L'Histoire de Henry Esmond (titre complet : L'Histoire du sieur Henry Esmond, colonel au service de Sa Majesté la reine Anne, écrite par lui-même) est un roman de William Makepeace Thackeray (1811-1863) composé de 1851 à 1852, c'est-à-dire dans la période de maturité de l'auteur et publié la veille de son départ pour l'Amérique, à l'automne de 1852.
Contrairement à la pratique de l'époque, L'Histoire de Henry Esmond n'est pas édité en feuilleton, mais directement en un ensemble de trois volumes (un , roman « à trois-ponts »), conçu comme une unité et revu avec soin. ; afin de le mener à bien, Thackeray a dû compléter les recherches historiques qu'il a menées sur le pour la rédaction de son ouvrage précédent, Les Humoristes anglais du . À sa sortie, le livre est acclamé comme une prouesse technique : , confirme l'auteur...
Depuis que, quatre ans et trois grossesses après leur mariage en 1836, son épouse d'origine irlandaise Isabella Gethin, née Shawe (1816-1893), victime d'une dépression incurableLa correspondance échangée entre Thackeray et Isabella de 1840 à 1844 a permis au Docteur Cobb d'effectuer dans les années 1920 une analyse du cas d'Isabella et de proposer le diagnostic rétrospectif de « schizophrénie » (terme introduit peu auparavant dans la terminologie psychiatrique par Kraepelin) : .., a été internée., Thackeray vit en célibataire, quoique entouré de ses deux filles et de sa grand-mère ; il fréquente les cercles littéraires de la capitale et entretient une relation d'amitié privilégiée avec Jane Brookfield, l'épouse d'un de ses amis connus à Cambridge, le révérend William Brookfield. Ce drame familial et son amour platonique avec Jane laissent dans sa vie des traces profondes auxquelles le roman fait échoNotice biographique sur W. M. Thackeray, signée H. d. R., édition Collins, .
L'Histoire de Henry Esmond est un ouvrage complexe dont les multiples facettes ont été abondamment discutées. Certains critiques, comme le romancier G. P. R. James, contemporain de Thackeray, veulent y voir un roman d'aventures et un roman historique, d'autres le considèrent comme un roman d'amour autobiographique. Les recherches menées dans les années 1940-1950 ont conduit certains auteurs à penser qu'il était les trois à la fois, ce qui le fait paraître touffu : le professeur Geoffrey Tillotson (1905-1969), universitaire spécialiste de la littérature anglaise du , écrit à son propos qu'il s'agit d'un véritable « puzzle » ()..
Selon Raymond Las Vergnas (1902-1994), qui fut l'un des principaux traducteurs de Thackeray en français, Raymond Las Vergnas, introduction à ..
Résumé du roman John Sutherland résume en quelques phrases l'historique supposé du texte : ..
Quant à George Saintsbury, il décrit ainsi l'intrigue de L'Histoire de Henry EsmondPour l'œuvre critique de George Saintsbury, voir . : l'histoire d'un homme, , ce qui, ajoute-t-il, . Norman Collins, citant ce court extrait, ajoute : Introduction par Norman Collins à ..
L'histoire se situe à la fin du et au commencement du . À son début, le héros a douze ans.
vignette|upright=0.7|Jacques François Stuart, Le « Vieux » Prétendant, par Alexis Simon Belle.
Henry Esmond est le fils supposé illégitime de Thomas Esmond, troisième Vicomte Lord Castlewood mort à la bataille de Boyne Water. Enfant sérieux et solitaire, un peu délaissé mais bien traité, il reste vivre à Castlewood House sous la protection du quatrième vicomte, le jacobite Francis, cousin de son père, et de sa jeune femme Rachel. Le couple a deux enfants, Frank, leur héritier, et Beatrix, belle, décidée et à l'occasion rouée. Henry se sent très proche de Lady Castlewood qui le traite avec beaucoup de bonté. Malheureusement, il lui transmet la variole et elle en reste défigurée, ce dont elle lui tient d'abord rigueur. Lord Mohun, sorte de dandy et de roué londonienLord Mohun, le personnage de L'Histoire de Henry Esmond, est fondé sur une personne réelle, Charles Mohun, Baron Mohun (ca. 1675 – 15 novembre 1712), politicien anglais surtout connu pour ses duels et sa réputation de roué.., profite de la négligence du vicomte envers sa femme (attitude qui rappelle celle de William Brookfield pour Jane, du moins aux yeux de Thackeray) pour tenter de la séduire. Au cours d'un duel auquel Castlewood l'a provoqué, ce dernier, victime d'une tricherie de son adversaire, est mortellement blessé. Sur son lit de mort, il remet à Henry un papier taché de sang où il a gribouillé la véritable histoire du jeune homme, enfant légitime en réalité et héritier des Castlewood. Henry, par égard envers Lady Castlewood et son fils, ne dit mot et se voit emprisonné pendant un an pour avoir servi de témoin lors du duel, ce que la vicomtesse lui reproche amèrement.
À sa libération, il s'engage dans l'armée et combat lors de la guerre de Succession d'Espagne. Au cours d'une visite en Angleterre, il se réconcilie avec Lady Castlewood, secrètement amoureuse de lui, et s'éprend de Beatrix, devenue une belle et séduisante jeune fille. Cette dernière, cependant, le dédaigne, bien trop ambitieuse pour considérer un homme sans fortune et dépourvu de rang. Henry retourne donc à la guerre et participe à la campagne de Flandres avec Marlborough et est blessé à Blenheim, en réalité Höchstädt. La fantasque Beatrix se fiance d'abord à Lord Ashburham, puis au duc de Hamilton, considérablement plus âgé qu'elle. À Bruxelles, au cours de la campagne militaire, Henry rencontre par hasard en la cathédrale Sainte Gudule son ancien tuteur, le père jésuite Holt, qui lui raconte la véritable histoire de sa mère, morte délaissée en un couvent de cette même ville.
Lord Hamilton et Lord Mohun se battent en un duel où tous les deux perdent la vie. Beatrix et son frère Frank, ce dernier désormais cinquième vicomte Castlewood, sont d'ardents jacobites partisans des Stuart, et Henry, surtout pour essayer de plaire à Beatrix, se joint à eux en un complot destiné à remettre Jacques François Stuart, surnommé le « Vieux Prétendant » (the Old Pretender) sur le trône à la mort de la reine Anne. Le complot échoue en raison de la liaison que Beatrix entretient avec le Prétendant qui, au lieu d'être à Londres comme prévu, se trouve en goguette à Castlewood, ().
Henry Esmond, ayant perdu ses illusions sur Beatrix et aussi sur la cause jacobite, épouse Lady Rachel, et le couple émigre en 1718 aux Amériques en Virginie. Leur histoire en cette lointaine colonie, qu'Esmond verra devenir un État des jeunes États-Unis, fait l'objet du roman suivant de Thackeray, The VirginiansRésumé en grande partie issu de : ..
Genèse du roman C'est l'aspect historique qui, à l'époque de la composition, suscite le plus de questions et puise peu ou prou à diverses sources ; les autres facettes empruntent elles aussi à des précédents, mais dans une bien moindre mesure. Dans l'un comme dans les autres, Thackeray fait preuve d'originalité et s'éloigne souvent de la tradition.
Démarque de certains prédécesseurs vignette|gauche|upright=0.7|Thomas Babington Macaulay, par John Partridge, National Portrait Gallery, Londres.
À la recherche du ton juste, Thackeray s'est penché sur la mode du genre en son temps. Son premier modèle semble avoir été Thomas Babington Macaulay, premier Baron Macaulay (1800–1859). Dans une lettre à sa mère, il écrit : .. Au cours de son , Macaulay remarque que son souci a été .. Et Henry Esmond se pose la question de savoir s'il doit . Thackeray se démarque ici de certains autres de ses prédécesseurs, par exemple Captain Jesse (), Boyer (Annals), ou James Macpherson (), pourtant , précisent T. C. et William Snow..
« Le comique du majestueux drame de l'histoire » (Victor Cousin) vignette|upright=0.7|Victor Cousin, par Nadar. Son contemporain romancier Ainsworth s'est déjà préoccupé de la période concernée dans ses Saint James (1844) et (1845), mais sous le seul angle des puissants, Marlborough, Bolingbroke, Oxford, avec un saupoudrage d'intrigues de palais, .. Thackeray évite cet écueil en reléguant ces personnages au rôle de comparses, si bien qu'il s'en tient à son credo : .. Pour autant, il n'a pas l'intention de s'abaisser à la description de , car il l'a déjà fait dans Catherine, en lequel le chroniqueur du Fraser's Magazine a vu une description Fraser's Magazine, 17-18 novembre 1915, Letters, II, .. Cette conception rappelle celle de Walter Scott qui a été le premier écrivain romantique à négliger les puissants de ce monde, ou à les peindre pour ce qu'ils sont, des gens comme les autres« Thieves' Literature of France », Foreign Quarterly Review 31, 30 avril 1843, .. Thackeray va donc privilégier ce que Victor Cousin (1792-1867) a appelé Victor Cousin, Conférence , Cours sur l'histoire de la philosophie moderne, traduit en anglais par O. W. Wight, 2 volumes, New York, Appleton, 1852, .. Ainsi, il n'hésitera pas, via le narrateur, à vilipender le duc de Marlborough, l'une des idoles déchues d'Esmond, qu'il accuse de trahison et de fraude après avoir lu les Mémoires du marquis de Torcy (1665-1746)..
À l'encontre de quelques beaux esprits Ce mélange voulu entre le fait historique et le fait inventé ne plaît pas à tout le monde, pas plus qu'il ne l'a fait du temps de Walter Scott. Ainsi Carlyle assimile cette manière d'écrire à .. Disraeli, quant à lui, pense que les romans historiques, en tout état de cause, sont insipides, « Of Novels, Historical and Didactic », Bentley's Miscellany , 1859, 45-46.. Et alors même que Thackeray a déjà commencé sa rédaction, le médiéviste Francis Palgrave (1788-1861) traite ces ouvrages d', republié par The Hague Moulton en 1974, ..
Plusieurs écrivains, cependant, confirment la faveur du public pour le roman historique ; ainsi Catherine Grace Frances Gore (1799-1861) qui s'en félicite, Lewes (1817-1878) qui le déplore., ou encore George Payne Rainsford James (1799-1860), dont Thackeray ne manque d'ailleurs pas de railler dans Punch l'imagination fantaisiste et les sources historiques douteuses.. Déjà, Scott avait remarqué que, désormais, c'était le roman et non plus le drame qui transmettait l'histoire auprès du public ; L'Histoire de Henry Esmond, selon Colby, ..
Souci du détail vignette|Salle de lecture du British Museum en 1855, publié par Ernst Keil's Nachfolger, Leipzig. Scrupuleux, Thackeray s'efforce d'être le plus exact possible. Pendant la préparation de son roman, il ne vit pratiquement plus que dans la salle de lecture du British Museum et à la National Gallery. Dans la première, il entre en communion intellectuelle avec Addison, Steele, Fielding ; à la seconde, il copie plusieurs tableaux de Reynolds, Kneller, Gainsborough, Hogarth. Il nourrit sa vision du décor des rues, des campagnes, des attitudes ; il s'acharne à trouver le détail juste, par exemple les horloges argentées agrémentant les bas pourpre que porte Beatrix que sa célèbre descente d'escalier à Walcote House laisse apparaître, la joliesse des ruchés et des jabotsRaymond Las Vergnas, introduction à .. Pour lui, le détail vestimentaire, entre autres, fait l'homme (ou la femme) — Father Bolt ne cesse de changer d'accoutrement. Cependant, comme le signale l'un des premiers comptes rendus du livre : , alors que chez bien d'autres, ajoute le même chroniqueur, ...
Même souci de fidélité dans le discours : Thackeray s'insurge contre un rendu factice et conventionnel du parler d'autrefois, ce qu'il appelle , telles qu'elles se trouvent, par exemple, chez G. P. R. JamesExemple de discours stéréotypé chez James : .. Avec lui, précise Colby, l'authenticité langagière du aide à la vérité du portrait de la nature humaine. De plus, Thackeray semble manier avec naturel la langue littéraire du , ce Raymond Las Vergnas, introduction à ..