Narcisse est un tableau généralement attribué au peintre milanais Michelangelo Merisi, dit Caravage, et probablement peint vers 1598-1599, désormais conservé à la galerie nationale d'Art ancien de Rome, au palais Barberini. Il représente de manière très dépouillée le personnage mythologique de Narcisse, non pas traité à l'antique mais dans une tenue contemporaine, qui se mire dans l'eau et tombe amoureux de sa propre image.
La date précise de réalisation du tableau et son éventuel commanditaire sont autant de sujets de débats parmi les spécialistes de l'histoire de l'art. L'attribution elle-même, si elle n'est pas absolument certaine, pose toutefois de moins en moins de questions à mesure que la recherche progresse, puisque de nombreux indices font converger vers une réalisation par Caravage, probablement lors de sa période romaine.
Les analyses du tableau portent principalement sur le traitement du thème, mais aussi sur sa composition particulière : la position du personnage associée à son reflet dans l'eau mène à une organisation picturale circulaire peu commune, centrée autour d'un genou dénudé qui reçoit toute la lumière dans le tableau. Cette composition circulaire rappelle toutefois quelques autres traitements iconographiques propres à l'œuvre de Caravage.
Historique La question de l'attribution vignette|alt=peinture d'un groupe d'hommes dans la nuit, où parmi des soldats en armes apparaît un civil qui éclaire la scène avec une lanterne.|Caravage est probablement l'auteur de Narcisse, bien que ce point ne soit pas absolument certain faute de preuves archivales d'époque.Autoportrait présumé, détail de l'homme à la lanterne dans L'Arrestation du Christ de 1602 (galerie nationale d'Irlande, Dublin). L'attribution de ce tableau au Caravage est débattue . Certains chercheurs au cours du proposent à sa place une attribution à divers artistes comme Orazio Gentileschi, Bartolomeo Manfredi, voire lo Spadarino ou d'autres contemporains, mais des experts reconnus comme Mina Gregori ou Denis Mahon y voient bel et bien une œuvre autographe de Caravage.
C'est en réalité l'historien d'art Roberto Longhi qui postule le premier, dès 1914, qu'il s'agit d'une œuvre de Caravage, sans pourtant se fonder sur la moindre source ancienne mais en s'appuyant sur son analyse stylistique. Toutefois, grâce aux travaux menés en archives puis publiés en 1974 par Maurizio Marini, une trace historique d'un possible Narcisse attribué à Caravage refait surface dans un document daté de 1645 qui évoque son expédition en direction de Savone en Ligurie. La résolution de ces débats est d'autant plus complexe que la toile est en état de conservation médiocre ; néanmoins, les analyses techniques conduites notamment par la chercheuse Rossella Vodret à la suite du travail de restauration conduit dans les années 1990 contribuent à confirmer l'hypothèse d'une toile originale du maître.
Différents indices techniques dirigent vers le peintre milanais : la présence de repentirs tend à prouver qu'il s'agit bien d'une œuvre originale, et l'absence de dessin sous-jacent est caractéristique de la méthode de Caravage. Par ailleurs, l'analyse stylistique est cohérente avec sa manière ténébriste et avec son usage courant d'un clair-obscur très marqué.
La date de création du tableau, et son éventuelle place dans l’œuvre de Caravage, font également l'objet de débats : une majorité d'auteurs estiment qu'une production tout à la fin du est probable, vers 1598 ou 1599, mais certains comme John Spike optent pour une production très tardive (entre 1608 et 1610, année où meurt Merisi).
Commanditaire éventuel
Aucun document d'époque n'a encore été retrouvé qui pourrait confirmer l'existence d'un commanditaire pour cette toile, et encore moins son identité ; la question est évidemment compliquée par l'absence de certitude quant à l'auteur de l'œuvre. Sa taille modeste () est compatible, toutefois, avec l'hypothèse d'une commande pour la galerie privée d'un collectionneur romain. Si sa création s'effectue autour de l'année 1597, il est possible que cette œuvre fasse partie de celles réalisées pour le cardinal del Monte, principal mécène et protecteur de Caravage à Rome. Le commanditaire peut aussi appartenir à l'entourage du marquis Giustiniani.
Parcours de la toile Il est probable que la toile fasse partie de la collection d'une famille de banquiers florentins au , avant de parvenir en possession d'un certain Paolo D’Ancona par le jeu d'un héritage en 1913. Une fois que Roberto Longhi l'attribue à Caravage, elle quitte alors cette collection privée milanaise pour être achetée par un diplomate russe du nom de Khvoschinsky. qui en fait don en 1916 à la galerie nationale de Rome.
En 1990 puis 1995-1996, le tableau bénéficie d'une restauration qui permet de gagner en lisibilité malgré l'état globalement médiocre de la surface picturale, d'affiner l'analyse des experts et de confirmer (pour la majorité d'entre eux) l'attribution à Caravage.
Thème mythologique
vignette|alt=Peinture représentant sur la droite un homme allongé et se mirant dans l'eau, tandis qu'à gauche une femme à demi nue le regarde.|Dans ce tableau de 1903, John W. Waterhouse met en scène Narcisse plongé dans la contemplation de son reflet, et ignorant complètement la malheureuse Écho.Walker Art Gallery, Liverpool. Le mythe de Narcisse est raconté dans le des Métamorphoses d'Ovide. Narcisse, superbe jeune homme très imbu de lui-même, est indifférent aux sentiments qu'il provoque autour de lui, et il rejette en particulier l'amour que lui porte sa malheureuse prétendante Écho, laquelle finit par en mourir. Ovide décrit ainsi l'événement qui mène ensuite Narcisse à sa perte, poussé par la déesse de la vengeance Némésis :
Une fois mort à cause de sa passion, Narcisse n'échappe pourtant pas à son terrible destin : même parvenu au royaume souterrain des morts, il continue à chercher son propre reflet dans les eaux du fleuve Styx.
Dès l'Antiquité, le thème de Narcisse est repris dans de nombreuses œuvres artistiques. Il est donc connu du milieu artistique romain du ; cependant, c'est une figure qui n'occupe que peu de place dans la peinture italienne de l'époque .
Description et analyse Un personnage saisi dans l'instant vignette|alt=Peinture montrant le profil d'un jeune homme regardant vers le bas, l'air très concentré.|Narcisse, tout absorbé par son reflet et les lèvres entrouvertes, semble immergé dans le moment. Le portrait de Narcisse est un gros plan qui présente le personnage agenouillé au bord d'une mare qui reflète son image : ce reflet occupe toute la moitié inférieure de la toile. Son visage apparaît exactement de profil, des mèches de cheveux blonds tombent sur son front et dégagent entièrement son oreille gauche, ce qui pourrait d'ailleurs très bien correspondre à la description physique de Narcisse que propose Philostrate dans ses Images. Bien que le mythe de Narcisse soit très ancien, les habits du personnage correspondent plutôt à l'époque du peintre qu'à l'Antiquité . Caravage s'oppose ainsi à ses prédécesseurs en faisant de Narcisse un contemporain, vêtu d'un élégant pourpoint. Le motif floral de son corselet est souligné par la lumière venant du haut, lumière d'ordre surnaturel ou mystique qui éclaire l'ombre de la nuit. Entièrement absorbé dans sa propre contemplation, la bouche entrouverte (Michael Fried évoque plus exactement ce moment où l'absorbement se mue en ), le jeune homme touche à peine la surface de l'eau qui n'est pas encore troublée par son mouvement, ce qui signifie qu'il n'a pas encore compris l'inéluctable destin qui est le sien. Pour Roberto Longhi, son visage est celui d'un . Sur le sol qui borde la mare, une étoffe d'un bleu plus foncé que le pourpoint couvre sans doute le genou gauche du jeune homme, tandis que son genou droit est dénudé et occupe le plein centre de la composition.
Le traitement pictural est particulièrement dépouillé : pas de décor, un fond très sombre et indistinct, pas de personnage secondaire ni d'accessoire. Alors que le thème de Narcisse permet habituellement aux peintres de représenter des décors printaniers de bord d'étang, Caravage choisit de ne placer ni une fleur ni un brin d'herbe près du malheureux jeune homme : en cela, son Narcisse est nettement plus proche de la vision qu'en a Dante que de celle d'Ovide. L'artiste fait donc ici preuve d'une économie figurative tout à fait radicale, mais qui peut se situer dans la lignée de certaines approches déjà connues de lui, notamment celle de l'école vénitienne (à l'instar de Giorgione). Il s'agit là malgré tout d'une conception générale tout à fait nouvelle, dans la mesure où cette suppression de tout détail descriptif marque une orientation vers l'abstraction conceptuelle.
Une allégorie complexe vignette|alt=Peinture du dieu Bacchus à demi allongé, tenant un verre de vin à la main et regardant le spectateur en face.|Dans la plupart des tableaux mythologiques de Caravage, comme ici le Bacchus, l'interaction personnage-spectateur est centrale ; mais dans Narcisse la complexité se situe entre le personnage et son reflet. Le sujet de Narcisse observant amoureusement son double en image est l'occasion pour Caravage de traiter un thème qu'il affectionne : celui de la représentation picturale, et en particulier vue sous l'angle de la peinture mimétique.
En effet, la portée allégorique du tableau s'étend dans plusieurs directions. D'une part, de façon presque littérale par rapport au mythe ovidien, le tableau traite le sujet de manière circulaire : au cercle des bras reflétés dans l'eau vient s'ajouter dans un raccourci extraordinaire celui du genou au centre, ce qui transmet une impression de concentration intense autour d'un personnage amoureux de lui-même, voire prisonnier de lui-même . Ce moment de l'étreinte et de l'embrassade est d'ailleurs suggéré par les lèvres entrouvertes et tendues, associées à la main déjà plongée dans l'eau comme pour la saisir et l'amener à lui. C'est là un ajout notable par rapport au traitement dont Caravage est coutumier pour ses toiles à thème mythologique (Bacchus, Méduse, L'Amour victorieux) : elles témoignent presque toutes de la complexité des interactions entre un personnage isolé et le spectateur, alors que dans ce cas précis c'est l'interaction entre le personnage et son propre reflet qui est mise en scène. Selon l'analyse du chercheur américain Michael Fried, c'est même là un trait tout à fait particulier de l'art de Caravage (qu'il partage avec Gustave Courbet) que de pratiquer une peinture . En ce sens, le Narcisse illustre de manière éclatante l'art de l'autoportrait qui est si récurrent dans l’œuvre de Caravage.
Mais au-delà de l'aspect auto-centré, l'allégorie s'étend à l'interprétation de Narcisse et de son image comme symbole même de la peinture, voire comme son inventeur légendaire. L'interrogation classique se retrouve ici : quelle est la relation entre l'art et la nature, entre la réalité et l'illusion ? Cette œuvre permet de rendre hommage au pouvoir mimétique et donc illusionniste de la peinture, et à celui du peintre qui crée ainsi de toutes pièces un nouveau monde dupliqué sur le premier. En guise d'appui à son analyse, l'historienne de l'art Helen Langdon renvoie à la tradition philosophique et littéraire qui ne manque pas de jouer sur cette allégorie, de Philostrate au poète Giovan Battista Marino qui se trouve être un très proche de Caravage.
La chercheuse Susanna Berger propose, à la suite de plusieurs de ses collègues, de voir également une forme de pouvoir quasi thérapeutique à ce type de représentation : le malaise physique et émotionnel transmis par le modèle sur la toile aurait ainsi l'effet d'alléger ce malaise chez le spectateur.
Composition : le cercle et la symétrie La composition du tableau est extraordinaire : la chercheuse Rossella Vodret parle à son sujet d'une et fascinante, qui contribue d'après elle à en faire .