Bacchus est un tableau du Caravage conservé au musée des Offices de Florence. Il a été peint à la fin du , mais les experts sont partagés sur sa date précise ; il n'est pas non plus possible d'identifier un commanditaire certain, même s'il est établi que le tableau se retrouve rapidement dans la collection de la famille Médicis, où il est répertorié à partir de 1618. Une hypothèse courante consiste à penser que le premier commanditaire serait le cardinal del Monte, protecteur et mécène de Caravage, qui l'offrirait ensuite au grand-duc de Toscane Ferdinand Ier de Médicis. Dès lors, le tableau reste dans la collection Médicis jusqu'à son passage dans le fonds du musée des Offices. Longtemps oublié et presque abandonné dans les réserves du musée, il est retrouvé au début du puis identifié comme étant de la main de Caravage, essentiellement grâce à l'expertise de deux historiens de l'art italiens : Matteo Marangoni et Roberto Longhi. Cette toile est désormais devenue l'une des plus célèbres du peintre lombard ; elle appartient à une série d’œuvres qui traitent de sujets assez similaires et qui emploient le même type de modèle.
La toile semble représenter le dieu romain Bacchus en position semi-allongée, un verre de vin à la main tendu vers le spectateur comme une offrande, un plateau de fruits devant lui et la tête couronnée de feuilles de vigne. Plusieurs détails montrent qu'en réalité, le peintre ne représente pas directement le dieu mais un jeune homme déguisé en Bacchus. Il existe de nombreux débats d'experts pour déterminer la part du portrait ou de l'autoportrait dans cette œuvre, mais un relatif consensus s'établit désormais pour identifier le modèle comme étant Mario Minniti, un ami proche de Caravage, ce qui exclurait donc l'hypothèse du véritable autoportrait.
Il s'agit de l'une des deux représentations connues de Bacchus par Caravage, l'autre étant Le Petit Bacchus malade ; l'une comme l'autre datent de sa période romaine, lorsqu'il est encore très jeune et qu'il travaille auprès du cardinal del Monte. Le Bacchus des Offices est donc une œuvre assez précoce dans la carrière du peintre, mais elle présente déjà des caractéristiques techniques remarquables et montre que le jeune artiste a beaucoup avancé dans sa maîtrise de la composition comme de la couleur, dans le droit fil de ses prédécesseurs lombards. Deux motifs importants pour Caravage y apparaissent : celui de la nature morte, dont il est l'un des précurseurs, et celui de l'autoportrait. Le tableau oscille entre la scène naturaliste et l'allégorie, qui souligne le passage du temps et l'évanescence des plaisirs sensuels.
Historique Datation et commanditaire vignette|alt=Photo en couleur d'un grand bâtiment blanc doté d'un élégant escalier d'entrée.|Il est possible que la toile soit offerte ou acquise par le grand-duc Ferdinand Ier de Médicis pour décorer sa toute nouvelle villa d'Artimino en Toscane, achevée en 1601. Aucune source d'époque n'atteste avec précision du moment de la création du tableau, ni de l'identité de son commanditaire : ce vide documentaire mène à de nombreux débats de datation entre historiens de l'art depuis sa redécouverte au début du . Il n'existe qu'une seule brève mention connue d'un Bacchus réalisé par Caravage, mention due à son contemporain, le peintre Baglione dans son ouvrage de 1642 Vies des peintres : Sans que cela soit certain, il est désormais assez largement établi que Baglione fait bien référence au Bacchus des Offices.
La date de réalisation du tableau n'est donc pas du tout certaine, même s'il est établi qu'elle se situe à la toute fin du : entre 1593 et 1594 pour certains spécialistes, vers 1596-1597, voire jusqu'en 1602 pour d'autres. Le musée des Offices, qui conserve le tableau (sous le titre italien ), indique une réalisation vers 1598. ; un relatif consensus entre experts maintient une date de réalisation antérieure à l'année 1600.
Quoi qu'il en soit, ce Bacchus appartient à la période romaine de Caravage et plus précisément à ce qui est parfois qualifié de « période del Monte », c'est-à-dire vraisemblablement la deuxième moitié des années 1590, lorsque Caravage est placé sous la protection et le mécénat du cardinal Francesco Maria del Monte. Il est d'ailleurs assez probable que le tableau soit initialement une commande du cardinal ou du moins qu'il en soit le premier acquéreur : en effet, del Monte est non seulement un avide collectionneur d'art mais aussi un grand amateur du thème dionysiaque, comme en témoigne l'inventaire de sa collection à sa mort.
Peut-être del Monte commande-t-il la toile à Caravage dans l'idée de l'offrir ensuite au grand-duc de Toscane Ferdinand Ier de Médicis, soit pour servir à la décoration de sa nouvelle villa d'Artimino, soit à l'occasion du mariage de son fils Cosme, tout comme il le fait pour la Tête de Méduse, autre tableau célèbre de Caravage : c'est en tout cas l'hypothèse retenue par les experts du musée des Offices, dans le droit fil de l'idée défendue par Mina Gregori. En effet, c'est en 1618, soit huit ans après la mort de l'artiste, que la toile est pour la première fois répertoriée au nom de Cosme II de Médicis. Dès lors, elle reste définitivement en possession de la famille Médicis, ce qui explique sa présence dans le musée des Offices à Florence.
Attribution vignette|alt=Photo noir et blanc du buste d'un homme âgé vu de profil.|En 1916, l'historien de l'art Roberto Longhi identifie le style de Caravage en voyant cette toile anonyme abandonnée depuis longtemps dans les réserves du musée. Deux experts italiens en histoire de l'art sont essentiellement responsables de la redécouverte du tableau puis de son attribution à Caravage : Matteo Marangoni et Roberto Longhi. En 1913, Marangoni, alors inspecteur des musées de Florence, est le premier à extraire la toile des réserves du musée des Offices, sans bien savoir identifier son origine mais en pressentant qu'il s'agit d'une œuvre importante en dépit de son triste état :
Il faut attendre 1916 avec l'intervention et l'expertise de Roberto Longhi pour saisir l'importance de cette toile et la relier à la trace documentaire laissée par Baglione, comme le raconte encore Marangoni : . Le doute entre la copie ou l'œuvre autographe est ensuite progressivement levé, jusqu'au tournant de l'année 1922, lorsqu'une exposition décisive au palais Pitti permet de confronter nombre de toiles attribuées à Caravage et de commencer à établir un catalogue assez fiable de son œuvre.
Contexte de création
L'assimilation du tableau à la période romaine signifie donc que le Bacchus appartient à une première étape dans la carrière de Caravage : celui-ci étant né en 1571, il est âgé d'environ ou tout au plus lorsqu'il réalise cette toile.
Au cours de cette période romaine, avant de trouver le gîte et une certaine sécurité chez , Caravage est passé par différents ateliers dont celui de Giuseppe Cesari alias Cavalier d'Arpin, qui pendant de longs mois, comme en témoigne Bellori, son premier biographe. Celui-ci ne tarit pas d'éloges à propos de ces fleurs et fruits, . Caravage est donc tout à fait entraîné à représenter des natures mortes, même s'il ne trouve alors que peu de plaisir à ne peindre que cela au lieu des figures qu'il apprécie tant.
Plusieurs tableaux de cette époque représentent de jeunes garçons androgynes, souvent traités à l'antique dans des scènes de genre (Les Musiciens, Garçon mordu par un lézard) ou mythologiques (Narcisse, Le Petit Bacchus malade) : le Bacchus des Offices en est souvent considéré comme le meilleur représentant, véritable chef-d’œuvre d'assurance et de virtuosité. C'est d'ailleurs devenu l'un des plus célèbres tableaux de Caravage.
Description État de la toile L'œuvre est réalisée sur une toile de lin flamand de haute qualité, du même type que la toile qui sert de support au Repos pendant la fuite en Égypte de la galerie Doria-Pamphilj à Rome.
Au , le tableau est toujours en bon état à part de menus accrocs, mais sa surface est devenue légèrement ridée à la suite d'un rentoilage ; il a bénéficié de trois restaurations au (en 1922, 1947 et 1980-1981). A. Brejon de Lavergnée estime en observant une ancienne photographie du tableau faite au moment de la redécouverte en 1913 que le premier travail de restauration a tout de même eu un effet négatif : .
Sujet vignette|alt=Détail de la peinture : une main tient un verre en cristal rempli de vin rouge.|Le verre de vin que Bacchus tient à la main (détail).
Le sujet est classique : Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, est représenté ici dans sa version romaine de dieu païen, couronné de pampres de vigne, drapé à l'antique, une épaule dénudée, allongé et accoudé sur son triclinium . La toile épaisse dont il se drape peut faire penser aux lourds plis des statues romaines antiques. Devant lui est posée une corbeille de fruits, certains gâtés : la nature morte occupe dans ce tableau une place essentielle. Les fruits sont placés dans un fruitier en céramique, objet domestique courant à l'époque en Lombardie et qui se retrouve fréquemment dans les natures mortes contemporaines de Milan ou de Crémone. Le fond brun indistinct ne permet d'identifier aucun décor, à l'instar de la plupart des autres productions de Caravage ; l'ensemble de la scène paraît éclairée par une lumière naturelle venue de face mais qui ne projette cependant aucune ombre sur le fond.
Bacchus tient de la main gauche, par son pied, un élégant verre vénitien (que certains auteurs qualifient de cratère ou kylix) rempli de vin. La plupart des observateurs décrivent le vin dans le verre comme étant parcouru de vaguelettes, comme si la main de Bacchus tremblait et que le liquide était proche de se renverser : cependant, Sybille Ebert-Schifferer juge pour sa part qu'un examen attentif permet de comprendre que c'est en réalité le verre qui serait simplement gravé de rainures concentriques. Le dieu tient de la main droite un ruban de velours, qui sert de ceinture pour fermer la sorte de toge qui l'habille. La carafe d'où vient le vin est représentée à la gauche du tableau, posée sur la table ; des bulles apparaissent à la surface et le liquide sombre semble même instable, comme si le breuvage venait d'être versé.
Le peintre confère à son sujet un caractère antique, à l'image de scènes de banquets qui pouvaient se trouver dans les collections romaines de l'époque ; toutefois, il ne tente pas de faire passer son personnage pour un dieu mais il le représente bien comme un jeune modèle qui joue au dieu, qui se déguise. Ainsi, loin d'être allongé sur une véritable klinê antique, le jeune homme est étendu sur un sofa dont les coussins sont couverts d'un tissu contemporain rayé de bleu, à peine dissimulé par un drap blanc jeté par-dessus. De même, l'aspect supposé divin de Bacchus est contredit par divers détails qui obligent le spectateur à s'imaginer la séance de pose en atelier : le modèle a le visage et les mains rougis par le soleil comme les aurait un paysan, et ses ongles semblent bien sales. Ce jeune homme jouant au dieu est peut-être inspiré par les facéties des , ces artistes flamands qui pouvaient alors se rencontrer à Rome et qui aimaient se déguiser en Bacchus à l'occasion de leurs beuveries.
Portrait et autoportrait vignette|alt=Détail d'une peinture représentant une carafe ronde pleine de vin rouge avec des reflets de lumière.|Dans les reflets de lumière sur la carafe, un examen attentif permet de voir ce qui ressemble à un visage : il pourrait s'agir d'un autoportrait caché de Caravage.