voyage à Budapest, Prague, Helsinki et Leningrad. Il fixe une mosaïque dans le béton de l'immeuble de l'imprimerie Agence Turque des frères Sevket et , rue des Œillets ( Karanfil) à Ankara.
En 1966, il participe à la biennale de Téhéran. En 1968 le , qui possède également une maison d'édition, réunit Neşet Günal, son camarade parisien des Beaux Arts , ses aînés , et un jeune peintre de vingt huit ans, Gürol Sözen pour une exposition consacrée à la peinture figurative. La démarche n'est pas dépourvue d'intentions, la société turque ayant été élevée dans une tradition où l'art s'exprime principalement par la calligraphie et les motifs graphiques, voie explorée dans la peinture moderne par . Les « Cinq » ouvrent ensemble dans le quartier du prytanée militaire une galerie d'art, Art pictural et associés. C'est l'année où le directeur du département Peinture de l'Académie des beaux-arts , chef de file du mouvement abstrait, prend sa retraite.
En 1969, à cinquante six ans, Neşet Günal reçoit le premier prix du concours national de peinture et sculpture pour une huile, Le fils aveugle de Hassan, tableau d'une enfance dénudée prisonnière de la vieillesse, et pour l'ensemble de son œuvre. En mai, il siège à Adana dans le jury du de la Carpelle d'or alors que l'enseignement universitaire est perturbé depuis plusieurs mois. Les attaques des groupes paramilitaires des Loups gris, panturquistes, contre les étudiants de la Fédération de la jeunesse révolutionnaire de Turquie, marxistes, sont d'une violence inouïe. Les professeurs soupçonnés de sympathie communistes sont intimidés.