Le Vengeur-du-Peuple ou Marseillois est un navire de guerre français en service de 1766 à 1794. C'est un vaisseau de ligne de troisième rang portant 74 canons sur deux ponts. Il est lancé dans la période de sursaut patriotique qui suit les défaites de la guerre de Sept Ans.. Il participe à la guerre d'Indépendance américaine, mais il est surtout connu pour sa perte au combat de Prairial en 1794, dans des circonstances que la propagande révolutionnaire a glorifiées.

Le contexte de la naissance du Marseillois (1762-1766) thumb|Gravure allégorique de 1762 présentant à Louis XV le don des vaisseaux. Le Marseillois en fait partie. La guerre de Sept Ans (1755-1763) est catastrophique pour la Marine royale française. Elle ne parvient pas à préserver l’Empire colonial des attaques de la Royal Navy et essuie des lourdes défaites aux batailles de Lagos et des Cardinaux en 1759. Le conflit lui coûte plus de trente vaisseaux de ligne et l’argent manque pour combler les pertes avec des constructions neuvesÀ la conclusion de la paix, en 1763, la France aura perdu trente-sept vaisseaux de ligne, soit dans le détail : dix-huit vaisseaux pris par l'ennemi et dix-neuf vaisseaux brûlés ou perdus par naufrage. ..

Cependant, le duc de Choiseul, Secrétaire d’État à la Marine à partir de 1761, s'appuie sur le sursaut patriotique des Français et leur volonté de revanche pour faire appel à leurs dons afin de construire des navires neufs. Les grandes villes, les provinces et les corps constitués se mobilisent et offrent dix-sept vaisseaux et une frégate à la Marine du roi. Les lancements vont s’étirer sur cinq ans. Ce « don des vaisseaux » représente une année de budget de la Marine et comble une partie des pertes du conflit..

La Chambre de commerce de Marseille regroupe assez d'argent pour financer la construction d'un vaisseau portant le nom de sa ville : le Marseillois. Construit à l'arsenal de Toulon sur les plans de Charles Chapelle, il s'agit d'un vaisseau de 74 canons, faisant de long pour 14 de large. La quille est posée en (début de la construction) et le vaisseau est lancé le (fin de la construction de la coque).

Caractéristiques générales Le Marseillois est un vaisseau de force de 74 canons lancé selon les normes définies dans les années 1740 par les constructeurs français pour obtenir un bon rapport coût/manœuvrabilité/armement afin de pouvoir tenir tête à la marine anglaise qui dispose de beaucoup plus de vaisseaux depuis la fin des guerres de Louis XIV.. Sans être standardisé, le Marseillois partage les caractéristiques communes de tous les « 74 canons » construits à des dizaines d’exemplaires jusqu’au début du et qui répondent à la volonté des responsables navals d’exploiter au mieux cette excellente catégorie de navire de guerreJacques Gay dans et Jean Meyer dans ..

Comme pour tous les vaisseaux de guerre de l’époque, sa coque est en chêne. Son gréement, (mâts et vergues) en pin.. Il y a aussi de l’orme, du tilleul, du peuplier et du noyer pour les affûts des canons, les sculptures des gaillards et les menuiseries intérieures. Les cordages () et les voiles (à peu près ) sont en chanvre. Un deuxième jeu de voiles et de cordages de secours est stocké en soute. Prévu pour pouvoir opérer pendant des semaines très loin de ses bases européennes s’il le faut, ses capacités de transport sont considérables. Il emporte pour trois mois de consommation d’eau, complétée par six mois de vin d’eau douce. de vin rouge, à raison d’un litre par jour et par homme. Le vin complète largement l’eau qui est croupie dans les barriques au bout de quelques semaines. Jacques Gay dans . S’y ajoutent pour cinq à six mois de vivres, soit plusieurs dizaines de tonnes de biscuits, farine, légumes secs et frais, viande et poisson salé, fromage, huile, vinaigre, sel, sans compter du bétail sur pied qui est abattu au fur et à mesure de la campagneDes moutons (six par mois pour 100 hommes), volailles (une poule par mois pour sept hommes, avec aussi des dindes, des pigeons, des canards), Jacques Gay dans ..

Le bâtiment porte l'armement habituel des 74 canons, soit : 28 canons de 36 livres dans sa première batterie ; 30 canons de 18 livres dans sa seconde batterie ; 16 canons de 8 livres sur ses gaillards.

Cette artillerie en fer pèse . Lorsqu'elle tire, elle peut délivrer une bordée pesant 838 livres (soit à peu près 410 kg) et le double si le navire fait feu simultanément sur les deux bordsSelon les normes du temps, le navire, en combattant en ligne de file, ne tire que sur un seul bord. Il ne tire sur les deux bords que s'il est encerclé ou s'il cherche à traverser le dispositif ennemi, ce qui est rare. Base de calcul : 1 livre = 0,489 kg.. Pour l’approvisionner, le vaisseau embarque près de pesant au total Dans le détail : de , et . .. Ils sont stockés dans des puits à boulets autour des mâts. S’y ajoutent des boulets ramés, chaînés et beaucoup de mitraille (8 tonnes). Il y a de poudre noire, stockée sous forme de gargousses ou en vrac dans les profondeurs du vaisseauEn moyenne : un quart de la poudre est mise en gargousse à l’avance pour les besoins de la batterie basse, celle des plus gros canons au calibre de , et un tiers pour les pièces du second pont et des gaillards. . En moyenne, chaque canon dispose de 50 à 60 boulets.

La participation du Marseillois à la guerre d'Amérique (1778-1783) thumb|droite|La bataille de la Grenade à laquelle participe le Marseillois en 1779. La guerre d'Amérique (1778-1783) est voulue comme une revanche française sur les défaites subies contre la Royal Navy britannique lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1778, une escadre de douze vaisseaux est armée à Toulon sous les ordres du comte d'Estaing avant l'entrée en guerre du royaume de France. Elle a pour principale mission d'attaquer les Britanniques . Le Marseillois fait partie de cette escadre qui appareille de Toulon le (les relations diplomatiques sont rompues entre la France et le Royaume-Uni depuis le , mais la guerre ne sera ouverte que le ).

L'escadre arrive devant New York au début après une traversée interminable. Elle n'ose pas attaquer la ville qui est trop bien défendue, puis elle est dispersée par une tempête le alors qu'elle s'apprête à engager le combat avec une importante force anglaise. Isolé, le Marseillois affronte à cette occasion le HMS Preston, un vaisseau britannique de 50 canons, en un duel non décisif. La campagne en Amérique du Marseillois au sein de l'escadre du vice-amiral d'Estaing est ensuite marquée par la participation à la bataille de la Grenade, le contre la flotte britannique de Byron. C'est une belle victoire française, mais peu exploitée par d'Estaing qui ne s'empare pas des vaisseaux anglais désemparés. En octobre, après l'échec du siège de Savannah, l'escadre prend le chemin du retour à Brest.

Après les réparations nécessaires à la suite d'une longue campagne outre-Atlantique, une nouvelle escadre est armée, commandée par l'amiral de Grasse, escadre dont le Marseillois fait de nouveau partie. Elle part pour les Antilles en en escortant un immense convoi. Le Marseillois est à la bataille de Fort-Royal, le qui permet de lever le blocus de la Martinique. Le , à la sortie de la baie de Chesapeake, l'escadre française de Grasse affronte celle de Graves qui cherche à secourir les forces anglaises assiégées dans Yorktown. Le Marseillois, commandé par le marquis de Castellane-Majastre, se mesure notamment lors de cette bataille au , un vaisseau de 64 canons. Les Britanniques finissent par se retirer, laissant la victoire aux Français. La croisière de l'escadre se termine le aux Antilles, au large des Saintes alors qu'elle escorte un important convoi vers l'Europe. Le commandant du Marseillois n'engage presque pas son vaisseau dans cette bataille perdue, le ramenant à Brest avec les autres rescapés de la bataille.

La fin du navire aux combats de Prairial (1794) Le Marseillois est rebaptisé le Vengeur-du-Peuple au début de l'année 1794, échangeant au passage son pavillon blanc (symbole de la monarchie française) pour un tricolore.

Le vaisseau et son équipage deviennent célèbres après la bataille du 13 prairial an II (le ), pendant laquelle la flotte française de l'amiral Villaret de Joyeuse va affronter celle britannique de Howe. Le Vengeur-du-Peuple, au centre de la ligne, se retrouve bord à bord avec le (un 74 canons commandé par John Harvey) en un duel rapproché au canon et au fusil. Ils sont bientôt rejoints par le français l’Achille (rapidement démâté) puis par le britannique (74), commandé par Henry Harvey, le frère de John.

Si le vaisseau britannique finit le combat avec à son bord (dont son capitaine) et (soit perdus sur 600), le Vengeur-du-Peuple perd deux de ses mâts, a le tiers de son équipage hors de combat et de l'eau qui commence à monter dangereusement dans ses cales. Le capitaine de vaisseau Renaudin, commandant du Vengeur, fait hisser le pavillon britannique en signe de reddition et de demande d'aide, puis monte à bord du . Mais le vaisseau vaincu a la coque tellement percée qu'il va rapidement sombrer. Sur environ d'équipage, et sont sauvés par les navires britanniques à proximité (HMS Culloden, et HMS Rattler). La bataille se termine par la perte de sept vaisseaux français (un coulé et six capturés), auxquels il faut rajouter les et blessés côté français (contre chez les Britanniques) et les .

La fin du Vengeur vue par la propagande révolutionnaire thumb|Ernest Henri Dubois, Le Vengeur, au Panthéon de Paris. thumb|Léopold Morice, Bataille du 13 prairial an 2, 1883, haut-relief en bronze de Monument à la République, Place de la République, Paris. La propagande républicaine va chercher à transformer cette défaite militaire en victoire morale. La bataille est présentée à la tribune de la Convention par Barère, le rapporteur du Comité de salut public (de la fin 1793 au début 1794). Son discours prétend que les marins du Vengeur ont refusé de se rendre à l'ennemi, et sont tous morts quand le vaisseau a sombré, en criant « Vive la Patrie, vive la République » et en chantant la Marseillaise.

De nombreux artistes se sont emparés du thème, tels Ponce-Denis Écouchard-LebrunPonce-Denis Écouchard-Lebrun, dans son Ode sur le vaisseau le Vengeur :

Trahi par le Sort infidèle, Comme un Lion pressé de nombreux Léopards, Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle ; Il les combat de toutes parts.

L’airain lui déclare la Guerre ; Le Fer, l’Onde, la Flamme entourent ses Héros. Sans doute ils triomphaient ! mais leur dernier Tonnerre Vient de s’éteindre sous les Flots.

Captifs !... la Vie est un outrage : Ils préfèrent le Gouffre à ce bienfait honteux. L’Anglais, en frémissant, admire leur Courage ; Albion pâlit devant eux.

Plus fiers d’une Mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,. De ces Républicains l’Ame n’est plus sensible Qu’à l’ivresse d’un beau Trépas. ou Marie-Joseph ChénierMarie-Joseph Chénier :Lève-toi, sors des mers profondes, Cadavre fumant du Vengeur ! Toi qui vis les Français vainqueurs Des Anglais, des feux et des ondes ! D'où partent ces cris déchirants ? Quelles sont ces voix magnanimes ? Ce sont les braves expirants Qui chantent au fond des abîmes : Gloire au peuple français !.

Le retour en France du commandant Renaudin et des marins prisonniers en Angleterre fut une surprise. Bréard se chargea d'annoncer cette embarrassante nouvelle à la Convention : .

Néanmoins, la légende conserva son crédit dans l'imagerie populaire, la chanson et le théâtre. Rouget de Lisle, Dorat-Cubières, Parny l'exaltèrent en des vers vibrants. Lamartine lui a consacré une page lyrique où l'on voit le commandant Renaudin coupé en deux par un boulet. Des historiens reprirent la version de Barère.

Thiers lui-même écrivit .

Le sculpteur (1819-1873) expose un groupe sculpté intitulé « Les marins du Vengeur » au Salon de 1849Auguste Galimard, « Examen du Salon de 1849 », page 170 .. Il est actuellement exposé au Musée de Fécamp.